FIG. 192. — SAINTE ÉLISABETH DE 11 O. N G B II
(Fragment d'un trypliqué d maître de Cologne. 1400, r sëe de Berlin.)
LES LÉPREUX
squelettiques, les déformations en griffe des extrémités et aussi les résultats du processus mutilant, la perte des différents segments des membres.
Un bon nombre des infirmes porteurs de moignons, devaient être, dans l’esprit de leur auteur et des contemporains, des lépreux, sans qu’il soit possible aujourd’hui de l’affirmer, en l’absence de tout autre stig’mate, parce que la perte d’un membre peut être occasionnée par bien d'autres causes. C’était là, certes, la façon la plus discrète de représenter un lépreux, mais aussi la moins démonstrative.
Dans un trvptique du musée de Berlin dû à un maître inconnu dé l’école de Cologne vers 1400, un des panneaux latéraux représente sainte Élisabeth de Hongrie couvrant un infirme de son manteau (Fig. 192). Suivant la tradition, cet infirme doit être un lépreux, bien qu’en l’absence de signes nettement caractéristiques il nous soit impossible de l’affirmer.
J’en donne ici une reproduction parce qu’il est très vraisemblablement un des types incomplets dont nous parlons, choisis par les artistes pour représenter la lèpre. La face vieillotte est complètement glabre et la calvitie occupe toute la partie antérieure du crâne. Aux deux jambes, enveloppées de linges et terminées par deux moignons, sont fixées des gouttières en bois sur lesquelles l’individu repose dans la station et dans la marche. Chute des poils, amputation des pieds sont évidemment des méfaits imputables à la lèpre. Mais la perte des pieds peut être accidentelle, l’alopécie peut dépendre d’une affection cutanée comme la teigne ou la pelade, de telle sorte que notre diagnostic reste forcément en suspens.
On pourrait rapprocher de cette peinture une statue en pierre de sainte Élisabeth (xve siècle) qui existe dans la chapelle du château de Châteaudun (Fig. 193). La sainte a près d'elle un petit infirme qu'elle couvre d’un manteau. Complètement nu, vêtu d’une simple braguette, il a une jambe de bois et se soutient avec des béquilles. Il est coiffé d’un bonnet qui
FIG. 193. — SAINTE ELISABET llli HONGRIE.
(Statue de la chapelle du châtea de Châteaudun. xv® siècle.)
lui recouvre tout le crâne et s’attache avec des brides sous le menton.
Le peuple, dans le pays, le connaît sous le nom du « petit teigneux » et il peut bien avoir raison, car nous avons vu que ces sortes de malades recevaient aussi les soins de sainte Élisabeth. Mais si à cause de sa face vieille et glabre, de l’amputation d’un pied, nous en faisions un lépreux, nous pourrions aussi n’avoir pas tort. Au demeurant, cette discussion est oiseuse. L’artiste du xv? siècle faisait peut-être peu de différence entre la lèpre et la teigne, maux également contagieux et d’aspect repoussant que la sainte soignait avec une ég’ale sollicitude. Pourquoi n’aurait-il pas, inconsciemment peut-être, mêlé dans un même personnage, lus signes des deux affections?
Il nous reste maintenant à examiner une autre catégorie d-œuvres d’art dans, lesquelles la lèpre se trouve peinte avec des signes choisis parmi les plus caractéristiques, sinon les plus horribles de ce mal affreux.
L’école italienne nous en donne de beaux exemples.
Nous étudierons plus loin à propos des infirmes en général une fresque qui.se trouve à Florence dans la chapelle des Espagnols annexée au cloître de l’église Santa Maria Novella, et attribuée à Taddeo Gaddi (1300-1360). Parmi les nombreux infirmes qu’elle met en scène, implorant un miracle pour la guérison de leurs maux, se voit au premier plan, à gauche, un malheureux cul-de-jatte dont la face est envahie par un large ulcère qui semble lui avoir dévoré tout le nez. De plus, ainsi que l’a fait remarquer M. Meige, les pertes de substance ne sont pas limitées au visage. Le pied droit de cet infirme ne possède plus que trois orteils, tandis que le pied gauche a conservé ses cinq doigts. C’est donc bien un lépreux que nous avons sous les yeux.
