‹ L'art et la vie de StendhalChapitre 2 sur 16 · APERÇU UÉNÉRAL SUR LE CARACTÈRE ET L’ŒUVRE DE STENDHAL · texte numérisé non relu

APERÇU UÉNÉRAL SUR LE CARACTÈRE ET L’ŒUVRE DE STENDHAL

Piiurquiii ('rrUiiis mliques suiil-ils si srti-res à Slrndbal? — Traits ilisliiU'tifs lie smi raraetrre. — Sa préoriupalion du bonheur.

Beaucoup de .soi-disant critique.s qui ont le plus mallrailê Ileni i Beyle, scmblenl craindre de lui ressembler, parce qu’en général on le distingue plus qu’on ne l’estime et qu’on tient à paraître meilleur ([lie lui tout en le sentant supérieur à soi on bien des points. On croit avoir rù.me plus grande, le cœur moins sec, et c’est peut-être uni([uement parce qu’on a l’esprit moins pénétrant.

H. Beyle-Stendhal avait trop de monde et trop d’e.xpérience pour être jamais dupe ; il avait trop d’observations précises, prises sur le fait, pour se tromper dans les théories ingénieuses qu’il en tirait. On s’imagine aisément avoir une nature {dus généreuse, [dus sjiontanée au dévouement parce que l’on

a moins étudié la Vie, moins réfléchi. Mais, au fond,

18 l’AHT et la vie de STENDHAL,

on est personnel, égoïste; on songe, connne Stendlinl, trop .souvent, trop continuellement au linnheur. — « Suis-je un lionnne heureu.x? » se (.leinundait Stendhal ; et, quel est le meilleur moyen do le devetiir'.’

Telle était sa préoccupation liaLituelle et profonde. — C'est la question ipii sollicite obscurément tout homme en ce monde. 11. Heyle se la posait neltcment et y répondait avec détail et avec franchise. — On lui a reproché avec ameiTuine (je n’ose dire avec hypocrisie), les sentiments naïfs exprimés d’une façon bien spirituelle dans une lettre que, pour ma part, je trouve tout simplement charmante,

» Je ne suis point, dit-il, ' de ces philosophes qui, lorsqu’il fait une grande pluie le soir d’un jour, étouffant du mois de juin, s’atTligenl de la pluie, parce qu’elle fait du mal aux biens de la terre, et, par exemple, à la floraison de la vigne. La pluie, ce soir là, me semble charmante, parce qu’elle détend les nerfs, rafraîchit l'air, et, enlin me donne du bonheur. Je quitterai peut-être le monde demain; je ne boirai pas de ce vin dont la fleur embaume les collines de la O'jte-d’Or. » — Bien qu'on ne l’avoue pas toujom-s, j’imagine qu’on pense et (|u’on sent volontiers comme lui.

« .... Lorsque l’on détourne la vue des résultats séi ieux de la Révolution , un des spectacles qui

‘ Sleiidhil, iruvren (.onuilt’tes . Cvrrrxpimdanre inédite, l < a^iïe.

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frappent riinaj^ination , c’est l’état actuel de la société en France. V’euve de ces êtres gais, char niants, aimables, ne prenant rien au tragique, la société ressemble à l’année dépouillée de son printemps.,.. Je suis un petit citoyen fort obscur, fort peu fait pour inlUier sur les autres ; je cherche le plaisir tous les jours, le bonheur quand je puis; j’aime la société et je suis allligé de l’état de marasme et d’iriitation où elle se trouve.

N’est-il pas bien triste pour moi qui n’ai qu’une journée à passer au Salon, de le trouver justement occupé par les matons qui le reblanchissent , par les peintres qui me font fuir avec l’insuiiportable odeur de leur vernis, enlin, par les menuisiers, les plus bruyants de tous, qui remettent des chevilles au parquet à grands coups de marteau. — Hélas! Messieurs, que ne rn’a-t-il été donné d’habiter le SaloTi la veille du jour où vous y êtes entrés.' »

Fùi réalité, comme l’instinct naturel nous pousse tous au boidieur, il faut ne le voir qu’en gros et ne le vouloir que par les gi'andes choses. On se déprave en l’analysant parce que le plaisir n’est, en effet, que dans une addition de petites choses séparément futiles, ou basses, ou matérielles, justement dédaignées des ûmes héroïques altéiées d’infini. — Tant que l’infini nous tourmente, nous pouvons être des héros ; dès

* Pari», le là juin I8il.

