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FIG, 167. — HOMÈRE

(Buste en marbre, musée National, Naples.)

Il n'y a donc pas lieu de chercher à expliquer cette attitude de l’aveugle, par l’habitude qu’aurait contractée l’amblyopique de chercher, alors que la vision s’affaiblit progressivement, à augmenter par tous les moyens possibles la quantité de rayons lumineux qui frappent la rétine, et à faciliter l’accès de cette lumière qui le fuit.

Le fait n’en reste pas moins, malgré son apparence : contradictoire et paradoxale, et ce n’est, ainsi que nous l’avons déjà dit,, que: dans lés .cas les plus anciens et les plus graves (atrophie papillaire, atrophie du globe de l’œil tout entier), alors que toute perception lumineuse est . rendue radicalement

impossible,' que.se', développe l’attitude si caractéristique . décrite plus haut est! si - bièn rendue par les artistes.

Ce n’est. pas dans les débuts de l’art chrétien qu’il faut chercher ces types naturalistes d’aveugles. Lès nombreuses guérisons d’aveiigles rapportées dans le Nouveau. Testament ont' fourni aux . premiers illustrateurs des scènès èvahgé> liques bien des occasions de représenter des personnages atteints de cécité. Mais alors la convention règne en maîtresse et; le miracle est toujours représenté de la même façon. Le Christ qui rend la lumière aux aveugles touche du doigt les yeux de ces malheureux qui, dTautré part, ne:1 présentent aucun signe permettant de caractériser l’affection dont ils sont atteints. O’ést ce que nous observons, par exemple, sur plusieurs tombeaux du ive siècle au musée d’Arles (Fig. 166 et 168), où sont représentés plusieurs miracles du Christ.

Une couverture d’évangéliaire de la Bibliothèque nationale (ivoire du v° siècle) reproduit la scène de la guérison de l’aveugle par le Christ de la même façon (Fig. 177). Cette tradition s’est perpétuée, comme beaucoup d’autres, et nous la retrouvons au commencement du xive siècle dans un tableau (Fig'. 169), aujourd’hui à la National Gallery, d’un maître estimé, Duccio di Buoninsegna (flor. de 1283-1339) qui fut contemporain de Giotto et donna à l’école siennoise une impulsion analogue à celle que Giotto imprimait

LES AVEUGLES

à l’école de Florence. Le jeune aveugle qu’il a peint dans le tableau auquel nous faisons allusion s’arrête, appuyé d’une main sur son bâton, esquissant de l’autre un geste de supplication, devant le Christ qui touche ses yeux 'du doigt. Rien dans son attitude, d’autre part très naïve et très touchante, ne

Spotiswood, phot.

FIG. 169. — LA GUÉRISON DES AVEUGLES, PAR DUGCIO DI BUONINSEGNA. (National Gallery, Londres.)

décèle l’affection dontilest atteint. A droite du tableau, l’artiste, suivant la tradition byzantine, nous montre le même malade guéri, ayant abandonné son bâton, et, les yeux au ciel, rendant grâce pour le miracle dont il vient d’être l’objet1.

Mais à côté de ces figures toutes conventionnelles, nous trouvons déjà à la

1. M. Jean Heitz a signalé la même scène reproduite de façon analogue sur un devant d’autel en ivoire de la cathédrale de Sienne (xi° siècle), Iconographie de la Salpêtrière, 1901, p. 89.

même époque des types d’aveugles d’un naturalisme vraiment remarquable et conformes à la description que nous en avons faite. Je signalerai, par exemple : dans une ancienne fresque de Florence attribuée à Taddeo Gaddi ou à Andrea de Florence, une figure d’aveugle très bien réussie, toute rigide, la tête droite, la face impassible, un bâton à la main (Fig. 227).

Le même type a été reproduit, avec plus d’habileté et non moins de bonheur, par le peintre angélique Fra Beato da Fiesole (1387-1455) dans une fresque du Vatican dont nous parlerons plus loin (Fig. 230).

Raphaël (1483-1520), dans le carton du South-Kensington représentant Élymas frappé de cécité , a peint également un aveugle, mais il lui a donné une’ tout autre attitude que celle que nous venons de signaler, attitude d’ailleurs parfaitement légitimée par les circonstances spéciales du fait qu’il a su traduire avec une grande finesse d’observation.

