‹ L'art et la vie de StendhalChapitre 4 sur 16 · APERÇU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

APERÇU GÉNÉRAL

plaliludes, et souvent de noires trahisons qu’il a dit accumuler pour en avoir reçu tant de certificats.

Un -salon de huit ou dix personnes aimables, ou la com'ersation est Kaie, anecdotique, et où l’on prend du punch léger ù minuit et demi , e>t l’endroit du monde où je me trouve le mieux. Là dans mon centre, j’aime infiniment mieux entendre parler un autre que parler moi-même. Volontiers je tombe dans le silence du bonheur, et , si je parle, ce n’est que pour payer mon billet d’entrée. »

llilité lie son u-uire. Sa sincérité. Son originalité.

11 s’agit maintenant de faire prc.ssentir en ipioi son o uvre a été vraiment utile, simrère, originale. Comme je n’ai pas entrepris son éloge ijuaiul meme et que ma franchise à son égard n’a d’égale que ma sympathie, je n’éprouve aucun scrupule à constater que ses sentiments habituels sont l’égoisme spirituel et sensuel; l’amour peut être exagéré des plaisirs sensibles et surtout un orgueil d’esprit souvent dissimulé, parfois visible, dont il souffrait; ci l orgueil qui fut sa force et qui fut aussi son tourment.

Heureusement en cela, comme en toutes choses,

:>2 l’art kt la vie re Stendhal.

li fut sincère. C’est bien à tort qu’on l’accuse d’affectations cyni(|ues et de paradoxes. Sa pensée elliptiipie n’est pas toujours comprise, à cause de sa concision , mais c’est la /oi/ùpo; qui la dicte et non la fnnlaixic. Il peut vous sembler paradoxal, mais il n’y vise pas, et, au fond, il ne l’est pas. Ces prévisions lointaines, ces vue.s pénétrantes lui sont naturelles. Et comine il ne ressemble à jiersonne, il s’exprime d’une façon ipii vous semble étrange. Mais il est toujours sincère, il ne posfl pas; et son étrangeté qui vous blesse , ses singularités clio- (piantes viennent de ce ipi’il mhonnait jiar luimême, par lui seul, et cherchait à se faire, grâce à la logiipie et à l’expérience, des idées à lui sur toutes choses.

En 1837, il écrivait d’Autun, au mois d’avril: « Nous arrivons à un siècle où l’on n’écoutera plus que l’homme qui aura des oiiinions individuelles, fin ne voit iléjà plus (jue les dcini-sots, les paresseux ou les timides réiiéter les opinions à la modo.

tjuelle belle solitude que celle d’un jeune homme de Semur ou de Moulins, pour se former une opinion sienne sur cinq ou six sujets ! (Juel homme di.stiiigué , rare, considéré dès (|u’il aurait parlé, que celui (pii, à vingt-cinq ans, pos.sôderail une opinion à lui sur cin(( on six articles!

A Paris, la distraction est trop continuelle, même pour le jeune homme de vingt ans qui a le bonheur

.\i’KHi.;r i;knkhal.

«le ne compter sur aucun liéritatje ' ipie de moyens de plaisirs! ipie de clioses viennent chaque jour assiéger son alleiitiou ! (Juel est à Paris riiomine de vingt' ans ipii a lu, en clierchant à y trouver des erreurs, les huit volumes de Montesquieu?

Je pense même, ajoute Henri Beyle, que les hommes de mérite de l’an 1850 seront jiris pour la plupart loin de Paris.

Pour faire un homme distingué, il faut à vingt ans celle chaleur d’ilme, celle duperie, si l’on veut, ipie l’on ne rencontre guère ([u’en province; il faut aussi celte instruction philo.sophiqiie dégagée de toute fausseté que l’on ne trouve (lu’Ji Paris.

Mais la faculté de vouloir manque de plus en plus à Paris ; on ne lit pas sérieusement les bons livres ; Ih'yle, Montesquieu, Tocqueville, etc.; on ne lit que les fadaises modernes, et encore afin de pouvoir en parler à mesure qu’elles paraissent.

Pour devenir un homme supérieur, il faut donc combiner la campagne et Paris.