‘20 l’art et la vie RE STENnHAL.

cjue la sagesse de l’âge nous ramène au relatif, nous risquons d’attacher troj) d'importance aux éléments mesquins dont se compose réellement notre pauvre bonheur. La décomposition faite par l’esprit, se transforme alors et se résume dans la déchéance et dans l’apparente corrujition du eu nr. — C’est le résultat certain de l’analy.se. — Qui veut se reniire heureux, hors du dévouement, devient vite un épicurien méprisable. Voilà la vérité. — Mais Stendhal s’en relève par son ambition secrète d’étre utile, par celte réflexion profonde et fréquente, cette ardeur au travail qui ont fini par le tuer. Est-ce une vie inutile que la sienne? Toute dévouée cà l’Art et à la science du (-•œur, à la connaissance de riiomme ([ui sont certes les plus importantes !

Et quel esprit étroit viendrait lui reprocher d’avoir trouvé du plaisir en nous rendant à tous un signalé service par ses recherches incessantes et par la féconde originalité de son esprit?

Sans la vigueur de cet esprit, sa riche nature, longtemps comprimée par une éducation trop rigiile et par un métier froid, aurait pu, je le crains, se pervertir dans des plaisirs sans gloire et sans profit. Mais son génie robuste a triomphé de ces dangei's. Il y échappe ])ar l’alternative continuelle d’une analyse pénétrante et d’un abandon volontaire à la sensation présente.

Mais n’est-ce pas une manière charmante d’aller à

APKRÇU GÉNÉRAL.

I;i gloire (|iie d’analyser ses plaisirs? Est-ce (pi’on 1)1 Aine Tihnlle on Properce d’avoir compiis une gloire iininortelle en chantant, avec grûce, leurs amours éphémères. — Entre les poètes éroti(pies qui nous émeuvent un instant par l’aimable tableau de leurs maitre.sses, et ce philo.sophe de l’amour qui pose les fondements d’une science nouvelle : admirable dans ses prcmièi’es ébauches comme dans ses conséquences possibles, je n’hésite pas ; mon choix est au dernier.

Je m’instruis avec Stendhal et j’admire, non sans quelques réserves, l’émule de La Rochefoucault, le profond physiologiste du cœur.

Snn Arl dans le dioii cl la dirrdion dr sa lir.

Cette constante préoccupation de donner à sa Vie l’emploi le plus utile et le plus agréable, et à soiméme la plus grande somme de bonheur possible, devait le conduire a rechercher les [ilaisirs élevés et sensibles de l’amour.

Habile dans les relations mondaines à di.ssimuler sa tendresse, il prêchait volontiei’s l’amour-goiit; mais il était capable aussi d’amour pa.ssionné. Ses biographes en citent des exemples sur lesquels nous reviendrons.

22 l’art LT LA VIE DE STENDHAL.

Son amour n’e.st pas d’habitude platonique ; mais l’amour platonique est-il done, après tout, un idéal bien .sain? H. lleyle était un bomme complet, non un jésuite ; il avait des sens souvent impérieux ; mais son amour, relevé par un .sentiment vif, embelli par son esprit aimable, était lüflicile dans ses choix. Beyle ne séparait pas son estime de .ses goûts. Le sentiment dont il était capable se distingue donc du caprice et de la sensation. Ou peut trouver qu’il reste encore mêlé de « grossièreté sensible » — l’our des anges

ou des professeurs de philo.sophie spiritualiste c’est po.ssible ; mais je doute que les belles italiennes les préfèrent à Stendhal qui les aimait à sa manière ; ce qui prouve apparemment (|u’elles n’étaient pas blessées d’être aimées ainsi. — Il y a temps pour tout d’ailleurs. Un peu de mysticisme ne nuit pas à l’amour. Dante adorait sa dame , Pétrarque adorait Laure, mais j’imagine que leurs maîtresses moins idéales, à la rencontre, n’y perdaient rien.

Considérant l’existence comme un voyage que l’on peut rendre agréable ou bien subir avec ennui , Stendhal a toujours et partout cherché, par un art exquis, à grouper dans sa vie, un choix de Heurs et de sensations agréables.

11 aimait les situations oii elles pouvaient naître d’ellcs-mémcs, sans efforts et à l’improviste, car il

' M. rjiro.

