‹ L'art et la vie de StendhalChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Une biographie sincère, indii(uant avec détails le caractère et les habitudes d’un homme, son tempérament, son humeur naturelle et son art réfléchi, est le meilleur éloge pour qui mérite vraiment l’estime et la sympathie.

Ce sont les faits qui parlent seuls. D’après eux , le lecteur peut .se former lui-même un jugement personnel, tout-à-fait indépendant de la critique qui pourrait être faite indilTéremment par un panégyriste ou par un adversaire.

C’est donc en mettant sous les yeux du lecteur la vie et les aventures d’Henri Beyle, en le laissant le plus possible parler lui-môme que nous allons le faire connaître et que nous espérons le faire aimer.

Marie-Henri Beyle naquit à Grenoble le 23 janvier 1783. Ses parents, appartenant à la haute boui^'eoisie du pays, avaient pour amis Mounier et Barnave. Sans être nobles, les membres de sa famille fréquentaient la noblesse et en avaient contracté les manières.

52 l’art et la vie de Stendhal.

et les opinions. Ces relations cl ces opinions le.s rangeaient parmi ceux, qu’à Grenohle, on appelait aristocrates.

Avant (le raconter les traits caractéristicpies de l’enfance et de la jeunesse d’Henri Beyle, je pen.se qu’il n’est pas inutile de rapporter (juelipies renseignements sur sa famille.

On a remarqué justement que tous les hommes supérieurs étaient fils de femmes distinguées (jui leur avaient transmis, avec le sang, le germe du génie. Henri Beyle ne fait pas exception à cette règle. Sa mère était une personne remarquable, exceptionnellement instruite et éclairée.

Elle lisait, dans leur langue, le Dante et le Tasse:

« ce qui, dit son biographe, n’était pas commun alors ; • et ce qui ne l’est guère plus aujourd’hui. Toute la famille de Beyle connaissait l’Italien et il aimait à croire que la famille de son grand-père était originaire d’Italie. — Madame Beyle était fille d’un médecin distingué, M. Gagnon, (|ui passait, à bon droit, pour l’homme « le plus lettre » de Grenoble. Elle avait épousé, à vingt-trois ans, le 10 août 1781 , M. Beyle, avocat considéré au parlement de cette ville.

Henri Beyle eut le malheur de perdre sa mère à l’âge de sept ans. Sa douleur fut profonde; M. Colomb pense que, malgré son jeune âge, ce fut la plus grande qu’il ait jamais re.ssentie.

mOüRAI’HIE DE HENRI BEYLE. 53

Ce malheur eut une influence irréparable sur la vie d’Henri Beyle, privé, à répoipiemême oii il aurait pu le mieux en profiter, de l’amour éclairé et des doux conseils de sa mère.

Il passa le temps de sa première jeunesse dans la maison de son grand-père, homme aimable, indulgent, plein de bonté pour l’enfant de sa fille chérie, mais d’un caractère faible, incapable de comprendre et de diriger un jeune homme romane.sque et ardent comme Henri. — M. Gagnon avait des sentiments d’honneur et de fierté rpi’il communiqua, sans doute, à son petit-fils, mais sa maison en deuil était triste et austère, et les jeunes révoltes d’Henri étaient réprimées avec une rigueur inintelligente.

On voyait peu M. Beyle père: il s’était réservé, pour lui seul , son ancien appartement et s’y tenait éloigné de ses enfants avec lesciuels il n’avait que des ra(>ports sans intimité'.

Henri Beyle soulfrait de la sombre austérité et de la tyrannie minutieuse (]ui régnaient dans la maison de son digne grand-père. « Toute son existence , dit M. Colomb, était réglée d’après les principes d’une excessive sévérité ; ses rapports avec des enfants de son âge furent tellement restreints, <pi’arrivé à quatorze ans, il en avait à peine connu trois ou quatre.® Ses précepteurs furent de pauvres prêtres qui lui

' ,M. n. Coloiiih , SoUce biiiqrapUiqtte.

54 l’art kt la vie de Stendhal.

firent faire ses éludes sous la direction de M. Gagnon. Henri lleyle garda de ces premières années de sa jeunesse, l’impression la plus morose. Doué d’un esprit vif, d’une intelligence prompte, il avait fait de rapides progrès dans ses éludes, bornées d’abord à celle de la langue latine. Mais une vie tant soit peu claustrale ne pouvait convenir à un être aussi bouillant; il prit en égale haine ceux qui la lui imposaient, et les ecclésiastiques, scs professeurs. Un d’eux, un certain abbé Ralliane, homme fort colère, le frappait souvent et durement. D’un autre côté son tempérament ardent le mettait en révolte contre l’obligation de se plier aux u.sages imposés par la société. Sa vivacité, .son entrainement, lui donnaient sans cc.sse des torLs;il commettait mille étourderies, et scs parents y attachaient beaucoup trop d’importance. De là, sans doute, son éloignement pour certains membres de sa famille, sans qu’il ait jamais confondu dans son ressentiment ceu.x dont il pouvait attendre quelque indulgence. '.

11 a .longtemps maudit ces tyrannies qui avaient cruellement pesé sur son enfance. » Nos parents et nos maîtres, disait-il, sont nos ennemis naturels quand nous entrons dans le monde. » C’était un de ses aphorismes. 11 racontait ax'ec amertume, après quarante ans, qu’un jour, ayant déchiré en jouant un

* M U. Colurnh, A«/icc

BlOtJRAPHIK DE HENRI BEYLE. 55

habit neuf, l’abbé chargé de son éducation le réprimanda vertement pour ce méfait devant ses camarades , et lui dit : « qu’il était une honte pour la religion et pour sa famille. » Nous riions , dit M. Mérimée , quand Beyle nous racontait cette histoire; mais lui n’y voyait qu’une tyrannie cléricale et une horrible injustice, où il n’y avait pas le mot pour rire, et il sentait aussi vivement qu’au premier jour la blessure faite à son jeune amour-propre. On pense bien que ce ne fut pas à ces pauvres et méchants abbés que Beyle emprunta ses croyances.

