SKS IDÉES SUR L’AMOUR ET LE MARIAGE
libre , ni la raison assez foi le , ni l’amour assez vrai pour tout autre objet que le Dieu que le Christianisme lui enseigne... C’est la femme qui sent, qui pense, qui veut par elle-môrne, sans être toujours sous le coup de la gi'àce ou sous la main de la direction, qui aime avec pureté, mais avec vérité, avec force, avec joie et sécurité l'êtro bumain , c’est-à-dire l’époux , le père, la mère, le frère, l’ami, pour eux-mémes et sans intermédiaire. »
l.a femme moderne n’existe pas, et toutes les entreprises commencées pour combler l'abime qui .sépare les idées des hommes de celles des femmes, sont dénoncées par les prélats et gens d’église comme des entreprises sataniipies. Nous avons vu récemment l’enseignement secondaire des jeunes filles soulever les colères de ceux qui « possédaient autrefois et dominaient l’entier domaine de l’intelligence humaine et qui , jusque dans leur décadence , quand pre.sque tout leur échappe, voudraient tout garder. »
Cet enseignement, dit M. Sainte-Beuve, devait préparer des compagnes aux hommes instruits et éclairés qui aimeraient à trouver avec qui causer, au logis, de leurs études et de leurs ti’avaux! Était-ce donc là un si grand mal'? Et cependant l’influence cléricale a sufli pour tout empêcher.
On rend ainsi le mariage impossible dans ce qu’il
' U Ttmps du lundi 4 Janvier I8U9.
3Gfl l'art et la vie de Stendhal.
a (Je plus élevé, l’anion et l’harmonie des intelligences. On sème la division dans les familles. — Comme fdle, s eur, mère, épouse, la femme élevée sur les genoux de l’Église sera toujours séparée de son père, de son frère, de son fils, de son mari.
On rend ainsi le mariage mallieureux, car il n’est pas de supplice comparable à celui d’un homme et d’une femme, mariés dans un pays dont 1a législation n'admet pas le divorce, et (pie leurs idées et leurs sentiments , leurs convictions et leurs croyances , leurs désirs et leurs habitudes séparent, tandis qu'un joug indissoluble les martyrise sans espoir.
On nous dira, peut-être, (jue l’amour concilie tout. — Oui, jusqu’au dernier quartier de la lune de miel; mais après? Tous les dimanches matin, tous les vendredis à l’heure des repas , tous les jours au sujet d’un spectacle , d’un sermon ou d’un livre ; à propos de tout, à propos de rien, on constate avec aigreur , qu’on n’a pas été élevé l’un pour l’autre.
« Plus la jeune fille a profité de son éducation, plus il sera difficile de signer une paix durable. Ses vertus mêmes à 1a fin seront prises en grippe, et le mari qui l’estime, qui l’aime bien, qui ne peut s’empêcher de respecter et de chérir en elle la mère de scs enfants, ira chercher ailleurs des vertus moins célestes et des préjugés moins agaçants.
« Voilà comment les femmes les mieux nées , les mieu.\ douées et les mieux dotées, contribuent quel-
SKS IDÊKS SUR L’AMOUR KT LK MARIAGE. 301 quefois ellas-môtnes , et fort innocemment, à la dcsti uction de la famille.
* Les pères comprendront un jour que la jeune fille, n’étant ni plus mauvaise ni plus sotte que son futur mari, doit corinaitre les mêmes vérités, marcher au même but et fonder ses vertus sur la même raison. Il suffirait de donner au sexe gracieux une bonne et solide éducation laïque pour doubler l'armée du Progrès , resserrer les liens du ménage et ruiner celte société extra conjugale, \e Demi-Monde de Dumas fils, qui prospère terriblement'. »
Pour que la femme soit vraiment la compagne do riiomine : il faut lui donner la môme éducation, les mômes principes et les mômes vertus.
Alors elle sera .son amie, son auxiliaire dans la Vio et concourra pour sa part au progrès qui est le but do l’humanité.
Mais, je vous le demande, quel amour, quelle intimité d'intelligence sont possibles avec les petites poupées mondaines qui benoitonnenl dans les salons ou, qui pis est, ax'cc les pensionnaires endoctrinées au Sacré-Cœur ?