« En général, les hommes de lettres vivent liop en hommes de lettres. C’esl-à-tlire qu’ils ne se mêlent pas as.sez à la vie du pcujile, des bourgeois et du monde. La plupart d’entre eu.\ secrum|ionncnl à Paris comme des huîtres à un rocher. Il y a certainement tout à

' • l.'lmininc |iauvrc ti Yiiii.'l ans cal If «fiil ipil Irnvaillc. >

(Stkmhial, ytrmuires it'un Tu$irinfe , ’ï )

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34 l’aht et la vie de stexdiial.

yaiiner à réjiulariser sa vie , mais il ne faut pas la monoloniscr. Ils se lèvent, travaillent, et, après avoir travaillé, ils se transportent, avec une exactitude pénible, les uns dans les cafés, les autres dans les théâtres. En été, ils se jettent inévitablement sur Bougival et Asnières. On conviendra ipie ces distractions n’ofTrent aucune véhémence, et qu’elles sont loin d’éperonner une verve d’écrivain. Vous avez beau dire que Paris est le grand foyer d’oii jaillit toute lumière et toute chaleur, je répondrai ipi’il ne fait pas bon à vivre sans relâche dans le feu. De deux choses l’une : ou l’on s’y consume ou l’on s’y habitue. El les deux cas .sont également funestes.

» Paris se fait bientôt étroit pour celui qui se condamne à y demeurer enfermé. La Vie y emprunte des conventions, les sentiments s’y émoussent, le langage devient plagiaire, l'activité est malsaine. On n’use pas du temps , on le vole. Paris est comme un théâtre oii il y aurait conlinuellemenl |•e[)résenlalion, aussi bien le malin (pie le soir, au.ssi bien le jour (pie la nuit. El pas de coulisses! pas d'enlr’actes ! Toujours la musiipie ! Toujours le public devant vous î

» Dans de telles conditions, il est presque impossible à un auleui' de s’aiiproprier la Vio des autres. On voudrait en vain essayer de suppléer à tout par Viiitidtion , mais l’intuition est la dernière des qualités prali(pies ; et pour un romancier la seconde vue

APKHQU OKNfcPAL. X)

ne vaut pas la première. Kn résidant ii Paris perpétuellement, oti en arrive à ne jilus pouvoir faire de livres (|u’avec les autres livres. On peut devenir un excellent eritifpie de théâtre ou un cdironicpienr ajiiéable; on peut avoir beaucoup d’esprit et d’ingéniosité; mais l’ampleur, mais l’énergie, mais le palliétique, mais l’amour honnête, mais le sublime, en un mot, vous ne l'avez pas, vous ne pouvez pas l’avoir.

A Paris, on a la lièvre ; on n’a pas la passion '. »

(ielui qui ne sait pas vivre .seul est poli comme un caillou roulé, il est « comme il fnul, » c’ost-:i-dire comme tout le monde, mais il n’est plus original en rien, il n’est plus# lui. C’e.st une monnaie de billon sans relief.

Les hommes de cet alliage vulgaire, on tout se mélange et se confond , couvrent tous les chemins et sont l’ennui de la Vie. L’homme qui, dans son village, a réHéchi en lisant de bons livres, n’e.st plus à sa place dans ce monde « comme il faut. » Ses émotions originales détonent dans l’accord banal des salons de province où il s’expose, à chaque instant ou à mentir ou à déplaire. — Il n’est guère mieux dans la famille où il faut aussi adoucir tous les angles et s’effacer. On n’y devient pas grand, mais doux. Ainsi pour être un homme supérieur aux moutons de Panurge , il faut se recueillir dans la soli-

* .M. Ch, Munst'lel. d'ariHunr,'.

iUi l’art et la vie RE STENDHAL,

tude s’inleiToger à fond sur les points les plus importants de l'Art et de la Vie; puis s’y laisser aller à la passion et à l’enthousia.sme naturel toujours déplacés, comme de mauvais goCit, dans le monde. D’un autre côté la vie de famille peut adoucir le caractère , mais elle lui ôte sa grandeur. Henri Beyle pense qu’on doit s’aider soi-même, se créer moralement. Mais s’il faut mettre de l’unité, de l’harmonie dans l’ensemble de ses croyances : littéraires, philosophiijues, politiques; il ne faut pas, du moins, les y introduire violemment, délibérément avec préméditation et avec effort. La cohésion harmonieu.se de nos sentiments et de nos pen.sé^s doit se faire en nous, d’elle-méme, par une sorte de génération lente et spontanée. Gel ensemble doit se former, îi notre insu, de nos réllc.xions, de nos raisonnements et de nos lectures combinés et d’accord avec notre tempérament et notre vie cxtéi’ieure. G’est dans la direction seule que peut intervenir l'Art .sur un fond naturel né de lui-même.

