BOIRE AUX LÉPREUX
dans l’examen que nous en avons fait, ce dont nous lui sommes tout particulièrement reconnaissant.
Cette bannière est datée de 1502. Elle porte les armes du seigneur belge,
Louis de la Gruthuyse, dont nous avons déjà cité les manuscrits à propos des possédés, et qui était fondateur de nombreuses léproseries.
La partie centrale est occupée par deux grandes figures. L’une, la Vierge et l’enfant, est peinte suivant la tradition de Memling;les têtes ne manquent pas de charme et dénotent une certaine habileté. L’autre, qui nous intéresse plus particulièrement, est un saint lépreux, la tête est nimbée, peutêtre.saint Lazare, sous les traits d’un malheureux malade de l’époque. Il porte, en effet, les vêtements du temps; d’une main, il tient la cliquette, de l’autre le long' bâton. Mais ce qui mérite plus spécialement de retenir nôtre attention, ce sont les marques de l’affection qu’il porte sur ses jambes nues, sur ses mains et sur son visage.
Les ulcères y sont figurés d’une façon plus réaliste que nous ne l’avons vu jusqu’à présent. Au lieu de simples taches ou de boutons, on voit des ulcérations plus ou moins étendues, à bords irréguliers, rouges, avec auréole violacée et à fond grisâtre. La main gauche, qui tient le bâton, semble bien avoir des doig’ts mutilés, privés d’une partie des phalanges. Et, au visage marqué d’ulcères, la bouche irrégulière et déviée, avec la lèvre inférieure pendantè, est l’indice atténué, mais nettement révélateur, d’une des plus affreuses mutilations du mal et que nous verrons plus tard reproduite par les artistes dans toute sa hideur.
Tout autour de cette scène centrale se trouvent quatre vignettes, qui racontent les épisodes de la vie du saint Lazare des Évangiles, avec les portraits des donateurs tout en bas.
C’est, à la partie supérieure, à droite, la résurrectioa de Lazare; à gauche, Lazare, à la porte du palais du mauvais riche, rudoyé par un serviteur ; à la partie inférieure se voient les épisodes connus de la mort du mauvais riche et du pauvre Lazare. Ce dernier, tout de son long’ étendu sur le sol, s’endort du sommeil du juste, entre son bâton et sa cliquette. Le mauvais riche, au contraire, sur son lit fastueux, rend son âme au milieu de convulsions, qui contrastent avec la rigidité calme du pauvre lépreux étendu en face, et qui ne sont pas sans analogie avec l’agitation des possédés.
Une bordure très curieuse encadre le tout; elle est composée de cliquettes sur un fond de fleurs décoratives, avec des écussons armoriés.
Ce très curieux spécimen, dont nous avons noté les intentions naturalistes
LES LÉPREUX
évidentes, nous servira de transition pour l’étude que nous allons entreprendre, maintenant.
Car il est d’autres figurations de lépreux où nous verrons reproduits, avec
FIG. 189. — SAINT ADELARD, ABBÉ DE CORBIE, SECOURANT LES LÉPREUX, PAR HANS BURGKMA1R. (Gravure sur bois, d'après un dessin du maître.)
une grande vérité, quelques-uns des signes caractéristiques de l’affreux mal.
C’est, pour le médecin, une nouvelle occasion d’apporter à la critique d’art d’utiles renseignements puisés dans ses connaissances techniques spéciales. Il y aune dizaine d’années, j’ai étudié, avec M. le professeur Charcot, plusieurs
figurations artistiques de la lèpre et, en particulier, deux documents de première importance extraits des œuvres d’Holbein et d’Albert Durer. Depuis, cette question a été reprise dans notre journal par le D1' Henry Meige qui a analysé un certain nombre de documents nouveaux1.
Aujourd’hui, les œuvres d’art où les signes de la lèpre peuvent être relevés d’une façon précise, sont au nombre d’une trentaine.
. Ces œuvres sont réparties dans les diverses écoles de peinture, à l’exception, toutefois, de l’école française qui, du moins jusqu’à présent, ne nous a fourni aucun document de ce genre. Les écoles les plus riches sont les écoles italienne et allemande du xive au xvie siècle, époque à laquelle le fléau sévissait avec le plus de rigueur.