Le fond de l'amour n’est-il pas une curiosité toujours renaissante et quelle curiosité peut inspirer un cœur rempli exclusivement de petites vanités et de petits scrupules ‘l
' .M. EdiiionU .\buut. Lts nuii i nlenri de la mculé.
362 l’art et la vie de Stendhal.
Pour approfondir l’amour il faut une âme lidéle et infinie dans ses renouvellements. Or il ne suffit pas d’aimer religieusement son mari, il faudrait encore le comprendre et c’est là ce fpie ne peut pas faire, malgré toute sa bonne volonté, une jeune fille élevée au couvent.
Aussi je m’étonne (jue M. Micbelet, qui a si bien compris toutes les difficultés du mariage actuel entre un libre penseur et une jeune catholique, ail cru pourtant possible une union ipii n’existe qii’exïérieurement et non au fond du cœur et de râme. Sans doute, comme il le dit, l’amour est une puissance diociplinable, il a un côté libre et volontaire qui donne prise à l’intelligence et par ofi l’art peut l’entretenir et l’augmenter. Sans doute encore une femme en contient mille, parce cpi’elle varie d’aspect sans cesse ; toujours autre et toujours fidèle. « l.a femme veut que l’homme l’entoure d’un in.satiable désir, d’une curiosité éternelle. Elle veut la fixité et l’approfondissement de l’amour. Elle a le sentiment confus qu'il y a en elle un infini de découvertes à faire, (|u’à l’amour persévérant qui poursuivrait celte recherche sans fin, elle aurait de quoi répondre, qu’elle l'élonnerail toujours de mille aspo ts inattendus de grâce et de passion. L’amour crée l’amour et l’augmente. Le secret pour s’aimer beaucoup , c’est de s’occiqier beaucoup l’un de l’autre, de vivre beaucoup ensemble, au plus près et le plus qu’on peut. » Mais pour s’aimer ainsi.
SES inÉES SUR l’amour et le mariage. :Mj:î pour resserrer le foyer, ne faut-il pas sc conipreiulrc, s’unir dans les mêmes sentiments et la même foi , et pour tout dire d'un mot: voir la même vérité? Comment faire renoncer une jeune femme aux croyances de son enfance, aux préjugés et aux superstitions qu’elle tient de sa mère et du prêtre , et qui lui sont ainsi doublement sacrés. Dans son œuvre éloquente et tendre, si vive, si passionnée, si généreuse et si humaine, parfois mystique, M. Michelet qui possède si bien les deux faces de l’esprit moderne les sciences de la vie et celles de la justice, M. Michelet a pa.ssé trop rapidement sur ce premier obstacle <iui ferme l’entrée du mariage. « Il faut que tu crées ta femme, nous dit-il. » C'est un commandement diflicile. Comment supposer, en effet, qu elle ne demande pas mieux, elle qui, par l’esprit, « par son éducation byzantine arrive au mariage vieille et caduque, sous les rides du moyen-âge. » Cette jeune catholique est-elle, en réalité, transformable et docile, en qui l’on puisse créer une foi nouvelle, un cœur et un esprit nouveaux? — ï Maintenez la femme libre des influences extérieures. » C’est bientôt dit. Mais comment isoler une jeune femme du milieu où elle a vécu et qui l’a formée. M. Michelet, qui donne ce conseil, reconnaît lui-même que les plus bles.sés, les plus hostiles sont les parents qui, sans aucun rapport d’idées, do sentiments, n’en prétendent pas moins à la conliance. Une femme unie à son mari et gardant pour lui sa
364 l'aht et i,a vie de stendual.
pensée, « est sûre d’avoir contre elle toutes les femmes de la famille; mère, sœurs, cousines, tout lui devient hostile et lui font la petite guerre. Ses amies d’enfance, qui ont gardé un pied chez elle, lui sont très-malveillantes, et ne lui pardonnent pas sa fixité dans la voie droite. » La conclusion évidente est (]ue jamais une jeune femme catholique ne prendra les idées, les sentiments, les convictions et habitudes d'esprit de son mari libre penseur.