Son père qui allait souvent seul à la campagne, avait sa bibliothèque dans son domaine de Claix, à deux lieues de Grenoble. Cette bibliothèque était toujours fermée. Mais Henri , ayant découvert le lieu où il mettait la clef, l’ouvrit quelquefois, et trouva moyen de s’emparer de la Nouvelle Héloïse et de Grandisson; il lisait ces deux romans, les yeuxpleins de larmes, dans un galetas, où il se livrait en toute sécurité à ce plaisir délicieux '.

Dès l’âge de dix ans, il avait en germe cette passion de lecture qui devint plus tard si ardente. Tous ses biographes .s’accoident à lui reconnaître ce précoce et secret penchant pour les livres. Il les aimait d’autant plus qu’il fallait les lire en cachette et qu’il avait

' M. H. C.oloiub, Malice biographique.

56 l’art et la vie de Stendhal.

bien de la peine à les découvrir. Dès qu’il put sortir seul, un de ses premiers actes d’indépendance fut d’en acquérir pour lui-même, en toute propriété. Un louis d’or de vingt-quatre livres, lentement ainas.sées, était toute sa fortune d’enfant. Il l’échangea contre les œuvres complètes de Florian, et il faut lire dans les souvenirs de son jeune camarade, M. R. Colomb, le récit des sensations délicieuses que leur firent éprouver la lecture d’Estelle, Galatée, Gonzalve, A'uma ! etc.

En quittant la maison paternelle pour se marier, M. Gagnon le fils avait oublié quelques volumes cachés dans le coin le plus obscur d’une armoire. « Henri les découvrit, dit M. R. Colomb, et me fit part de sa trouvaille. Il y avait-là, en effet, de quoi exciter notre curiosité, fort novice, comme on peut le supposer. Un petit in-12, surtout, nous intéressa vivement, il portait ce titre : Vie, faiblesse et repentir d’une femme. L’auteur anonyme s’etait proposé d’offrir le tableau des malheurs, et des crimes même, auxquels une première faute peut entraîner : rien de plus .saisissant que cette effrayante peinture, dont les vives couleurs laissèrent une profonde impression dans nos jeunes têtes. »

Scs goûts littéraires étaient déjà si vifs qu’à dix ans, il fit en cachette une comédie en prose, ou du moins un premier acte. « Je travaillais peu, nous dit-il, parce que j’attendais le moment du génie; c’est-à-dire cet étal d’exaltation qui, alors, me pre-

riait peut-être deux fois par mois. Ce travail était un grand secret ; mes compositions m’ont toujours instiiré la mémo pudeur que mes amours. Rien ne m’eilt été plus pénible que d’en entendre parler, (àî fut, je crois, des œuvres de Florian que je tirais ma première comédie, intitulée Pikla. »

Cette obligation de se cachei' pour satisfaire des goûts trè.s-avouables est de nature à expliquer les ti’icheux résultats qu'exerça sur le caractère ardent d’Henri Beyle le système d’éducation suivi par ses parents.

Son pencliant littéi’aire, son amour des livres le mettaient en opposition continuelle avec les habitudes et les croyances de sa famille.

Cette compression si forte, si absolue, apidiquée avec une extrême sévérité et une inflexible persistance, préparait une explosion violente pour le moment où son action cesserad. D’autre part, cette lutte de tous les instants entre les désirs du jeune homme les plus naturels à son ftge et les volontés inintelligentes de ses parents, refoula bientôt les premiers élans de sa jeune franchise. La défiance devint insensiblement une habitude de son esprit et jamais il n’a pu s’en débarrasser complètement; la crainte il’étre trompé, la peur d’être d(q>e, venait trop souvent se mettre en tieiNi dans scs relatiotis les [iliis intimes et leur enlevait ce qu’elles ont de plus doux, la confiance poussée juscpi’à l’abandon.

58 l’art kt la vie de stendhal.

Cependant son imagination était restée fraîche et sa nature tendre s’ouvrait, avec bonheur, aux émotions douces: « Nous passions, dit-il, les soirées d’été, de sept à neuf heures et demie, sur la terrasse de mon grand-père. Cette terrasse, formée par l’épaisseur d’un mur nommé Sarazin, mur qui avait quinze ou dix-huit pieds de largeur, avait une vue magniri(]ue sur la montagne de Sassenage. Là, le soleil SC couchait, en hiver, sur le rocher de Voreppe. Mon grand-père Ht beaucoup de dépenses pour cette terriLsse, qu’il fit garnir de caisses de châtaigniers, dans lesijuelles on cultivait un nombre infini de Heurs odorantes. Tout était joli et gracieux sur cette terrasse, théâtre de mes principaux plaisirs pendant dix ans'. »

Avant de s’émanciper en suivant le.s cours de l’École centrale et malgré les plaisirs solitaires qu’il trouvait à voir coucher le soleil sur les belles montagnes du Dauphiné, Henri Ileyle eut donc, de six à seize ans, une enfance pénible, isolée et chagrine.

Les habitudes d’esprit que nous avons déduit de cette éducation inintelligente en sont des consé- (pienccs natui-elles, presque nécessaires, car le caractère procède presque toujours des circonstances et du milieu oü se sont écoulées nos premières années.

' De 178!) à 179!), c'csi-a-dirc (te six i seiic ans.

Nous cüiinai-;sons déjà la famille de IJeyle, la race et le pays auxquels il croyait appartenir, nous savons son tempérament ardent, sanguin, fougueux et sensible. Il ne sera peut-être pas -inutile de citer ici un pa.s.sage d’une étude faite, plus tard, par lui-méme, sur le caractère Daupliinoù.

« Le Dauphinois, dit-il, a une manière de sentir à soi , vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n’ai rencontrée dans aucun pays. A Valence, sur le Ithéne, la nature provençale finit ; la natui ô bourguignonne commence à Valence, et fait place , entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur; en un mot, songeant beaucoup aux autres.

La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse, que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale et dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le provençal s’exhale en injures atroces, le dauphinois rélléchit et s’entretient avec son cœur.