Il vaut mieux, en un mot, suivre sa pente el sa nature que la combattre et la forcer ; on n’est naturel et sincère qu’à cotte condition. Ti-op souvent nous sommes doubles et nous ne voulons pas paraître ce que nous sommes iiilérieurement. Ge désaccord

’ • On peiil loiil .iiqui^rir dans la soliludt’, Imriiiia du caracli're. • Stk.>ural. — üe VAmour. Kragiiienl I.

APKRtju (;knkk.vl. 37

entre rhoinme et le rôle nous diminue et nous fait souffrir. Soyons nous-mênie et soyons un , coinnie le recommande Stemlhal.

Ce qui fait, dit M. Monselet, la plus grande et la plus réelle supériorité de Stendhal, c’est la science complète de la Vie. Plus (jue beaucoup d’écrivains mieux doués (pie lui , il a vu , couru , et s’est procuré mille sensations en dehors de la littérature. Tout en restant un écrivain , et même un écrivain actif; il a eu le don de se passionnel- pour des choses absolument étrangères à son .\rt, mais dont son Art a profité. C’est une condition bien essentielle, celle qui consiste à oublier qu’on est un auteur pour vivre et penser comme un homme.

D’ailleurs la province ipi’il vante n’est bonne que coinine moyen de solitude, asile favorable au travail personnel. Comme ressource d’esprit, comme excitation cérébrale, c’e.st le vide et le néant... « J’y renonce, dit-il, quehpie style ({ue j’emploie, ipielquo tournure frappante que Je puisse inventer, je ne pourrai jamais donner une idée de la misère des conversations de province, et des petitesses sans nombre qui font la Vie du provincial le plus galant homme. On se refuse à croire <|ue des êtres raisonnables puissent s’occuper avec intérêt de telles choses; mais un jour on aperçoit toute la profondeur de l’ennui de la province, et ;i l’instant tout est compris.

L’AHT KT la VIK II1£ stkndhal.

Après une année de celte Vie là, il se trouve <pie l'on s'esl tout dit de|>nis lontJteinps; une pauvre l'einme fai( rétonuêe cl sourit pour la cent tptarnntième fois ail coule de la redingote volée sur le lit d’un ami, que son mari se prépare à faire à un étranger. »

Avec l’esprit d’observation précise qui ne l’abandonne jamais, Stendhal note ici un detail vivant qui grave le souvenir do cette monotonie et de ce radotage provincial. Le u conte de la redingote volée » et cette « pauvre femme qui s’apprête à sourire d'un air étonné : « voilà le trait réel , vu , qui révèle d’un mot toute l’étendue du vide et de l’ennui de cette vie misérable.

Les livres de Stendhal fourmillent d’anecdotes analogues qui témoignent de sa vocation d’observateur. C’est la méthode expérimentale appliquée à la vie du cœur. — C’est ainsi , teiyoï/rs sur des faits, par lui observés sur le vif qu’il rai.sonne; c’est d’eux seuls (ju’il tire scs jugements sur l’Art et ses conclusions sur la Vie.

Athée et matérialiste, comme tout esprit ouvert au.x derniers résultats des sciences, il n’avait pas, pour corriger la vérité peu consolante de celte doctrine, l’enthousiasme des grands sentiments.

11 les avait eux-mêmes , peut-être avec excès , analysés par avance, décomposés et réduits en poussière. M. Mérimée dit que la crainte d’être pris pour

«iKNKHAi.. 3!»

(liip« était la L’ausc do cetto aiialy?ie attristantu dos nioljilos lias de toutes les actions ^o'iiéreusos.

Il est vrai (jue cotte déliance excessive lui in.-pirait, en retour, (rmnine nous le verrons plus loin, la haine du cmit, l’Iiorreur clairvoyante des ilévoueinents hypocrites, des fausses vertus et tics fausses sensibilités. Il cherchait partout riioniine vrai sous les vernis du monde et les replâtrages superposés des conventions morales et religieu.ses.

L’hoinme lui apparaissait comme un animal supérieur en ce tpi’il est capable de sentir et de rechercher un bonheur [dus noble, [dus délicat et plus varié que les autres bêtes.

l.'homme e.st aussi pour nous, comme pour Stendhal, le dernier résultat des efforts par lesquels la Nature cherche à prendre con.scicnce d’elle-môine.