Ari:R<;u rknkhai.. 2:^

atlnrail rimprévu. L’habitiuio monoloiie lui donnait la nausée. Il délestait la routine banale de la petite vie de provitice. Les idées croupi-s.sanles des petits bourgeois, les convictions irrai.sonnées des dévots, les mesquins sentiments des cnnids le dégoûtaient plus qu’on ne peut dire. Scs jugements sévères sur ces hommes et sur ces cho.ses lui étaient dictés par l’odieux souvenir de l’enmii qu’il en avait subi. Il partageait l’avis de ces docteurs en médecine (pii autorisèrent le duc de Lauraguais à poursuivre au criminel un ennuyeux pour tentative d’homicide. Il pensait, avec Sterne, que les pires coquins sont les sots qui nous dérobent à la fois notre temps et notre patience.

Volontiei's prodigue de tout, excepté de son attention, il ne reconnaissait dans le monde que deux espèces de gens; ceux avec ipii il s’amusait, et ceux auprès desquels il s’ennuyait. « Kaii'e le moindre sacrifice, se donner la moindre peine pour se concilier l’estime ou l’alTection des derniers, c’était s’exposer îi des relations qui lui étaient insupportables. » — L’e.spi it indépendant ou, si l’on veut, vagabond, deBeyle, se refusait à toute contrainte. Tout ce qui gênait sa liberté lui était odieux, et je ne sais pas trop, dit son ami M. Mérimée, s’il faisait une distinction bien nette entre nu ennuyeux et un méchant homme.

Sa curiosité constante de connailro tous les mystères du cieiir humain l’attirait mémo parfois auprès des gens pour lesfjuels il avait peu d’estime. * Mais,

24 l’art kt la vil dk stkndhal.

disait-il, au moins avec eux il y a quelque chose à ap|iremlre. » D'ailleurs son esprit fier, loyal, incapable d'untï hiissessi', l’êloignail de pareille compagnie, dès (ju’il s’y rencontrait quelque avanUge autre qu'une satisfaction de curiosité

Ami de la franchise, ennemi irréconciliahie du mensonge (ne jamais pai-donner un mensonge était une de ses maximes) ; la liigoterie morale était une autre source d’ennui pour lui ; riiypocrisic religieuse le faisait bondir ou l>ailler. Jamais il ne put ci’oire qu’un dévot fut sincère. — « Je pense, dit h ce sujet sou ami M. Mérimée, que le long séjour (ju’il avait fait en Italie n'avait pas peu contribué à donner à son (îsprit celte lournure irréligieuse et agixîssive (pii se montre dans tous scs ouvrages et qu’on lui a si vivement rejirochée. »

Pour conserver la foi et l’ajijiétit, jiour aimer la cuisine il est bon de ne j>as la voir faire, et Stendhal, à Home, connaissait trè.s-â-fond tous les cuisiniers du Conclave.

Affable et complaisant avec scs égaux, il ne jiouvait souffrir aucune morgue ni aucune contrainte. Il voulait déployer, à son aise, sa liberté, dans un milieu oii elle parut aimable. Voilà pounjuoi il aimait l’ilalie et Paris, Paris surtout, l’heureux asile de la charmante indépendance, Paris, la ville du monde oii la société

* yolfs ri Soui'rntrs.

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est la plus tolérante, la plus libérale, la plus ouverte à l’esprit, la plus sensible au mérite personnel, Paris oii il n’est pas tiesoin de rechercher la solitude pour y garder sa liberté, Paris enfin, qui sait estimer les gens d’esprit à leur valeur et les comprend, les devine i'i demi-mot, tant son empressement envers eux est attentif et sympathique. — Stendhal le savait bien lui, le brillant causeur, estimé des meilleurs salons, lui qui reconnai.ssait que « l’esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en abordant en Angleterre. »

Et la province donc, oii l'esprit est une non-valeur et où l’homme indévot et romanesque est suspect au bout de trois mois : pensez-vous ((ue, par les contraires, elle n’ait pas rendu notre ami Stendhal amoureux de Paris, amoureux fou !

Ainsi, disent ses bons critiques, il aimait la licence, heureux de la cacher « dans le sein de la capitale, dans la forêt touffue de la grande Babylone moderne. » Ainsi, les conventions sociales les plus respectables et la morale sacrée, lui pesant comme ennuyeuses, il nie ces préjugés vulgaires, pour se mettre à l’aise, et se laisser vivre suivant sa nature égo'iste, ses réflexions épicuriennes, ses calculs personnels et ses instincts, .\insi, il se fait à lui-ménie une morale facile, composée des devoirs qu’il aime et repoussant ceux qu’il n’aime pas. C’est un homme immoral que votre Henri Bcyle.

2(i L’AHT F.T la vue DK STKNDIIAL.