Tout le monde sait que le Dauphiné a été un état séparé de la France, et à demi-italien, par sa politique, jusqu’à l’an 1349. Ensuite, Louis XI, dauphin , brouillé avec son père , administra ce pays pondant plusieurs années ; et je croirais assez que

GO l’aht et la vie de stendhal.

c’est ce génie profond et profondément timide, et ennemi des premiers mouvements, qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. »

Bien que Henri Heyle ait de bonne lieure quitté Grenoble, il a pu garder quelque chose du sol natal , ne fût-ce qu’une lointaine influence.

C’est à l’ilge tle (|uatorze ans, en 1707, je pense, que cessa l’isolement dans lequel Icjeune Deyle avait vécu ses premières années.

I-’institution à Grenoble d’une École centnile , fondée en 1795 |)ar une loi de la Convention et, en grande partie, d’après le plan do M. Destutt-Tracy, vint apporter une heureuse modification dans le régime et l’éducation solitaire du jeune Deyle. La modo vint alors de l’enseigneineni public et, malgré leur répugnance pour les bienfaits de la Révolution, les parents d’Henri finirent par s’y soumettre à leur tour. Ses précepteurs furent remerciés. Il cnti'a ;i l'école ; et ce fut pour lui une demi-émancipation.

O Tout m’étonnait, écrit-il, dans celle liberté tant souhaitée, et à laquelle j’ai’rivais enfin. Les charmes que j’y trouvais n’élaienl cependant pas ceux que j’avais rêvés ; ces c,ompagnon.s, si gais , si aimable.s, si nobles, que je m’étais figurés, je ne les trouvais

pas ; mais à leur place des polissons très-égoïstes. Ce désappointement, je l’ai eu à peu près dans tout le courant de ma vie.

» Je ne réussissais guère auprès de mes camarades ; je vois aujourd'hui que j’avais alors un mélange fort ridicule do hauteur et de besoin de m’amuser. Je répondais à leur égoïsme le plus âpre par mes idées de noblesse espagnole ; j’étais navré quand, dans leurs jeux, ils me lais.saient de côté.

» Vers 1790, je me liai avec François 0. C’était un homme simple, naturel , de bonne foi. Nous faisions de longues piomenadcs ensemble vers la tour de Hahot et la Bastille. La vue magnifique dont on jouit de là, surtout vers Eybins, derrière lequel apparaissent les plus hautes Alpes, élevait notre à me.

» Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute fi’anchise, do ce (|u’il nous semblait de cette forêt terrible, sondne et délicieuse, dans laquelle nous étions sur le point d’enti-er ; on' voit qu’il s’agit de la société et du monde.

B. avait de grands avantages sur moi :

1" B avait vécu libre depuis son enfance , étant lils d’un père qui ne l’aimait point trop, et savait s’amuser autrement qu’en faisant de son fds .sa poupée.

2" Ce père , bourgeois de campagne fort aisé ,

62 l’art et i,a vie de Stendhal.

liabilait un village situé à une po.ste de Gi’cnoble, vers l’est, dans une position fort agréable de la vallée de l’Isère. Ce bon campagnard, amateur du vin, de la bonne chère et des fraîches paysannes, avait loué un petit appartement à Grenoble pour ses deux fils, qui y faisaient leur éducation. L’ainé, suivant l’usage de notre province , se nommait B. tout court. Le cadet, R. B., humoriste, homme singulier, vrai dauphinois, mais généreux et peu jaloux, même alors, de l’amitié que B. et moi avions l’un pour l’autre ; fondée sur la plus parfaite bonne foi , cette amitié fut intime au bout de quinze jours.

» Les B. habitaient la rue Chenoise. Dans cet appartement situé au troisième étage, vivait avec les B. leur sœur, mademoiselle V., fort simple, fort jolie , mais nullement d’une beauté grecque ; au contraire , c’était une figure profondément allobroge ; elle était môme, en y rénéchissant, plutôt laide que jolie , mais piquante et bonne fille. V. jouait avec nous sans se douter que nous étions de .sexes différents.

» Mademoiselle \'. avait de l’esprit et réfléchissait beaucoup ; elle était la fraîcheur même ; son visage était parfaitement d’accord avec la fenêtre à croisillons de l’appartement qu’elle occupait avec ses deux frères. Là, souvent, j’assistais au souper des frères et de la so-ur; une servante de leur village,

simple comme eux, le leur préparait. Ils manttcaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible à moi qui n’avais jamais mange que du blanc. Quant à eux, ils préféraient le pain bis au pain blanc, car il ne dépendait que d’eux de faire bluter la farine pour avoir du pain blanc.

» Nous vivions-là en toute innocence , autour de cette table de noyer, couverte d’une nappe de toile écrue. B., l’ainé, jiouvait avoir quatorze ans, R., son frère, douze, piademoiselle V., treize, moi, ti'eize, la servante dix-sept. (l’était un ménage bien jeune comme on voit; nous formions une délicieuse petite société , et aucun grand-parent pour nous gêner. Quand M. B. le père, venait à la ville, pour un jour ou deux , nous n’osions pas désirer son départ, mais il nous gênait.

i> Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois, tout en broutant le serpolet. Mademoiselle V. était la ménagère ; elle avait des grappes de raisin séché au four, dans une feuille de vigne serrée par un fil , ipi’elle me donnait et que j’aimais presque autant que son gracieux visage. Quelquefois je lui demandais une seconde grappe et .souvent elle me refusait , disant : « Nous » n’en avons plus que huit et il faut finir la semaine. »

» Tous les trois ou quatre jours des provisions arrivaient de Saint-lsmier ; c’est l’usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois est son do-

Ü-i l’art et la vie le STENDHAL.

Maine, * et il préfère une salade qui vient de son domaine à Monlbonot, Saint-Ismier, Corienq, Saint- Vincent , Claix , etc. , et (pii lui revient à ipiatre sous, à la môme salade qui lui coûterait deux sous , achetée sur la place aux Herbes. Ce bourgeois avait dix mille francs, placés à cinq pour cent dans Ja maison l’érier ; il en a acheté un domaine ipii lui rend le deux ou le deux et demi pour cent, et il est ravi, .le pense qu’il est paye en vanité et par le plaisir de dire d’un aii' important : Il faut que j’aille à .Monhonot.