D’ailleurs, quelle tpie soit, sur ce point, la différence des opinions, on doit être d’accord que la sincérité est le seul devoir do rhonnète homme, i[uand il écrit. « 11 n’y a, disait à cet égard, le vieux et austère Daunou, il n’y a de ré]iréhensible et de pleinement déraisonnable ilans la communication des idées que le menmnfje. s

Stendhal voulait donc être vrai et c’est ce (pii fait .sa force, sa sincérité, son originalité. 11 voulait connaitre l’homme, jouir de la Vie, la comprendre et même s’accoutumer à l’aimer telle qu’elle est.

De Ui ses lectures, ses voyages, son goût pour

io l’aiit i;t la vik i>k stlndiial.

les Arts, pour la iiuisique surtout et pour l’amour.

J’insiste, paire que je veux faire connaître son co'ur. Quand je l’aurai mis à nu et qu’on se trouvera iiour ainsi dire, en face même de Stendhal : on l’aimera.

S(i» dfiUiii dfs sui'ffs lacilfs. — Sa prnpliélif iB.sliliéf.

.Artiste, épicurien, original d’esprit, peut-être un peu sec de cu’ur, tel est donc le premier jugement qu’il inspire.

Stendhal est un penseur très-personnel et très peu moutonnier. De là son isolement intellectuel. « Cela lui est égal d’amuser ou d’ennuyer le lecteur; il dit ce qu’il a à dire, et il le dit comme il peut. •» Aussi le gros public, dont il ne s’inquiète pas, lui échappet-il toujoui-s. 11 ne gagne, peu à peu, que les esprits profonds et lins, les délicats et les lettrés (pii goûtent sa profondeur sinqile, qui aiment et saisissent au passage, l’éclair soudain dans l’observatiuii.

De son vivant il éUiit fort peu lu, presque inconnu, et, maintenant encore, il n’est pas apprécié des amateurs, que son style elliptique et dcn.se éloigne tout d’abord ou rebute. — Compris de quelques-uns, discuté par plusieurs, aimé et admiré de cent pei’sonnes au plus, Stendhal, <ptt ne sera jamais populaire, est encore ignoré d’un trop grand nombre.

GÉNKHM.. 41

Bien qu’il aimât à écrire, qu’il ait beaucoup écrit et qu’il soit crrivaiii de tempérament et de verve , Stendhal ne fut jamais ce qu’on appelle un homme de lettres. Il fut toujours plus homme du monde et dilettante, ((uc littérateur, plus amateur qu’auteur de profession.

Il aimait et redoutait à la fois la publicité. Jamais, en aucun temps, môme dans sa période littéraire et parisienne, de 1815 à 1830, il n’a fait d’écrire un métier.

C’était un galant homme, amoureux des arts et des femmes; sensible, attentif, pa.ssionné tout ensemble et réfléchi. Avec les goûts délicats d’un lettré, il a toujours su vivre, seul, en dehors des coteries littéraires. A Paris comme à Milan , il a réussi à garder l’indépendance indispensable ii (jui veut aimer, agii- et penser en homme libre.

11 a laissé plus de vingt volumes, et jamais il n’a pris la plume pour s’acquitter d’une lâche, pour remplir une colonne, couvrir la feuille volante et faire de la copie : il l’a prise uniquement pour s’amuser et plaire à quelques esprits rares, de ses amis, quand il croyait avoir quelque chose d’intéressant ou de nouveau à dire, et trouvant du plaisir à le dire sinqîlement.

Cet homme d’esprit cosmopolite a fixé toute sa vie l’intéressant problème de notre destinée. Il a creusé , plus profond que personne, rimporlanlc théorie du

W 1,’AHT l.T I.A VIK DK STKNDIIAK.

Donlicur. Pliilusophe sincère, il |)ralii|nailses lliéories.

1-ecteur infali^'able et lecteur incrédule au\ menàoiij^es du livre, il voulait voir et toiiclier par lui-inéiue avant de donner son avis.

Partout il a mis .son plai.sir à observer, de scs yeux, le monde, du haut en bas; Il a aimé, causé, voyayé curieusement dans tous les pays. Aussi doit-on reconnaître qu’il connait bien les hommes etso/f la Pic.