Pour permettre au lecteur d’apprécier en toute connaissance de cause les œuvres artistique? dont il s’agit, il me semble nécessaire d’indiquer ici les signes objectifs les plus saillants de cette horrible maladie. Je le ferai aussi brièvement que possible, mais sans réticences, estimant que c’est le seul moyen de juger l’œuvre des maîtres, qui n’ont pas craint d’aborder un aussi épouvantable spectacle.
La lèpre se montre sous deux formes, suivant que les tumeurs spécifiques qui la caractérisent, et auxquelles on donne le nom de lèpromes , envahissent la peau et ses dépendances ou le système nerveux.
La première forme est dite tuberculeuse ou noueuse. Précédés de taches érythémateuses ou pigmentaires, les tubercules de la lèpre, sous la forme de grosseurs plus ou moins régulières, du volume d’un grain de plomb à celui d’une noix, envahissent la peau, les tissus sous-cutanés, les muqueuses, les ganglions. Ils se montrent de préférence aux extrémités, à la face et aux membres ; ils sont confluents, se touchent les uns les autres et donnent aux parties qu’ils affectent un aspect très particulier. A la face, c’est le masque du « léonin », le léontiasis lépreux connu depuis les temps les plus reculés. Le visage est comme bouffi, variant du rose pâle à la couleur bronzée, avec chute complète ou partielle de la barbe, des cils et des sourcils. Les cheveux sont habituellement conservés, car le léprome respecte d’ordinaire la peau du crâne. Le front bossué et épaissi est sillonné en tous sens de rides profondes. Les
1. Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière , année 1897, p. 418.
LES LÉPREUX
paupières infiltrées de nodosités pendent à demi. Le nez bosselé, élargi, aplati, écrasé, épaté comme chez le nègre, — les narines noursoufléés, — est flanqué de deux joues hypertrophiées.
Les lèvres tuméfiées, épaissies, proéminentes, se renversent et pendent audessus du menton également gonflé et bosselé. De chaque côté, les oreilles, infiltrées de tubercules et dont les lobules ressemblent à des bourses fiasques remplies de nodosités, encadrent cet affreux visage. Non contents de s’étaler à la surface, les tubercules envahissent la muqueuse de la bouche, le pharynx et jusqu’au larynx.
Aux membres, les lépromes couvrant les doigts s’étendent parfois en nappe, et occasionnent un gonflement considérable analogue à celui de l’éléphantiasis.
Mais ce n’est là qu’une première phase du mal, suivie bientôt de lésions plus affreuses; ces tumeurs ont une tendance naturelle à l’ulcération, et alors, sur toutes les parties tuméfiées, ce sont des ulcères de toutes dimensions, parfois grands comme la main, tantôt couverts de croûtes verdâtres ou brunâtres, tantôt montrant leur fond jaunâtre, cerclés de bords durs saillants et violacés d’où s’écoule une sanie purulente, creusant les chairs, dénudant les tendons, les ligaments, pénétrant jusqu’aux os.
Et alors la face déformée du léontiasique se recouvre de croûtes et de cicatrices, le nez s’effondre en masse, les yeux fondent, la bouche, la gorge, le larynx sont mutilés. Des cinq sens l’ouïe seule persiste. Et derrière ce masque qui crie l’épouvante, vit un cerveau sain et lucide qui pense, sent et aime jusqu’à la fin.
Fait extraordinaire, ces malheureux ont un stoïcisme calme qui étonne ceux qui les fréquentent. Us semblent indifférents à leur mal, ils ont même de la gaieté et apportent à leur toilette un soin minutieux.
« En tout cas, dit le Dr Leloir, je n’ai jamais vu de lépreux demander la mort et je ne connais pas d’exemples de suicide chez ces malades qui paraissent assister avec la plus grande résignation à la décomposition lente et progressive de leur corps. »
La deuxième forme de la lèpre n’est guère moins effrayante sous un aspect complètement différent. Elle débute également par des taches de coloration variée, mais l’altération, par les lépromes, des nerfs qui président à la
nutrition des parties amène la déchéance progressive de tous les tissus.