M. Michelet qui s’étonne cpi on se marie de moins en moins en France, doit mettre au nombre des causes et des plus nobles, celte antipathie, cette divergence d’idées, ce divorce profond, souvent irrémédiable des esprits et des Ames. La vie, qu’il est si difticile de rendre harmonieuse, a d’assez lourdes charges sans qu’on les augmente à plaisir. Pour être légère à porter, la chaîne du mariage doit unir deux âmes fraternelles , intimement unies l’une à l’autre sur toutes les questions, et qui ne cherchent, en toutes circonstances, qu’à se mieux comprendre pour alléger réciproquement leur fardeau. Mais quand elle lie, au contraire, deux êtres qui portent entre eux le poids d’un confesseur et le boulet plus lourd encore des dissentiments qu’il fait naître, l’existence devient un bagne, un supplice de tous les jours, que la résignation la plus virile ou la plus chrétienne , n’est pas sûre d’accepter longtemps.
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Rien n’est plus triste qu’un tel mariage. C’est un suicide moral pour l’un et pour l’autre.
Chaque jour, sous l’impulsion lente des influences occultes , l’union apparente se disjoint ; chaque jour la tendresse diminue, chaque jour disparait l’illusion d’une vie intime — jusqu’à ce que les rêves, longtemps caressés, de bonheur intellectuel et d’union monde , s’envolent enfin , sans retour.
Dès les premiers jours les habitudes dévotes et incrédules étonnent , scandalisent et désunissent réciproquement les deux cœurs. Les caractères , par leurs goûts opposés, se font mille blessures. D’un cûté la franchise et la loyauté calmes d’une Ame droite et sûre d’elle-méme : de l’autre , les réticences , les petites ruses et les petits mensonges qu’inspirent la crainte et la dévotion. — La femme se posant bientôt en victime offre à Jésus-Christ ses douleurs. — Elle épanche alors son cœur affligé dans le sein miséricordieux , aux genoux compatissants de son directeur. Ce tendre père la console. — Il lui donne de bons conseils pour ramener par la douceur et la prière le cœur impie de son époux. Il fait ainsi taire peu à peu les derniers battements de ce cœur qu’il dirige, et éteint, sous sa froide parole, les derniers sentiments qui lui restaient pour son mari. Dieu seul mérite son amour. Dieu parle par sa bouche et je ne sais pas au
l’art et la vie de STENDHAL.
juste oii s'arrête celte complète identification Or quel supplice plus cruel imaginer que celui d’un homme intelligent et bon obligé de vivre avec une femme ainsi ensorcelée , dominée par son prêtre
* Quelle vie, quelle condition que celle de nos prêtres ! on leur défend l'amour, et le mariage surtout; on leur livre les femmes, lis n*cn peuvent avoir une, iis vivent avec toutes familièrement ; c'est peu, mais dans la confidence , rintimité , le secret de leurs actions cachées , de toutes leurs pensées. L'innocente pUelte, sous Vaile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui bientôt l'appelant, t'entretient seule à seule; qui , le premier, avant qu'elle puisse faillir, lui nomme le péché. Instruite , ilia marie ; mariée , la confesse encore et ta gouverne. Dans ses affections il précède l'époux, et s'y maintient toujours. Ce qu'elle n'oserait confiera sa mère, avouer à son mari, lui prêtre le doit savoir, le demande, le sait, et ne sera point son amant. Ln effet, te moyen n'est-il pas tonsuré? Il s'entend déclarer à l'oreille , tout bas, par une jeune femme , ses fautes, ses passions, ses désirs, ses faiblesses, recueille ses soupirs sans sc sentir ému et il a vingtdnq ans.
Confis.ser une femme ! imaginez ce que c'est: tout au fond de Veglise, une espree d'armoire, de guérite, est dressée contre tes murs exprès, où ce prêtre ( non Mingrat ) , mois quelque homme de bien , je U veux sage, pieux , comme j'en ai connu, homme pourtant et jeune (Us le sont presque tous ), attend le soir après vêpres sa jeune ptnitente qu'il aime, Vamour ne se cache point à la personne aimée, fous m'arréterez-là : «on caractère de prêtre, son éducation, son vteu... Je vous réponds qu'il n'g a vau qui tienne... pensez pas que f'invenle. Celte scene a lieu telle que je vous ta dépeins , et dans toute la France; chaque jour se renouvelle par quarante mille prêtres, avec autant de jeunes fûtes qu'ils aiment parce qu'ils sont hommes , confessent de ta sorte, entretiennent de la sorte, visitent pane qu'ils sont prêtres , et n'épousent jMÎnt parce que le pape s’y oppose.
Rt^ponses aux letlres anonymes adressi^ei» à Panl-Louis Courier.