Dans la fresque célèbre du Triomphe de la Mort du Campo Santo (Fig. 184), le peintre, Orcagna ou Lorunzetti (xivc siècle), a représenté un groupe d’infirmes au nombre desquels nous reconnaîtrons encore, avec M. Meige, plusieurs lépreux. La Mort qui fauche la jeunesse en sa fleur, et les grands de ce monde au milieu de leurs plaisirs, reste sourde aux supplications des malheureux qui ne lui demandent que d’abréger leurs souffrances. Dans leurs rangs une place devait bien être réservée aux lépreux. Au milieu des bras qui se tendent, nous trouvons les mains en griffe et les moignons de ces malheureux, bras qui ont déjà donné leurs mains à la tombe. Chez un de ces infortunés, le
LES LÉPREUX
nez est rongé par un ulcère, chez un autre un large bandeau cache vraisemblablement des yeux fortement touchés, si ce n’est des orbites béantes.
Dans la galerie des Offices, à Florence, un maître inconnu du xive ou xv° siècle de l’école toscane représente « un saint qui fait l’aumône à des estropiés »
Brogi, phot.
FIG. 194. — UN SAINT FAISANT L’AUMONE, ÉCOLE TOSCANE DU XVe SIÈCLE (Musée des Offices, Florence.)
(Fig. 194). Le dessin est assez inhabile et les nombreuses incorrections qui s’y trouvent doivent nous mettre sur nos gardes. Les intentions naturalistes ne s’y révèlent pas moins par des signes indubitables et nous trouvons chez ces malheureux les méfaits, de la lèpre reproduits avec une réalité saisissante. L’un d’eux, par exemple, celui qui est dans l’angle de droite, montre un faciès caractéristique, avec sa lèvre inférieure tuméfiée, rouge et pendante qui
découvre les gencives. Il est en outre g’ravement mutilé aux deux jambes. Son genou gauche. repose sur un pilon pendant que son pied droit, enfermé dans une chaussure informe et trouée, est manifestement raccourci par la disparition des orteils. Il est impossible d’attribuer la brièveté de ce pied aune incorrection du dessin, car les pieds clu saint et d’autres personnages, d’une longueur plutôt exagérée, témoignent du savoir de l’artiste et semblent là pour faire contraste. D’ailleurs un pied semblablement raccourci, enfermé aussi dans une chaussure trouée, se voit sur un second lépreux dont l'autre jambe considérablement augmentée de volume est entourée de bandages. D’autres infirmes montrent des moig’nons.
Des peintres plus habiles ont donné des images plus précises encore des lésions de la lèpre.
Masaccio (1401-1429), dans .une fresque de l’église Santa Maria del Carminé à Florence (chapelle Brancacci), montre un cul-de-jatte lépreux, le nez et la lèvre à demi rongés par un ulcère, tendant sa main droite, véritable main bote, déformée par l’atrophie.
Un autre lépreux de Pietro del Donzeleo (xve siècle), dans son tableau du musée de Naples, In Charité de saint Martin (Fig. 195), por te les signes manifestes de la lèpre localisés à la main gauche, lèpre atténuée, puisqu’elle semble respecter tout le reste du corps, mais non moins -grave en ses manifestations locales. Cette main nous offre un très bel exemple de grille lépreuse avec mutilation. « Trois de ces doigts sont seuls visibles : l’auriculaire et l’annulaire sont nettement recourbés en crochet, la première phalange en extension, les deux dernières en flexion forcée. Le médius est amputé au niveau de la deuxième phalange. On ne voit ni l’index ni le pouce, soit qu’ils aient subi la même mutilation, soit qu’ils aient été dissimulés par la position du membre »
La vieille école allemande a produit plusieurs images de lépreux. Il existe à la Pinacothèque de Turin un tableau attribué à l’école de Cologne (xvc siècle), qui représente la Consécration d’un roi de France , et dans lequel plusieurs infirmes attirent tout particulièrement notre attention (Fig. 190).
La cérémonie de la consécration se passe dans une sorte de sanctuaire ouvert. Elle occupe toute la partie gauche du tableau et nous n’en dirons rien.