Au lieu de l’hypertrophie, de l’énormité bourgeonnante des régions atteintes par le mal, ici c’est l’émaciation, la diminution de volume, la paralysie, l’atrophie avec toutes les déformations qui en sont la conséquence.
La face amaigrie, de teinte cadavéreuse, est paralysée. Le front uni ne se contracte plus. Les yeux grands ouverts ne peuvent plus se clore, la paupière
FIG. 190. — SAINTE ID U BERGE FAISANT L’AUMONE A DES LÉPREUX, PAR HANS BURGKMAIR. (Gravure sur bois, d’après un dessin du maître.)
inférieure privée de cils s’écarte du globe oculaire et se renverse en dehors. La photophobie force parfois les malades à porter de grandes visières vertes. La joue creuse et pale ne se tend plus, les lèvres sont immobiles, la lèvre inférieure pend, laissant à découvert les dents et les gencives.
Dans les membres, l’atrophie musculaire gagne région par région, mettant des creux à la place des saillies, laissant paraître sous la peau les reliefs osseux et occasionnant les déformations si caractéristiques des extrémités,
LES LÉPREUX
main ou pied, — dont les doigts se recroquevillent de diverses façons et suivant certaines lois.
Enfin la peau elle-même peut être le siège de l’atrophie, elle se dessèche et se rétrécit, et, dans les cas extrêmes, tendue et parcheminée, décolorée oubru~ nàtre, elle ne recouvre plus qu’un squelette.
FIG. 191. — SAINTE VÉRONE, VIERGE, SOIGNANT UNE FEMME ATTEINTE UE LA LÈPRE,
PAR HANS BURGKMAIR.
. (Gravure sur bois, d’après un dessin du maître.)
Le tableau est déjà bien affreux ; ce n’est pas tout encore. Au niveau des jointures, petites et grandes, se produisent des ulcérations linéaires et indolentes qui gagnent peu à peu en profondeur, pénètrent dans les articulations, dénudent les os. Et les phalanges tombent les unes après les autres sans réaction douloureuse. La cicatrisation se fait. C’est alors le tour d’un segment de membre plus important, la main ou le pied.
Et le malheureux assiste à cette mutilation progressive, mourant par mor-
Ceau, jetant pour ainsi dire en pâture à la mort all'amée et parcimonieuse ses membres par segments.
Ces deux formes de la lèpre se compliquent mutuellement et coexistent le plus souvent chez le même individu. C’est alors la lèpre complète. Je n’insiste pas; d’après les descriptions qui précèdent, le lecteur peut aisément se faire une idée du résultat de cet horrible mélange.
La lèpre est heureusement fort rare aujourd’hui, mais elle existe encore CQnfinée en quelques points du globe, non moins effrayante qu’autrefois.
Comment les artistes, alors qu’elle désolait toute la chrétienté, n’auraient-ils pas été frappés d’un tableau aussi terrifiant? L’horreur même de ce spectacle, la répulsion qui s’attachait à ces malheureux, véritables réprouvés, misérables et dangereuses loques humaines abandonnées et fuies de toute l’humanité, ne devait pas éloigner les artistes, les peintres religieux surtout, en quête de sujets destinés à la glorification des saints, à l’exaltation des miracles.
N’était-ce pas, en effet, donner la plus haute idée de la vertu, de la charité des saints — que ce soit saint Martin ou sainte Élisabeth de Hongrie — que de les figurer secourant ces malheureux, rebut du genre humain? Combien le miracle était grand, qu’il eût lieu par l’entremise de saint Jean, de saint Pierre, de saint Édouard le Confesseur ou de quelque autre saint, s’il donnait la guérison à ces êtres gravement atteints dans tqut leur corps d’un mal incurable et que le pouvoir humain, impuissant à guérir, n’arrivait même pas à soulager !
Les artistes, néanmoins, dans la peinture de la lèpre, ont gardé une certaine mesure, que les détails qui précèdent servent précisément à fixer. Ils ont évité généralement l’horrible tableau des membres hypertrophiés couverts de plaies sanieuses et des faces ulcérées et purulentes. Le membre éléphantiasique est d’ordinaire couvert de bandages, et la face mutilée est cicatrisée. Ils ont reproduit de préférence les conséquences atrophiques du mal, les membres
Hanfstaengl, phot.