9 Dans ce troisième étage de la rue Ghenoise se passèrent les moments les plus heureux de ma vie,... J’étais fort timide envers mademoiselle V. dont j’admirais le sein naissant. Le .sévère R. aurait vu de fort mauvais o il que je lisse la cour à .sa so'ur ; R. me le lit entendre , et ce fut le seul point sur lequel il n’y eut pas franchise ('omplète entre nous. Souvent, vers la chute du jour, après la promenade, comme je faisais mine de monter chez mes amis, je recevais un adieu hâtif (pii me contrariait fort. »

Les études du jeune Reyle ii l’/ù-o/e centrale, devaient le préparer à l’école polyte.clmiiiue. Il aimait les mathématiques, et, indépendamment des leçons de l’école, il en prit des ])articulières d’un savant (lauvre et distingué, nommé M. Gros.

' Uuinnlne. daus le pays, vciil (lice (h«' pelile lerce.

^NuIetleM. H. )

UIOCiRAPIllK DK HKNHI UEYI.K. 05

C’clail un hoiiime intègre, répuOlu ain fier et désintéressé. Henri Beyle l’aimait et le respectait de toute son ilme: « ce fut sa première passion d’admiration. » Après de très-brillants succès à l’école centrale, ayant enfin obtenu l’autorisation de se présenter à l’école polytechnique, Henri Ueyle arriva à Paris le 10 novembre 1799', juste le lendemain ilu 18 l>runiaire an VIII. Il avait des lettres de recommandation pour la famille Daru à laipielle sus parents étaient alliés. .\près une courte maladie , « Heyle alla loger rue de Lille, ilans la maison de M, Daru , la((uelle avait appartenu à (jondorcet. On lui donna uti cabinet ayant vue sur des jardins. LJi il ti'availlail sérieusement à son examen dont le succès était assuré, lorsque ce projet, préparé depuis trois années, fut tout-à-coup abandonné, d’après les conseils de la famille Daru. » Deyle regrettait ses belles montagnes, et après le premier étonnement de Paris cpi’il devait bientôt tant aiiner, il eut la nostalgie de son pays. Il employait alors son argent de poche à bouquiner sur les cpiais.

« Ce n’est, dit-il, qu’en arrivant à Paris, en 1799, que je me suis douté qu’il y avait une autre prononciation que celle du Dauphiné. Dans la suite, j’ai pris des leçons du célèbre Larive et de Dugazon, pour chasser les derniers restes du parler frai nard de mon

' • Je quillai l'Érole cenlr.ile apréii .le» eNaiiirns de nlur«

\v.» arintocrales attendaient le^ Riissetii à Grenoble; ren\ qui Aavaienl leur Horace, dlMient à deiui-voi\: O Hus, tjiuitido fffo te a»piciam • >

pays. Il me reste l’accent ferme et pa.ssionné du Midi, qui décèle sur le champ là force du sculiiueut , la vigueur avec laquelle on aime, ou on hait ; singulière partout, et voisine du ridicule h Paris. »

Ayant obtenu le premier pri.\ de ronde bosse à l’école centrale de Grenoble, il voulut, à Paris, essayer de la peinture, et fut quehpie temps admis à l’atelier de M. Régnault, l’auteur de VÉducaiion d'Achille ; mais il y renonça bientôt.

Après le dix-huit brumaire , M. Pierre Daru, étant devenu secrétaire général de la guerre, fit attacher Ueyle à son ministère, en qualité de surnuméraire. C’était au commencement de 18t)0.

Parlant de cette époque, Stendhal écrivait plus tard : « Je me rappelle le profond ennui des dimanches, je me promenais au hasard. C’était donc là ce Paris que j’avais tant désiré !

» L’absence de montagnes et de bois me serrait le cœur. Les bois étaient intimement liés à mes rêveries d’arnant tendre et dévoué, comme dans l’.\rio.ste. Tous les hommes me semblaient prosun/ues et plats dans les idées qu’ils avaient de l’amour et de la littérature. Je me gardais de faire mes objections contre Paris. Ainsi, je ne m'aperçus pas que le centre de Paris était à une heure de distance d'une belle forêt , séjour des cerfs sous les rois. Quel n’cùt pas été mon ravissement , de voir la forêt de Fontainebleau où il y a quelques petits rochers en miniature, les

niOGRAPHIL DK HKNHI IIKYLE. 67

bois lie Versailles, Saint-Cloud, etc. Probablement j’eusse trouvé que ces bois ressemblaient trop à un jardin.

«Quand je m’ennuyais dans un salon (de décembre 1799 à mai 1800), j’y manquais la semaine d’après, et n’y reparaissais qu’au bout de quinze jours. Avec la franchise de mon regard et l’extrême malheur <le prostration des forces (|ue l’ennui me donne, on voit combien je devais avancer mes affaires par ces absences. D’ailleurs, je disais toujours d’un sot: C'est un sol. Cette manie m’a valu un monde d’ennemis. Depuis que j’ai eu de l’esprit (en 1826) les êpigramtnes .sont arrivées en foule, et des mots qu’on ne peut plus ouhlier, me disait un jour cette bonne Madame Mérimée. »

Messieurs Daru ayant reçu l'ordre de partir pour l’Italie engagèrent Beyle îi venir les y rejoindre. Il accepta celte proposition avec enthousiasme. Emportant dans sa valise une trentaine de volumes d’éditions stéréotypes, Beyle s’empressa de quitter Paris, vers le milieu d’avril 1800. Une e.xistence variée, avcntureu.se, allait commencer pour lui: « J’ai eu, disait-il, un lot exécrable de sept à dix-sept ans ; mais depuis le passage du mont Saint- Bernard, je n’ai plus eu à me plaindre du destin, mais au contraire Ji m’en louer. » — « l.’Italie! dit M. Caro ',

' KluiU*s morales sur le lenip» prUwiil.