Ün a tort de ne pas lire ses nombi’eux ouvrages. Ils sont pleins de faits importants comme ceti.x de son admirateur Halzac ' ; et la philosophie critiipie (pii s’en dégage est égale à celle dont M. Taine est aujourd’hui le plus illustre représentant.

Un écrivain digne d’être lu doit atapiérir la ack'uce roitijili'lr de lu Vie. Pour renouveler ses idées, il faut qu’il change souvent d’air et de milieu ; il faut qu’il voie la province, l’étranger, (|u’il contrarie scs habitudes, et qu’il ne fuie pas l’imprévu. Balzac, dit .M. Monselet, a partagé avec Stendhal, ce genre de .supririoritc. « Balzac , tour à tour imprimeur, antiquaire, propriétaire , avide de toute science : chimie.

' • I.'hoimnc sur (|iii Il(ale .1 eii le iilim ilc priM', e'eul llaluii'. Il y a /«m/ «« cotf de Uttlzar qui procède de SlrtidkaL D'aboi’d, l,i Phjxudogie du -Vtf nViÿr vii'nl (lu llvr« (!♦* V Amour ou (Irollc Htiiic. — Li* lar::e loilnil d'adiniralton quo RtImc a payé A Royle <]ue la reconnabsanre lé}jiliinc d’un légataire pour tmn bienraileiir. • <— C'chI M. Paulin Liiiiayrae <|ui s’exprime ainsi dans la Préfate de PAmour. El ce ({u*il dit de H. de Balzac est égalcinenl vrai de M Taine.

APKHIJU CKNKHAL. W

alchiniit», droit, politique, commerce, etc.; dévoré comme Slcndlnl par le goût des voyages. Itulzac e.vploraiit à fond les villes de France, amoureu.v à TLsola Huila, poiis.sant jusqu’en Russie: voyant partout le meilleur monde ', etc.

Et cependant Balzac est populaire, t.andis (jue Stendhal n’est pas lu. Lui-même recom:aissa;t que dans l’empire des lettres, on peut citer plusieurs grands génies dont les idées, pour être goûtées du public, ont eu besoin d’être éclairées par des littérateurs à qui il n’a fallu d’autre mérite que l’art d’écrire. « C’est ainsi que les peintures de Michel- Ange, altérées par le temps, ou placées à une trop grande distance de l’œil, font-très souvent plus de plaisir dans les copies que dans l’original »

Aussi disait Balzac, dans son fameux article de la Revue Parisienne , en 1840, « n’est-ce pas faire une bonne action (jue d’essayer de rendre justice à un homme d’uu talent immense, ipii n’aura de génie qu’aux yeux de quelques êtres privilégiés, et à qui la transcendance de ses idées ôte cette immédiate mais passagère popularité que recherchent les courtisans du peuple et que méprisent les grandes fîmes? »

Cette impopularité passagère ne causait d’ailleurs à Stendhal aucun souci ; son génie prévoyant avait

Prélare d'ArtMattes.

* OEiivres complèlc» üc SIrndlial. Uisluire de l» iieinlure en llalie.

ii l’aht i;t la vik i>k stexdmal.

su deviner l’avenir, et se reposait avec confiance dans l’espoir fondé de sa gloire future. — Il disait en « Je suis fataliste et je me cache. J’aurai

quelque succès voi s 1860 ou 80, mais je ne serai pus lu ava>il. Je le sais, et je renvoie à cette époque les jouissances de l’imprimé. »

Son style même témoigne de cette indilTérence absolue du succès rapide . « J’abhorre, dit-il, le style contourné, et je vous avouerai ' ipie bien des pages de la Charireitse ont été imprimées sur la dictée originale. A dix-sept ans j’ai failli me battre en duel pour la cime iiuléleniiiaée des joi’éts de (Chateaubriand, ipii conqitait beaucoup d’admirateurs au sixième de dragons. Je n’ai jamais lu la Chaumière iitdipiiiie ; je ne puis souffrir M. de Maistre; mon mépris pour La Harpe va jusqu’à la haine. Voilà sans doute pourquoi j’écris si mal : c’est par amour e.xagéré pour la logiiiuc.

» Mon Homère, ce sont les Mémoires du maréchal Gouvion-Sainl-Cyr. Montesquieu et les Dialogues des mûris lie Féuélon me semblent bien écrits; il n’y a pas quinze jours que j’ai pleuré en relisant .irtsttmoi/s ou l’Esclave d'Alcine.