Wrelz,IeÛ février Ï82J.
SES IDÉES SUR L’AMOUR ET LE MARIAGE. 367 qui étouffant en elle la voix do la nature, le bon sens naturel, la conscience, entreprend de remplacer tout cela par des rêves mystiques et prétend lui dicter lui-même sa conduite et ses devoirs les plus minutieux.
C’e.st ainsi que la pauvre femme s'avance péniblement dans la voie du salut. C’est ainsi qu’elle devient tous les jours plus vertueuse et sainte, c’est-à-dire plus inhumaine et plus intolérable à son mari. Qu’on relise Michelet, dans son rnagnifepie livre: «du prêtre, de la femme et de la famille. » Qu’on lise aussi Balzac, le rival do Stendhal dans la connaissance parfaite des mystères du cœur féminin, üans une œuvre de génie intitulée : «la Femme vertueuse, » Balzac nous montre, avec terreur, la haute raison d'un magistrat aux prises avec les tracasseries, les objections , les odieuses et incessantes sollicitations d’une dévote implacable (jui veut le convertir, ou du moins elle-môme, ne pas manquer son salut.
Qu’on se ligure, s’il est possible, ces attaques sourdes, cette lutte inégale, ces paroles à double sens, et cet air contrarié, et ces allusions mystérieuses qui se trahissent dans le regard, le geste , la démarche, toujours, partout.
Qu’on imagine les discussions taquines, les contradictions, et les reproches ; et les silences résignés, plus intolérables encore.
La dévote se pose en victime; en martyre, en
368 l’art et la vie de stendhal.
sainte Monique. Elle offre à Dieu nés douleurs et ses larmes pour la conversion du pi'i-heur.
Elle ne veut opposer à son impiété qu'une inaltérable douceur et une angéli(pio patience. « Quel parti prendre alors contre une femme qui se fait une arme de votre passion, en faveur de son insensibilité, qui est ré.solue à rester doucement inernruhle, qui se prépare à jouer le rôle do victime avec délices, qui regarde un mari comme un instrument do Dieu , comme un mal dont les atteintes lui éviteront le Purgatoire '. » Dieu vous pré.scrve, ami lecteur, d'épouser une femme vertueuse. Le cceur bondit dans la poitrine de tout honnête homme rien que d'y penser. Mieux vaut la guerre. Que dire ù une femme (jui ne se ]>ossède l'Ius, qui s’est donnée ii Dieu, dans la personne d’un prêtre et qui, conseillée par lui, a jiour ressources extrêmes ; son silence, sa résignation et ses larmes! Comment triompher, vous, homme loyal! vous, homme de cœur, de cet ennemi caché de votre foyer. Comment combattre cette force d’inertie ! La patience la plus admirable, le sto'icisme le plus élevé, le travail le plus absorbant, ne sont pas des cuiras.ses trop fortes contre ces attaques souterraines, ni des auxiliaires trop pui.ssants pour maintenir son co'ur droit, ferme et doux contre cette obse.ssion de tous
* H. de Kaliae. La Frmme vrriueune.
SES IDÉES SUR L’AMOUR ET LE MARIAGE. 369 les instants, contre cette lutte sourde qui ne vous fera pas grâce un seul jour.
On se marie pourtant. Mais la vie intime , la vie de l’âme et de l’esprit, est-elle commune ; les idées et les sentiments sont-ils partagés? Même avec la douceur persévérante d’une patience à toute épreuve , l’homme moderne peut-il initier et modifier sa jeune femme? M. Michelet qui a rencontré celte difficulté ne l’a pas résolue. Son conseil le jilus praliijue est de sortir la femme du milieu des innuem;es fatales qui l’ont faite ce qu’elle est.
« Heureux qui délivre une femme ! Heureux qui l’initie, l’élève, la fortifie et la fait la sienne. »
Bien hardi qui l'entreprendra. Quelle jeune fille consentirait à la solitude nécessaire. Kt que peut-on sur une femme dans le milieu qui l’a formée?
Quand on songe (jue la femme nous gouverne et qu’elle élève l’humanité sur ses genoux, on est effrayé des résistances qu’aura à vaincre l'esprit nouveau. Comment triompheront la justice et la vérité, quand tout dans le monde est contre elles? (Àimment changer l’éducation ?