(W l’art et la vie de STENDHAL,

c’était, pour cet adolescent avide de sensations, la liberté dos aventures , riinprévu <le la Vie, un roman perpétuel sous un climat enchanté. Il y contracta cette double passion qui fut le charme et le tourment de sa vie : la passion des femmes et celle du soleil. » — En passant à Genève, le premier soin de Ueyle fut de courir rue Chevelue, voir la petite maison où était né Housseau. — « Quehiue temps auparavant, M. Dai'u l'ainé, passant par Genève, y avait laissé un cheval malade : ce fut sur cette monture que Ueyle alla le rejoindre à Milan. Ce cheval qui n’était pas sorti depuis un mois, au bout de vingt pas, s’emporte, cpiitte la route et se jette vers le lac, dans un champ planté de saules. Je mourais de crainte, mais le sacrifice était fait; les plus grands dangei-s n’étaient pas capables de m’arrêter; je regardais les épaules do mon cheval , et les trois pieds qui me séparaient de terre me semblaient un précipice .sans fond ; pour comble de ridicule, je crois que j’avais des éperons. Mon jeune cheval fringant galopait donc au hasard au milieu de ces saules, quand je m’entendis appeler: c’était le domestique, sage et prudent, du capitaine lîurelvdler qui, enlin, en me criant de retirer la bride et .s’approchant, parvint à arrêter le cheval, apres une galopade d’un quart d’heure au moins dans tous les sens.

» Il me sendde qu’au milieu de mes peurs sans nombre, j’avais celle d’être entraîné dans le lac.

Digilized by Goog!

mOOnAPIllK DK IIKNHI «KYI.K. Ü!)

— a Que me voulez-vous? » dis-je à ce domestique, quand enfin il eut pu calmer mon clieval. — « Mon » maître désire vous parler. »

» .Vussitôt je iicnsai îi mes |)istolels; c’est sans doute (piel(]u’un ([ui vent m’arrêter. La route était couveitc lie passants, mais toute ma vie j’ai vu mon idée et non la réalité, comme un cheval onihraneu.r , me disait, dix-sept ans plus tard, M. le comte de T racy .

» Je reviens fièrement au capitaine, que je trouvai obligeamment arrélé sur la grande route ; « Que me » voulez-vous. Monsieur? » lui dis-je, m’attendant à faire le coup de pistolet.

» Le capitaine, d’un air narquois et fripon, n’ayant rien d’engageant, bien au contraire, m’expliqua qu’en passant la porte Coirnavin, on lui avait dit: « Il » y a là un jeune homme qui s’en va à l’armée, I) sur ce cheval, et ipii n’a jamais vu l’armée, ayez » la charité de le prendre avec vous pour les pre- » mières journées. »

» M’attendant toujours îi me fâcher, et pensant à mes pistolets, je considérais le sabre droit et immensément long du capitaine Hurelviller qui, ce me semble, appartenait à l’arme île la grosse cavalerie, habit bleu, boulons et épaulettes d’argent.

» Je crois ipie pour comble de ridicule j’avais au.ssi un sabre; môme en y pensant, j’en suis sûr. Autant que je puis en juger, je plus à ce M. Burelviller, qui

70 L’AHT tT LA VIK DE STENDHAL.

peul-iMi'e avait été i'lia.ssé d’un régiment et cherchait à SC raccrocher à un autre.

s M. Hurelviller répondait à mes question.s et m’apprenait à monter à cheval; nous faisions l’étape ensemble, allions prendre ensemble notre billet de logement, et cela dura jusqu’à Milan.

» Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fuit et parfait, j’étais excessivement hardi à cheval; mais hardi en demandant toujoui’s au capitaine Durclviller ; « Est-ce que je vais me tuer? * Heureusement mon cheval était suisse, pacifi<pie et raisonnable comme un Suisse ; s’il eiit été romain et traître, il m’eût tue cent fois.

» I.e capitaine s’appliipia à me former en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage de quatre à cinq lieues par jour, ce qu’un excellent gouverneur doit être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable, mêlée d’évènements singuliers et non .sans quelque petit péril ; par conséquent impossibilité do l’apparence la plus éloignée de l’ennui. Je n’osais dire mes chimères, en parlant, liltcrature à ce vieux roué do vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l’émotion. Dès que nous arrivions à l’étape, je le quittais, je donnais l’étrenne à son domestique pour bien soigner mon cheval ; puis j’allais rêver en paix. »

Ils traversèrent le grand Saint-Bernard le 22 mai, deux jours après le premier consul.

mOÜHAI’IlIp; 11E HENRI IIEYLE. 71

Ils ronconlrèrenl une brigade devant le fort de Bard , situé entre Aoste et Ivrée. Ce fut là qu’Henri Beyle vit le feu pour la première fois ; la canonnade épouvantable retentissant dans cette vallée étroite, au milieu de ces grands rochers, le rendait fou d’émotion. Le général Lamies étant entré do vive force à Ivrée le 2i mai , toute l’armée de réserve y arriva les 26 et 27. Beyle assista à Ivrée à une représentation du Jfafrimonio seffreto de Cimarosa, qui l’affecta délicieusement. — «Ce fut, disait-il .souvent, l’un des plus grands plaisirs de ma vie. » — Beyle fit son entrée à Milan dans les premiers jours de Juin (1800); c’est-à-dire par une charmante matinée de printemps. M. Martial Daru, qu’il rencontra au détour d’une rue, le conduisit à la ram DudJa ; il était dans le ravissement le plus complet. « Tout me charmait, dit-il, dans cette grande ville, l’architecture, la peinture, la musique, les femmes, la société, avec sa physionomie demi-étrangère. » De plus, tous les cœurs italiens étaient dans l’enthousiasme (|u’inspirait la présence du premier consul. La Lombardie échappait à l’Autriche ! Et Beyle profitait de cette passion reconnaissante envers la France. — Four connaître, à cette date, les émotions de sa jeunesse enchantée, il faut relire l’histoire du lieutenant Robert, au début de La Chartreuse de Parme. — Stendhal n’a jamais fait dans ses romans, (pie poétiser ses souvenirs, en les groupant dans une intrigue où il insérait ses observations.