Mon Dieu oui, il s’esl fait une morale lui-méme, une doitrine harmonieuse, loguiue, qu'il théorise d’après ses sentiments et ses actes, étudiés et analysés dans leur cause et leurs conséquences, avec une vive passion d’esprit. — Peu d’hommes a.ssurément lui ressemblent, mais est-il donc nécessairement immoral parce (ju’il n’est l’homme d’aucune province, d’aucune coterie, ni école, ni système, ni secte, d’aucun métier? — Il avait beaucoup lu sans doute Helvétius et les autres philosophes du XVIIP siècle ; mais son système éclectique et expérimental était à lui.

Nous analyserons avec soin sa philosophie. Je n’ai parlé jusqu’à présent que de ses goûts, de son art dans le choix et la direction de sa Vie. Et vous verrez, j’espère, que pour pénétrer au sein de la philosophie, la plus mauvaise porte n’est pas celle du plaisir. — C’était dans tous les cas la manière de Stendhal, qui était le contraire d’un .savant d'école et d’un pédant gourmé.

Comme Balzac, Stendhal est un médecin du cœur, un p.sychologue-physiologiste, un grand connaisseur d’âmes.

Quand on demandait à l’auteur des Parents pauvres, quelle était sa profession, il disait qu’il était ; « docteur ès-sciences sociales. » — <r Observateur du cœur humain,» répondait, à .son tour, Stendhal; et les sots en tremblaient, pensant que c’était une

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façon élégante de s’avouer « es/nim du iiolirc. » — En effet, il observait partout, à la guerre, en province , dans la rue comme dans les salons. Son laisser-aller lui servait. « Le ciel, disait-il, m’a donné le talent de me taire bien venir des paysans. » 11 avait la don et le génie de la familiarité ; il se mêlait gaillardement î"! tous, et, dans ce grand spectacle du monde, il s’instruisait partout.

Ce n’est guère dans le cabinet qu’on peut bien apprendre la Vie ; il faut y rapporter les observations faites dans la mêlée bumaine. Ainsi faisait Stendhal. Ses e.vpériences charmantes , suivies de réflexions profondes sur les causes tle ses sensations lui ouvraient, à chaque pas, de nouvelles perspectives oii il se lançait sans crainte, avec une grande témérité d’esprit. Ckîtte façon de philosopher nous montre en lui un homme original qui veut à la fois jouir et comprendre, qui jouit d’autant mieux qu’il comprend davantage, (pii calcule habilement pour augmenter ses jouissances, qui souhaite l’imprévu et la soudaineté de la sensation pour en retrouver, dans un éclair, la jeunesse perdue, la naiveté première et la fraicheur.

Sa Cor respoti dance inédite nous le révélera tout entier dans le négligé savant de .sa vie journalière. Nous verrons que, pour lui ; lire, voyager, diner et faire l’amour à ritalicnnc, c’est-à-dire l’amour facile, mélange inégal de volupté raflinée et de sentiment

‘28 l’art kt la vtk de stenuhal,

tendre, étaient ses plaisirs habituels, scs besoins ordinaires, ses passions ipiolidiennes et dominantes.

Joi^nons-y le goût d’écrire pour dire et parfois déguiser sa pensée, pour se remb'e (-ompte de lui-méine et pour donner de lui l’idée, très-juste d’ailleurs, d’un homme rare et supérieur : car la jdume est mêlée à tous les plaisirs de Stendhal. Il la preml tous les jours et ne comprend jamais un hoidieur bien complet .sans elle. Il l’associe à toutes .ses joie.s, elle adoucit toutes ses Iriste.sses rpi’il dissipe en les écrivant. C’est sa seconde et su vraie Vie. S’il fut jamais un homme rédéchi dont ou put dire ([ue l’art était son maître et son directeur dans la vie, certes c’est bien Stendhal.

Après le plaisir d’écrire, le plaisir de causer, la table, la musique, le bien-être de l’estomac, des sens et de l’esprit réunis, dans un s;don paré de jolies femmes ou dans une loge du magnilique théâtre de A» Scala ou de Sun-Carlo, devant un ballet de Vhjano; voilà, sous le beau ciel de Naples ou de Milan, au milieu des ruines de Uorne, devant les tableaux du Corrège ou les statues de (àinova, voilà son |>aradis réel, savouré et souhaité, après Paris, toutes conq>araisons faites, comme le nec plus ultra du possible en ce triste monde.

Cet amour passionné qu’il vouait à l’Italie, et dans l’Italie h Milan, n’était pas seulement instinctif; il était, au contiaire, profondément senti et rcflédii.

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