Entre l’homme moderne et la femme du moyen-âge, il n’y a pas de mariage vrai.
La femme devrait recevoir une instruction qui rayonnât également sur toutes les heures de sa vie. Au lieu de celte éducation moderne qui élève et
nourrit dans les mêmes idées les frères et les sœurs,
370 l’art et la vie he Stendhal.
les maris et les femmes; voyez quelle déplorable éducation l’on donne îi l’élite même des femmes contemporaines. A part quelques arts d’agrément , quelques a peu près qu’elles effleurent, on ne leur enseigne rien de vrai , puis on déclare le livre de la science fermée pour elles, et on les lance dans le monde à la rencontre d’un mari.
f Et vous ne voyez pas, s’écrie M. E. l’elletan, que ces deux de.stinées ne pourront plus, séparées de toute la largeur de lame, vibrer à l’unisson, et qu’étrangère l’une à l’autre jusque sous le même rideau, elles n’auront jamais une croyance commune, une espérance commune à échanger dans les longs entr’actes du mariage? Que le mari chargé d’idées ou de prophéties , ne pourra les communiquer à la vie la plus voisine de sa vie, et par ces confidences échauffées et purifiées à la flamme de l’amour, associer sa femme , sa {)lus chère intimité , à sa propre grandeur? »
N’est-il pas injuste d’astreindre la femme , par une éducation inintelligente , à un régime, et par suite, à un état mental inférieur?
Ce qui est vrai pour l’homme est vrai pour la femme. Il n’existe aucune bonne raison de traiter les femmes moins sérieusement que les hommes. Et cependant tandis que l’éducation des hommes se conforme de plus en plus à la science et à la justice, on n’enseigne encore aux jeunes filles que les vieilles supersti-
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SKS IDÉES SUR L’AMOUR KT LE MARIAGE. 371 lions, l’idolâtrie du Sacrc-C<rur et tous ses préjugés.
Quel ridicule s’attache donc ii la science (lu’on craigne si fort de voir les femmes s’instruire et s’affranchir du prêtre par l'instruction?
Kl par quoi donc les femmes sont-elles détournées de l'étude, sinon par leur paresse d’esprit , leurs préjugés et leurs défauts ?
Il faut donc, comme le dit lui-même le léger Stendhal, cultiver res|iril et la raison de la femme, afin de la inellre en état de hien comprendre .ses ilcvoirs, toute seule, afin d’en faire, sans directeur, ni confesseur la compdf/nc de son mari. Cela n’esi pas iinpralicahle, si l’on se décide enfin à instruire les femmes comme les hommes, et les jeunes filles comme leurs frères. — On apprend à bien penser, dit Madame la comtesse d’Agoult, comme on apprend à bien coudre, et je souhaiterais <pie la mode en vint dans l’éducation des femmes.
F/éduealion contemporaine prépare la division dans le mariage et la famille. Jamais le rapprochement ne sera po.ssible que par le bienf.iil d’une éducation commune. Kt cependant la femme de mérite n’estelle pas celle qui épouse les idées et les sentiments, les opinions, les convictions modernes de son mari; n’est-elle pas, comme le disait neyle, celle cpii, si ses enfants venaient à perdre leur père, sei-ail capable de le rerniilacêr?
Espérons que ces conseils seront à l’avenir écoulés
372 l’art et la vie de Stendhal.
et suivis. Espérons i|ue le divorce ne subsistera plus dans le mariage comme la désunion dans les familles troublées par des enseignements contraires. Espérons que l’homme saura enfin conquérir et garder seul le cœur et l’amour de sù femme et de ses enfants. Alors la femme ne sera plus seulement par manière de dire, mais véritablement et selon l’esprit, la moitié de l’homme, le sentiment de l’amour qui n’a encore été que volupté plus ou moins raffinée ou passion plus ou moins chimérique, deviendra dans sa constance et sa plénitude, l’harmonie suprême de la vie humaine '.
Il y a vingt-huit ans, écrivait Henri Beyle en 1842, que les bouleversements (|ui suivirent la chute de Napoléon me privèrent de mon état. Ucu.v ans auparavant le hasard me jeta, immédiatement après les horreurs de la retraite de Russie, au milieu d’une ville aimable où je comptais bien passer le re.ste de mes jours, ce qui m’enchantait. Dans l’heureuse Lombardie, îi Milan, à Venise, grande, oii, pour mieux dire, l'unigue affaire de la vie, c’est le plaisir.