72 l'art KT la vie de STENnilAL.

Ainsi, les impressions naïves et enthousiastes de Kahrice, galopant dans la plaine, le dS juin 1815, à la suile d'une escorte de hussards verts, ,’i la bataille de Waterloo, sont les (.'motions mêmes et les souvenirs (légèrement transposés) de l’auteur assistant en amateur, comme Fabrice, au môme âge de dix-sept ans, le 14 juin 1800, à la bataille de Marengo.

Tant Stendhal, dans ses récits les plus romanesipies et les plus imprégnés d’imagination, aimait à s’appuyer sur les détails ii la fois précis et charmants de la réalité sentie et de la Vie observée par lui-même.

A|irès Marengo, Heyle fui employé (luelijiie temps dans les bureaux do M. l’étiet, gouverneur de la Lombardie. 11 profitait de ses loisirs pour visiter les ihîs Borroméos et parcourir tous les environs de cet admirable pays si bien décrit dans les premières pages de la « Charlreugc. » Bientôt pourtant, le jeune Beylc s’ennuya de cette vie de bui'oau , et, le 23 septembre 1800, il entra comme maréchal des logis dans le 0" régiment de dragons. Au bout d’un mois, il avait l’épaulette, et le jeune olïicier devint l’aide de camp du général Michaud commandant, sous les ordres de Brune, la division de réserve. Beyle fit, comme aide de camp, la campagne du Mincio, ipii aboutit, en vingt-six jours, au traité de Lunéville. Très-hrave en toutes circonstances, le jeune olïicier se distingua particulièrement au combat

lllOr.aAPlIlE DE IlENtU BEYEE. 73

de Ciixtel-Franco. La campagne faite, Beyle tint garnison tour à tour à Brescia et à Bergaine d’ofi il allait trèssouvent à Milan. Cette existence active et pleine d’imprévu lui plaisait beaucoup. B avait des aventures, des duels, des maitresses. Et pourtant il trouva bientôt maussade la vie militaire hors du champ de bataille. Il profita de la paix rpii suivit le traité d’Amiens, en 1802, pour donner sa démission et s’en revenir à Grenoble. — Ses parents furent scandalisés des idées et des sentiments nouveaux qu’il rapportait du régiment. Ils étaient vieux et n’avaient pas changé. La fougue du jeune Beyle soulevait dans sa paisible famille des orages fréquents. Aussi dut-il partir et retourner à Paris pour y refaire lui-même son êilucalion, grâce à une petite pension do cent cinquante francs consentie par son père. Beyle comprit (pie malgré tousses prix de l’école centrale, il ne savait rien en réalité, et il eut le courage bien rai’e de recommencer ses études à vingt ans. Ses lectures favorites étaient alors les œuvres de Monbiigne, de Montesipiieu, de Ciibaiiis, de Say, de Destutt de Tracy. — J. -J. Bousseau , dont remphase oratoire devait rimpatienter plus tard, était encore l’objet de son admiration et de ses rêveries habituelles. Il lisait donc beaucoup , et comme on peut le voir, de bien sérieux livres. Mais non content de lire, il écrivait et prélevait encore, sur ses cinq francs par jour, le prix do leijons d’Anglais et d’escrime. Il faisait, sans trop

74 l’aiit kt la vik du stkndhal.

(le succès, des artncs chez Fabien, etc’êlait un prèlrc irlandais, le P. Yéki, qui lui apprenail, suffisannnent, la langue anglaise.

Il ébauchait alors une comédie en jirose, le Bon Baril, qui reçut plus tard cet autre titre: Quelle Horreur! ou l’ami du deitjiolisme perrertiiiscur de ropiniou publique. Cotte comédie ne fut, heureusement, jamais achevée ni publiée.

Comme Balzac, dans sa mansarde île la rue Lesdiguières, Henri Beyle travaillait, sans succès, mais avec ardeur, en se berçant des plus doux rêves de gloire et de fortune littéraires. — IJoux années s’écoulèrent ainsi, qui ne furent pas perdues pour l’avenir de Beyle, bien que stériles en ai)parencc. Bevenu à Grenoble, au mois de mars 1805, il essaya encore au.ssi malheureusement do la vie de famille; quand une jolie actrice dont il était épris s’en allant à Marseille, il entra, pour l’y suivre, dans la maison de commerce d’un riche épicier, pour y tenir les livres et faire ta correspondance, (aitte vie de comptoir dura un an, après lequel, sa maîtresse ayant épou.sé un grand seigneur rus.se, Beyle revint à Paris pour y reprendre scs rêves littéraires et scs habitudes studieuses.

Cependant sa famille était la.sse de ces changements multipliés qui n’étaient pas sans plaire à l’esprit mobile et aventurier de Stendhal. Elle sollicita M. Daru de lui donner enlin une carrière

HlOCn.U’MlK DK IIKNHI HKYLE. I.i

sérieuse. M. Daru, alors sous-inspecteur aux revues, le fil rentrer au connnissariat de la j^ucrre. Henri Bcylc qui avait alors vingt-trois ans, accepta, tout en regrettant d’ufiandonner encore ses travaux littéraires qui étaient certainement sa passion et sa vocation véritable.

Peu de jours ai)rès la bataille d’iéna, le t i octobie 180(5, Beyle obtint l’emploi d’intendant dc.s domaines de l’Empereur. Un an plus tard, le 11 juillet 1807, un décret, daté de Kœnigsberg, le nommait adjoint aux commissaires des guerres.

('.'est en cette qualité que Beyle observa d’a.ssez près la guerre et lit avec, le (piartier général de Napoléon la désastreuse campagne de 181'2.

Ici doivent se placer plusieurs anecdotes rpii entourent d’une vive lumière plusieurs côtés de son caractère.

