CHAPITRE VI
LES LÉPREUX
La lèpre est une maladie fort ancienne, c’est une maladie biblique. On en trouve déjà des relations dans l’histoire du peuple juif, 1500 ans avant Jésus- Christ. Mais c’est surtout au moyen âge, à l’époque des croisades, vers la fin du xie, vers les xiic et xme siècles, que cet horrible mal se propagea d’une façon épouvantable, et devint la terreur de tous les pays, A la mort de Louis VIII (1229), on ne comptait pas moins de deux mille léproseries en France et de dix-neuf mille dans la chrétienté 1 .
Saint Lazare, le lépreux de Y Évangile (saint Luc, xv, 19-26), devint le patron
1 . Nous empruntons ces détails au remarquable ouvrage de M. Leloir sur la lèpre.
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de tous ces malheureux, et son image nous le fait voir dans les vitraux et les missels tenant sa cliquette, et couché à la porte du mauvais riche, où les chiens viennent lécher ses ulcères.
En effet, « dans les monuments du moyen âge, dit le P. Cahier, cette espèce de maladie n’est pas seulement caractérisée par les taches qui couvrent la peau , mais aussi par la cliquette, instrument formé de trois à quatre lames detbois destinées à produire, par leur percussion réciproque, un bruit qui avertissait les passants de se' garer ».
C’est que la contagiosité de ce mal était parfaitement reconnue, et l’histoire montre que les mesures prises pour isoler les lépreux ont. toujours fait décroître et même disparaître la maladie dans une région.
Lés effigies de lépreux que nous a laissées le moyen âge sont plus intéressantes, au point de vue de l’histoire des mœurs, qu’instructives au point de vue pathologique.
Les signes de la lèpre se réduisent à des taches, des plaies, des ulcères, des pustules, etc..., répandus souvent en grand nombre à la surface du corps et d’un aspect nullement caractéristique.
Il suffira d’en citer quelques exemples :
Le lépreux de l 'Évangile (Math., vm, 1) est figuré dans Y Évangéliaire d’EgberL archevêque de Trêves (xe siècle, bibliothèque de Trêves). C’est un homme à moitié chauve, qui s’avance avec un geste de supplication : « Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. »
Les traits du visage sont grossiers. La courte tunique dont il est vêtu laisse voir, sur ses bras et ses jambes, une quantité de petites taches qui figurent les pustules et les ulcères. Sous son bras g’auche, il porte une corne, sorte d’oliphant qui paraît remplacer la cliquette '.
L'Horlus deliciarum d’Herrade de Landsberg, qui nous a fourni plusieurs images fort curieuses de possédés, contient aussi quelques lépreux qui ne manquent pas d’intérêt. A la page 59 de la copie qu’en a faite le comte de Bastard,
FIG. 185. — LAZARE, LE LÉPREUX de l’évangile.
(Miniature de YHortus deliciarum.)
1. Cité et figuré par le comte de Bastard, Mélanges archéologiques. Cabinet des Estampes.
et qui se trouve au Cabinet des Estampes, on voit un lépreux debout dans une attitude suppliante, et qui doit être une figure extraite d’une scène représentant l’épisode de Y Evangile rapporté plus haut. Il n’est vêtu que d’un court jupon, et porte sur tout le corps les stigmates des ulcères figurés par dé petits traits ou de petits;ronds également répartis sur toute la surface de la. peau.
Pendant longtemps, du ixe siècle auxiv0 et même auxv' siècle, célte façon toute conventionnelle de figurer la lèpre prévalut. En outre du lépreux déjà cité, YHortus deliçiarum nous montre deux miniatures de grande dimension où figure Lazare, le lépreux de Y Evangile. Dans l’une, il est à la porte du palais où festoie le mauvais riche, et les chiens lèchent ses ulcères; dans l’autre, étendu sur la terre nue, il rend à Dieu son âme. (Fig. 185), que recueillent des messagers célestes, pendant que des diables difformes emportent celle du mauvais riche, couché sur un lit somptueux. Sur ces deux images, sa nudité, à peine voilée, montre sa peau toute criblée de petites taches.