Nous ne saurions mieux faire que de rappeler ici le texte de saint Luc : « Ayant traversé l’île jusqu’au Paphos, ils trouvèrent un juif magicien et faux prophète, nommé Barjésu, qui était avec le proconsul Serge Paul, homme très prudent. Celui-ci envoya chercher Barnabé et Paul, désirant entendre la parole de Dieu. Mais Élymas le magicien (tel . est le sens de ce nom) leur résistait, cherchant à empêcher le proconsul d’embrasser la foi. Alors Saul, qui fut appelé depuis Paul, étant rempli du Saint-Esprit et regardant fixement cet homme, lui dit : « O homme plein de tromperie et de malice, enfant « du diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies « droites du Seigneur? Voici la main du Seigneur qui est sur top tu vas devenir « aveugle et tu ne verras pas le soleil pendant un certain temps. » Et aussitôt les ténèbres tombèrent sur lui, ses yeux s’obscurcirent et, tournant de tous côtés, il cherchait quelqu’un qui lui donnât la main... »

Raphaël, en suivant de près le texte sacré, a excellemment rendu le désarroi et le trouble d’un homme plongé tout à coup au milieu d’épaisses ténèbres. La face tournée en haut par le sentiment instinctif de la recherche de la lumière perdue, le malheureux se tient courbé, rempli de crainte, n’avançant qu’avec précaution, les mains tendues en avant, à la recherche d’un guide ou d’un conducteur.

Mais les artistes n’ont pas toujours réalisé le type de l’aveugle avec un égal bonheur. A côté de ceux dont nous venons de parler et de Rembrandt,

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Breugbel, Jérôme Bosh, etc., que nous citerons plus loin, il en est d’autres qui se sont éloignés de la vérité, soit qu’ils aient volontairement négligé les signes naturalistes, soit qu’ils se soient trompés. J’en citerai deux exemples. Un peintre de l’école espagnole, élève et condisciple du Titien en Italie, originaire de Grèce, Theotocopuli Dominico dit El Greco (1548?-1625)a,

laissé un tableau représentant la Guérison de l'aveugle , aujourd’hui à la Pinacothèque de Parme, dans lequel le jeune infirme présente tous les attributs d’une parfaite santé (Fig. 170). Le haut du corps à moitié nu nous montre une musculature superbe. Il met un genou à terre devant le Christ qui, de la main droite, touche ses yeux. L’artiste ici ne nous trompe pas. Son aveugle n’a aucune prétention à nous montrer les signes caractéristiques de l’affection dont il est atteint.

Alinari, phot.

Fin. 170.

GUÉRISON d’un AVEUGLE, PAR THEOTOCOPULI DOMINICO DIT EL GRECO. (École espagnole, Pinacothèque de Parme.)

Il n’en est pas de même d’un autre aveugle d’un maître italien, qui tourne vers le spectateur de grands yeux blancs sans pupilles (Fig. 171). Je veux parler d’un tableau du musée de Naples, intitulé la Charité chrétienne et signé d’un élève du Carrache, Schedone (vers 1580-1615). Cette peinture ne manque

phut.

FIG. 171. — LA CHARITÉ CHRÉTIENNE, PAR SCHIDONE. (Musée national, Naples.)

pas de qualités. Une jeune femme accompagnée d’un enfant fait l’aumône à un aveugle conduit par un jeune garçon. Mais cette figure d’aveugle est absolument contraire à la vérité. Notre homme joue la comédie, et sa pose contournée manque de naturel. C’est une attitude tragique, toute de convention et composée pour attirer la pitié avec la tête penchée, la face crispée doulou-

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reusement et ses gros yeux blancs. Les sourcils sont froncés et s’accordent mal avec l’ouverture palpébrale exagérée. Comme nous sommes loin ici des traits impassibles et de l’attitude rigide des véritables amaurotiques, dont nous avons vu déjà de si beaux exemples et comme les peintres dont il nous reste à parler vont nous en montrer d’autres non moins remarquables.

Rembrandt (1608-1669) a dessiné un Tobie aveugle courant au-devant de son fils où se trouvent admirablement représentés et l’empressement du père et l’incertitude de l’aveugle. Les jambes courent et les bras tendus en avant hésitent. L’avgjgle dans sa demeure se conduit seul et d’ordinaire avec plus d’assurance. Mais l’émotion trouble le vieillard, et ce trouble n’a-t-il pas été très finement noté par Rembrandt qui a fait Tobie s’avançant dans une autre direction que celle de la porte grande ouverte? Le petit chien, qui se jette dans ses jambes comme pour l'arrêter, ne semble-t-il pas avertir son maître qu’il se trompe de chemin?

Une des œuvres de peinture les plus intéressantes consacrées

à la représentation des aveugles, est sans contredit le tableau du musée de Naples1, peint par Pierre Breughel le Vieux (1510 ou 1530-1600) et intitulé la Parabole des aveugles (Fig. 174).

« Si un aveugle conduit un aveugle, dit l’Évangile, ils tombent tous deux dans la fosse. » Breughel en a figuré toute une théorie.