Toujours habile à mettre à profit toutes les occasions de s’instruire, Beyle profila de son séjour à Brun.swick, en 1807 et 1808, pour y étudier la langue et la philosophie allemandes.

Un jour (pi’il passait au grand trot, devant un corbeau, dans une voiture où se trouvaient les aides de canq) du général do Bivaud-la-Baflinière, Beyle l’abattit à iiuarante pas, d’un coup de pistolet chargé d’une seule balle. Cette preuve d’adresse extraordinaire lui valut le respect de scs compagnons.

Apres la campagne de 18tX), Beyle fut abandonné avec les malades dans une petite ville ennemie ,

76 L’AHT I.T LA Vit DK STKNDllAL.

sans nn seul bataillon pour se défendre, au milieu d’un pays animé «les sentirnenLs les plus hostiles. Comme officier d’administration , Beyle ]avait le dépôt, l’hôiiital et les approvisionnements placé.s sous sa res|)onsabilité. (jiichiue temps après rpie les troupes françaises eurent ipiitté la ville, une insurrection formidable éclata; le tocsin .sonna, appelant aux armes toute une population haineuse, in.sui't’ée contre nous. Il ne s’ajiissait de rien moins (pie de massacrer tous les malades , de jiiller les magasins, de Inider riu'jpital. Devant cette émeute imprévue, Beyle se prés(’iite avec san^ç-fi'oid , traverse la multitude furieuse et pénètre dans rho|>ital oii il arme rapidement les blessés, les convale.scents, tous ceux des malades (pii peuvent se servir d’un fusil. Il les place en embuscade aux fenêtres (pi’il fait garnir de matelas, et (piand les assiégeants s’approchent, hrus- (pienient il fuit ouvrir les portes, et se mettant ii la tète des plus valides, il se précipite sur l’émcnte. .V la première décharge , tout se dissipa.

Le 3 août 1810, Beyle fut nommé auditeur de première classe et attaché à la section de la guerre du (ïonseil d’Ktat. Le malheur est cpi’il dépensait alors beaucoup plus qu'il ne gagnait. Il recevait de

lilOUnAPHII'. DK IIKNRI IIKYLK. 77

son père dix-huit cents francs par an. Son traitement était d’égale somme ; tandis que ses goûts et ses relations l’entraînaient à une dépense d’environ vingt mille francs. Heureusement l’année suivante , le 22 août 1812, il fut choisi comme un des deux inspecteurs de la comptabilité du mobilier et des bâtiments de la couronne, avec douze mille francs d’appointement et le droit d’entrées à la Cour.

Au milieu de ses disti-actions, de ses travaux et de ses plaisirs mondains, üeyle .songeait toujours aux lettres qui furent sa première et sa dernière passion. Un testament de cette année 1810, dispose que la fortune qu’il laisserait à sa mort serait placée en Amérique ou en Angleterre pour étie employée, d’une façon ingénieuse qu’il indi(]uait, ii la fondation d’un prix littéraire.

En 1811, Henri lleyle proüta d’un congé pour revoir l’Italie et surtout Milan où il avait laissé de si doux souvenirs.

Pendant ce voyage, il commença à noter au jour le jour et jjoi/r les observations qu’il fai-

sait. A la fin du manuscrit de ce journal tout personnel , l’auteur avait écrit :

O Présenté en toute humilité à M. H. B., âgé de trente-huit ans, qui vivra peut-être en 1821, par son trè.s-humble serviteur, plus gai que lui.

Signé: Le H. B. de 1811.

Milan, ce 29 octobre 1811. »

L’année suivante, Heyle obtint, non sans peine, l’autorisation de faire, avec la maison de l’Empereur, la déplorable campagne de Russie. Naturellement brave, il observait la guerre avec curiosité et froidement. Aidé dans ses observations par le livre de Cabanis, il s’attachait à l’examen physiologique de ces rnas.ses d’hommes. Il essayait l’application des doctrines de Cabanis sur les divers tempéraments, et c’est sur les bords du Niémen que l’auteur de « Vllisloire de la peinture en Italie » réunit les observations sur lc.squelles est fondée sa théorie des tempéraments.

Il assista à l’incendie de Mo.scou qui lui parut d’abord une splendide aurore boi-éale. Durant la retraite, il rendit un grand service à l’armée, en fai.sant distribuer, à Orcha, trois jours de vivres, les seuls qu’elle ait eus <le Moscou à la Rérésiiia.

Henri Bcyle n’aimait pas l’histoire de convention ; il était sccpti(iue à l’endroit des belles harangues (pie l’on y insère après coup. « Partis de Moscou, disait-il, nous nous perdimes le troisième jour de la retraite, et nous nous trouvâmes, à la nuit tombante, au nombre d’environ quinze cents hommes, séparés du gros de l’armée p;u- une forte division russe. On passa une partie de la nuit à se lamenter. Puis les gens énergiques haranguèrent les poltrons et firent si bien, qu’on ré.solut de .s’ouvrir un chemin l’épée ù la main dès que le jour permettrait de distinguer l’ennemi. Ne croyez pas (pi’on

BIOGRAPIIIK DK HF.NRl BEYLE. 79

dit alors : « Braves soldats, etc. » Non. « Tas de ca- » nailles, vous serez tous morts demain, car vous ôtes » trop j... f... pour prendre un fusil et vous en ser- » vir. » Cette allocution héroïque ayant produit son effet, à 1a petite pointe du jour, nous marchâmes résolûment aux Russes, dont nous voyions encore briller les feux de bivac. Nous arrivons la baïonnette baissée sans être découverts, et nous trouvons un chien tout seul. Les Russes étaient partis dans la nuit. »

Il niait donc, comme Paul-Louis Courier, ex-artilleur, toutes les harangues et tous les mots sublimes que les rhéteurs prêtent aux généraux, a Savezvous ce que c’est que l’éloquence militaire? ajoutaitil, en voici un autre e.xemple; dans une affaire fort chaude, un de nos plus braves généraux do cavalerie' haranguait, en ces termes, ses soldats pi’ôts de se débander; «En avant, s. n.d. l).,j’ai le c.. rond comme » une pomme! Soldats! J’ai le c.. rond comme une » pomme ! » Ce (ju’il y a de drôle, c’e.st que , dans le moment du danger, cela parai.ss;uf une harangue comme une autre , qu’on fit volte-face et qu’on repoussa l’ennemi. Croyez que César et Alexandre, en pareille occasion, parlaient ii leurs soldats d’une façon non moins sublime. »

Racontant la retraite, oii il avait perdu chevaux, voilures, argent et effets, il disait à M. Mérimée

' Mural.