» En composant la Chartreuse pour prendre le ton, je lisais cha((ue matin deux ou trois p:iges du Gode civil, afin d’être toujours naturel; je ne veux pas

' Lctlieà M. llonm^ île llalîae, ilal6c de Civila Vjei liia, le 3il oetolii'C 1810.

APKRÇU CKNÉRAL. 4^

par (les moyens faetiees, fasciner l’âine du lecteur. Ce pauvre lecteur laisse passer les mots ambitieux, par exemple, le vent qui dcrucinc les vaques; mais ils lui reviennent après l’instant de l’émotion, .le veux, au contraire, (juc si le lecteur pense au comte Mosea, il ne. trouve rien à rabattre. Souvent je réfléeliis un quart d’heure poui' placer un adjectif avant ou après son substantif. Je cherche à raconter avec vérité et avec clarté ce qui se passe dans mon canir. Je ne vois qu’une rè^tle ; être clair. Si je ne suis pas clair, tout mon monde est anéanti.

» Je veux parler de ce (pii .se passe au fond de l’ûine de Mosea, de la duchesse, de Clélia ; c’est un pays oii ne i)énètre guère le regard des enrichis, comme le latiniste, le directeur de la monnaie, M. le comte Hoy, etc., etc.; le regard des épiciers, des bons pères de famille ; etc.

» Si à l’obscurité do la chose, je joins les obscurités du style, personne absolument ne comprendra la lutte de la duchesse (tontre Ernest IV.

» A mesure que les demi-mots deviennent |ilus nombreux, la ])ai-t de la forme diminue. Si la Chartreuse était traduite on fi-ançais à 'la mode, par madame Sand , son succès serait ressuré ; mais, pour exprimer ce qui se trouve dans les deux volumes actuels, il lui en aurait fallu trois ou quatre ; pesez cette e.xcu.se.

» Le public, en se faisant plus nombreux, devient

M> l’art i;t la vik pk stlnkhal.

moins mouton, veut un plus ^;rand noiniire de petits faitu vrai» sur une passion, sur une situation <lc la Vie.

» I,p style de .M. de Chateauhriaml et de M. Villemain me semble ilire : 1" lleaucoup de petites choses !4,Tf'ables, mais inutiies à dire (comme le style d’.Vusone, de Ctaudieii, etc.); 2' beaucoup de petites faussfti''s a;jréables à entendre.

« Quant au siicct’‘s contemporain, il y a bien quinze ans c|ue je me suis dit : Je deviendrais un candidat pour r.Vcadémie si J’oblenais la main do madt'inoiselle Berlin, qui me ferait louer trois fois la semaine... Je songe que j’aurai peut-i'^tre quelijue succès vers J8G0 ou SO. Alors on parlera bien peu de. M. de Metternich et encore moins du petit ]irince. La mort nous fait changer de rôle avec ces gi-ns-tà ; ils peuvent tout sur mon corps pendant ma vie ; mais ti l’instant de la mort l’oubli les enveloppe à jamais. Qui parlera do M. de Viltèle , de M. de Martignac dans cent ans? M. de Talleyrand tui-môme ne sera sauvé que par ses Mt'moires , s’il on lai.sse de bons, tandis que le noman comique est aujourd'hui ce cpie le Pcre Goriot sera en 1980. »

C’est en rai.son même de ces prophéties que le temps présent s’est chargé de justifier, que je viens entreprendre la t:\che diflicile d’expliquer les Œuvres et la Vio de Stendhal.

Nous voulons dévoiler sa jihilosophie, éclairer sa

APKRÇr fiKNKKAL. 47

nnHliode et ses intentions persévérantes ; démontrer l’unité et l’harmonie complète de ses idées ; d’abord par sa Biographie; puis par l’analyse de chacune tie ses U livres; enfin par nn jugement d’ensemble sur Stendhal philosophe, moraliste, critii[iie littéraire, criliipie d’art, voyageur, romancier, etc. (]e jugement sera suivi lui-même de réponses aux principales critiques.

(l’est ainsi que nous allons essayer de faire connaitre la [’hilosophie, l’.Vrt et la Vie de Stendhal, espérant ([n’ajirès cette étude consciencieuse l’auteur de la Churtreiise et de l’Awour, le maître original de Balzac et de M. 'l’aine, sera rendu visible et vivant pour tous, dans la très-complexe muté de sa riche nature, avec son ironique bon sens, sa logique cachée, son conir droit et son e.spril su])éricnr.

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