En France, où on a toujours peur du ridicule, la
' Daniel Slern.
SON LIVRE DE l’aMOL’R. 373
vanité étoufTe i la plante nommée amour, » ou du moins l'empêche d'arriver à toute sa hauteur.
(À3 livre de l’amour est plus qu’un recueil d’anecdotes. C’est un essai de science analytique qui pourrait être intitulé la « PlujsioUnjie de l’amour. »
L’auteur explique scientifiquement, et par des faits coordonnés, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres et dont l’ensemble s’appelle la passion de l’amour. 11 donne une description exacte des syinptémes , des phases diverses et des nuances les plus fines de ce sentiment.
« Quoiipi’il traite de l'amonr, ce petit volume n’est point un roman, dit l’auteur, et surtout n’est pas amusant comme un roman. C’est tout uniment une description exacte et scientifique d’une sorte de folie très-rare en France. »
L’amour est comme ce «pj’on appelle au ciel la voie lactée, un amas brillant formé par des milliers de petites étoiles, dont chacune est souvent une nébuleuse. Les livres ont noté quatre ou cinq cents des petits sentiments successifs et si difficiles à reconnaitre qui composent cette p.ission, et les plus grossiers, et encore en se trompant souvent et prenant l’accessoire pour le principal'. Le livre de l’amour ne peut valoir que par le nombre de petites
' Parmi le» meillenr» de re» livres, Slemllial eilc la .\ouvelle llrlonc, le» rnmans de Madame Cüllin, le» Lcllret de Mademolaelle de Lespinasse, Manon Lescaut.
374 l’art kt la vie de stendiial.
nuances que le lecteur doit vérifier dansse.s souvenirs, « s’il est assez heureux pour en avoir, » dit Stendhal.
Dans une troisième préface', fauteur nous raconte comment fut composé son « Hssai sur l'amour, » 11 fut commencé à Milan , à la suite des hais masqués du carnaval de 18‘20. Le soir, dans les salons, on raisonnait sur les causes et sur les effets des plus i'ramles folies amoureuses du moment. Stendhal notait, au crayon, sur un jirogramme de concert, les anecdotes et les réflexions immédiates qu’elles suggéraient. Ce recueil de particularités sur l’amour fut continué de la même manière, au crayon et sur des chiffons de papier, pris dans les salons, ofi il entendait raconter les anecdotes. Mais bientôt une difliculté survint; l’imprimeur déclara qu'il lui était impossible de travailler sur des notes écrites au crayon. « Je vis bien qu’il trouvait cette sorte de copie au-dessous de sa dignité. Lejeune apprenti d'imprimerie qui me rapportait mes notes paraissait tout honteux du mauvais compliment dont on l’avait chargé ; il savait écrire : je lui dictai les notes au crayon. »
Au moment d'imprimer son livre, un scrupule se glissa dans l’esprit de l’auteur; d se figura que chacun pourrait s’y reconnaître, et mettrait un nom à côté des personnages ; les livrer à la publicité, c’était les trahir. Dès lors, il retrancha tout ce qui pouvait res-
' Terminée le lô mars lui.’, quelques jours ataul «a iiiorl.
SON LIVR1-; DE l’amouh. 375
sembler à un abus do confiance, sans se préoccuper des chances de succès que ce sacrifice pourrait lui enlever. Le résultat fut de ne trouver que « dix-sejU b'cteiirs » de •18'2'2 à 1833; c’est à peine si, après vingt ans d'e.vistence, l'L’.s.srti sur l'aiiwur a été compris d’une centaine do curieux.
Il y a bien des raisons à donner de cet insuccès. L’ab.sence de plan, de méthode, de suite dans les idées, un certain décousu apparent qui étonne et écai’te le vulgaire des lecteurs. Et puis la profondeur analylicpie du livre et la nécessité d’être soi-rnôme sensible, et cai)able d’analyse pour le comprendre. Un rêveur attentif, un philosophe amoureux, sont hommes rares, et voilà pour([uoi les lecteurs de « l'Essai sur l’umour » sont rares aussi ; car il faut, pour l’entendre, des facultés de calcul et de rêverie tendre, s’excluant d'ordinaire, et qui, réunies, permettent seules do comparer ses observations personnelles aux divers exemples allégués par l'auteur.