Dans un paysage accidenté, des aveugles, au sortir d’un village dont les

FIG. 172- — TOBIE AVEUGLE COURANT AU- DEVANT DE SON FILS, PAR REMBRANDT

î. 11 existe une répétition du même tableau au musée du Louvre.

maisons et l’église se profilent à l’horizon, s avancent à la queue leu-leu, se prêtant un mutuel concours. Ils sont au nombre de six. Mais une rivière se rencontre ' sur leur chemin. Les deux premiers y culbutent, risquant fort d’en traînér les autres à leur suite.

Rien de plus naturel et de plus vrai que la démarche de ces aveugles, rien de plus fiuement observé que leurs traits impassibles, la face uniformément dirigée en haut.

Jérôme Rosch (vers 1462-1516) avait déjà traité le même sujet avec moins

(Musée de Naples.)

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d’ampleur mais non moins de vérité (Fig-. 173). Les aveugles sont au nombre de deux seulement, ils portent le costume des pèlerins; le premier chavire dans un fossé, entraînant avec lui son. compagnon. Une scène identique se reproduit dans le lointain où l’on voit des aveugles entièrement culbutés les uns sur les autres.

Nous citerons encore, mais sans y insister, les Aveugles de Jéricho , de Pous-

FIG. 175. — LES AVEUGLES DE JÉRICHO, PAR POUSSIN. (D’après une gravure du tableau du musée du Louvre.)

sin (Fig. 175), le Bélisaire, de David, celui de Gérard, Homère aveugle , etc...

Un tableau de Le Sueur, Saint Paul guérissant des malades , dont nous avons parlé plus haut, à propos des démoniaques, mérite également d’être cité ici. Dans l’angle de droite un malade à genoux est atteint d’une ophtalmie intense, bien rendue par le peintre et se traduisant par ua gonflement considérable de la paupière supérieure (Fig’. 48).

Les aveugles, au Japon, ont servi fréquemment de modèles aux dessinateurs, ou aux sculpteurs de bois ou d’ivoire.

Éngelbert Kœmpfer, docteur médecin hollandais, qui a laissé une histoire naturelle civile et ecclésiastique du Japon, traduite dans toutes les langues, les a observés au commencement du xvne siècle, et leur a consacré une note intéressante. La confrérie des aveugles avait été fondée au xvic siècle par un prince qui devint aveugle par chagrin d’amour 1 .

Un artiste, dont la valeur est aujourd’hui reconnue et prisée en Europe,

FIG. 176. — SUITE d’aveugles traversant un gué, par hokosaï.

leur a consacré des croquis très spirituels, et qui ont été certainement pris d’après des types. Dans le tome VIII de là Mangwa , Hokosaï nous montre dix-sept visages d’hommes jeunes ou âgés, maigres ou g’ras, tous tonsurés, et

1 . "Il est à remarquer que les affections du globe oculaire sont très fréquentes et révèlent parfois un haut caractère de gravité. » Voir : Chevel, Relation médicale d'une campagne au Japon , Thèse de Paris, 1868 ; et Georges Godet, Étude sur l'hygi'ene au Japon , Thèse de Paris, 1880. Nous lisons encore dans cette thèse cette indication : « Les aveugles, qui le soir parcourent les rues, munis d’un long bâton avec lequel ils guident leur marche, et d’une sorte de flûte à deux tuyaux jumeaux dont ils tirent un son prolongé pour signaler leur passage, sont les masseurs, etc. »

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six visages de femmes. Quelques-uns des infirmes sont désignés spécialement comme « aveug’les dont les yeux sont ouverts ». En général, leurs traits expriment la résignation, souvent aussi la philosophie rieuse et maligne. Plusieurs d’entre eux appartiennent à la confrérie que Kœmpfer a signalée, et leurs vêtements les désignent par un rond brodé en soie blanche. D’autres exercent le métier de masseur. Ils ne voient pas, mais ils entendent; les nouvelles font le tour de la ville, chez les bourgeois et dans les établissements de bains, avec une rapidité prodigieuse du soir au matin.

Souvent on les rencontre, allant d’une province à l’autre. Hokosaï nous en montre une troupe qui traverse avec précaution un gué (Fig. 176) : ils sondent des pieds et du bâton le gravier de la rivière; d’autres se suivent à la queue leu-leu en se tenant par leur ceinture; un jeune homme s’occupe d’un vieillard qui ose à peine avancer. Toutes ces attitudes sont diversifiées par les caractères, et Hokosaï s’est affirmé, dans le dessin comme dans l’effet, en fidèle observateur de la nature en plein air1.

1. Cette page appartient à une série en trois volumes, imprimée. à plusieurs tons. Elle a paru en 1849, l’année même de la mort de Hokosaï. 11 était né en 1760, au nord de Yedo. La Mangwa parut en 14 volumes à des intervalles éloignés, et contient des milliers de scènes diverses, d’études variées à l’infini d’après la nature.

Giraudon, phot.

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