Job, sur son fumier, est d’ordinaire figuré de la même façon. « Une lèpre hideuse lui couvrit tout le corps », dit le texte sacré. Le comte dé Bastard en cite plusieurs exemples du xne et du xivc siècle. Mais le plus beau que nous ayons rencontré est celui qui se trouve dans le livre d’heures d’Anne de Bretagne, reconnu pour le monument le plus complet de l’art français au xve siècle. Job est représenté sur son fumier conversant avec ses amis, auxquels il explique le mystère des souffrances qui n’ont pas seulement pour but de punir le méchant, mais aussi d’éprouver lé juste et de le perfectionner. Cette miniature, fort belle et très soignée, le représente sous les traits d’un vieillard amaigri dont la nudité n’est voilée que par un linge disposé en travers de la partie moyenne du corps dont toute la surface, y compris le visage, est recouverte d’une quantité considérable de pustules jaunâtres de toutes dimensions, entourées d’une auréole rouge.
Cette’ tradition se retrouve sur un dessin de Burg’kmair dont- nous parlerons plus loin, et sur une gravure de 1578, qui représente saint Benoit gùérissant un lépreux. Cette gravure fait partie de la Vie de saint Benoît , que nous avons citée plus haut à propos des démoniaques.
Enfin, dans un voyage en Espagne, Charcot a vu dans un faubourg de Séville, au-dessus de la porte de la chapelle de l’ancien couvent, aujourd’hui hôpital des lépreux, une majolique représentant un malade atteint de; cet hor-
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rible mal. C’est un homme'en haillons, avec des béquilles et une cliquette à la
FIG. 18G. — COMMUNION ET BANQUET ANNUEL DES MALADES A NUREMBERG. (Gravure sur bois de Nuremberg, 1493, Cabinet des Estampes.)
main. Les bras et les jambes nus sont couverts de plaies léchées par des chiens, et n’ayant, du reste, rien qui rappelle les éruptions caractéristiques de la lèpre.
Mais il est plusieurs anciens documents que nous a fait connaître M. Bouchot, conservateur aux Estampes, et qui méritent une mention spéciale1..
C’est d’abord une magnifique gravure sur bois de Nuremberg’, datée de 1493. Elle représente la Communion et le Banquet annuel des malades à Nuremberg. 'Or, tous ces. malades sont des lépreux. La cliquette qu’ils portent le démontre très clairemen t. Mais il est encore d’autres signes qui nous intéressent davantage. Sans entrer dans une description dont nous dispense la reproduction que nous donnons ici (Fig. 186), on voit, surtout sur la face des malades, les marques indéniables du fléau. L’un a toute la partie inférieure du visage couverte par des linges; un autre, probablement trop gravement atteint, a la tête entièrement voilée. Enfin, sur le plus grand nombre, il nous est difficile de ne pas voirf dans. les traits ravagés de leur visage, dans l’hypertrophie ou l’atrophie de certaines parties de là face, du nez en particulier, autre chose qu’une marque d’archaïsme, c’est-à-dire l’intention évidente de la figuration réaliste du mal.
Une seconde gravure sur bois (1495), égalerhent d’origine allemande, figure une scène d’hôpital. Elle a pour titre f « Examen des malades » et nous y trouvons plusieurs points intéressants à relever. D’abord le malade assis) les mains croisées sur les cuisses, est bel et bien un lépreux atteint de là forme de la maladie dite tuberculeuse. Il présente le faciès léontiasique, avec des tubercules surtout AÛsibles sur le front et aussi en d’autres parties de la face. On en observe en outre sur la jambe droite et sur le pied gauche. Enfin, nous voyons sur la gauche, un geste que nous aurons l’occasion de relever bien des'fois dans les -scènes -médicales variées que nous étudierons plus loin, c’est le médecin se livrant à l’examen des urines et pour ce, contemplant avec attention burinai qu’il1 élève d’une main.
Mais le document le plus rare en même, temps que le plus instructif est un grand morceau de toile peinte des deux côtés; et qui servait de bannière aux lépreux (Fig. 187). Cette étoffe était autrefois tendue dans un châssis de bois qui laissait voir ses deux faces, et se trouvait fixé à l’extrémité d’une hampe. Aujourd’hui, elle est placée d’une façon analog’ue à l'intérieur d’un cadre en
1. J’adresse ici mes bien vifs remerciements à M. Bouchot- ainsi qu’à ses collaborateurs du Cabinet des Estampes, MM. Raffet et Courboin, pour l’aide précieuse et empressée qu’ils ont bien voulu me prêter dans mes recherches.