8() I.’AHT et VIE HE STENDIIAE.

qu’il n’avait ciqiondanl pas trop soufTerl do la faim ; mais il lui ôtait absolument impossible de se rappeler comment il avait maii<iô ni ce (pi'il avait manjiô, si ce n’est un morceau de suif, qu’il avait payé vingt francs, et dont il se souvenait encore avec délices. — Avant de se mettre en route, il avait jugé prudent de prendre quelques précautions particulières poulie cas oii l’argent de poche viemlrail à lui mampier. Sa souir avait donc rciiqilacé tous les boulons d’une redingote par des jiièces de vingt francs et de ((uarante francs soigneusement recouverts de drap. A son retour, sa sœur lui demanda si ce moyen lui avait bien réussi. 11 n’y avait jilus songé depuis .son départ; à force de fouiller dans sa mémoire, il se rajv jtela vaguement avoir donné la vieille redingote à un garçon d’auberge près de Wilna et avec les boulons d’or cousus à Paris. Ce trait, rappoHé par M. R. Colomb, est, dit-il, vraiment caractéristique; car lieyle était précautionneux ii l’excès, oublieux comme personne, insouciant au plus haut degré.

En sortant de Moscou il avait emporté le volume des FaaHif.s de Voltaire, relié en maroi|uin rouge, qu’il avait pris dans un palais en feu. Ses camarades le blâmèrent lorsipi’il en lisait le soir quelques pages à la lueur d’uii feu de bivac. On trouvait l’action légère. Dépareiller une magnilique édition ! Luiméme en éprouvait une espèce de remords, et, au bout de rpielques jours, il lais.sa le volume sur la neige.

BIOGn.VPHlE DE HENRI BEYLE. 81

Il fui du polit nombre de ceux qui , au milieu de toutes les misères que notre armée eut à souffrir dans cette désastreuse retraite, consei’vèrent toujours leur énergie morale , le respect des autres et d’eux-mômes. Un jour, aux environs delà Bérésina, Beylc se présenta devant son chef, M. Daru, rasé et habillé avec (juelque recherche, M. Daru lui dit: « Vous avez fait votre barbe. Monsieur ! Vous êtes un homme de cœur b

J’encourrai volontiers le reproche d’élre minutieux si, à force de détails pareils, puisés partout , dans les notices de ceux qui l’ont intimement connu, dans ses romans , dans ses lettres et dans scs papiers , je réussis à mettre sous vos yeux le tableau fidèle de sa vie excentrique et intéressante, et si, grâce à ces traits épars que j’ai rassemblés , grâce à ces mots et â ces anecdotes, qui peignent, — dont je m’empare, — la physionomie vraie d’Henri Beyle se dégage avec une netteté lumineuse qui la fixe dans votre souvenir.

Un auditeur au conseil d’État*, attaché comme Stendhal au quartier général , aimait à raconter qu’il devait la vie à Beyle; — c’était au passage de la Bérésina. — Beyle prévoyant l’encombrement des ponts, l’obligea de passer sur l’autre rive le soir qui précéda la déroule. Il fallut presque employer

' M. P. Mérimée. — i\olc$ et Suuvenira.

’ -M. Beri-'onié.

8‘2 l’art KT la VIK PE STENDHAL,

la force pour le décider à faire (luelcjues ccnlaines de pa.s. 11 faisait le plus firand éloge du sangfroid de Bcyle et du bon sens qui ne l’abandonna jamais au moment où les plus résolus perdaient la tête.

« Kn 1813, Bcyle fut témoin involontaire île la déroute d’une brigade entière, chargée inopinément par cinq cosaques. Beyle vit courir environ deu.v mille hommes, dont cinq généraux reconnaissahles à leurs chapeaux brodés. Il courut comme les autres, mais mal, n’ayant (pi’un pied chau.ssé et portant une hotte à la main. Dans tout ce corps français, il ne se trouva que deux héros qui firent têteaux cosaques: un gendarme , nommé Menneval , et un conscrit qui tua le cheval du gendarme en voulant tirer sur les cosaques. Beyle fut chargé de raconter cette panifpie à l’Empereur qui l’écouhiit avec une fureur concentrée, en faisant tourner une de ces machines en fer (pii servent à fi.xer les pei'sienries. On chercha le gendarme pour lui donner la croix, mais il se cachait, et nia d’abord qu’il eut été à l’alfaire, persuadé ipie rien n’est si mauvais (jue d'être remarqué dans une déroule. Il croyait (pi’on voulait le fusiller'. »

Beyle , dit ailleurs le même biographe , était pourtant un homme de ressources dans les circonstances graves; il disait modestement qu’il devait cet

H. H,, par un des Quarante.

niOfiRAniIK DE HEMU tIEYLE. 8:1

avanta;^e à sa jirorision de maj-imes toutes faites, au moyen desquelles il sc trouvait prêt pour aftir lors(pie les autres perdaient leur temps à délibérer.

Il soutenait donc qu'ii son entrée dans la vie un liomme devait avoir toute prête sa provision de maximes pour les accidents qui se présentent le plus ordinairement, a Une fois (pi’on les a adoptées, il ne faut i>lus les discuter; il suffit d’examiner ra]ndement si le cas particulier, au sujet duquel ou est perplexe, peut se résoudre par un des préceptes généraux qu’on a dans sa réserve. — Ne jamais pardonner un mensonge , — saisir aux cheveux la première occasion de duel à son début dans le monde, — ne jamais se repentir d’une sotli.se faite ou dite. « — Voilà quelipies-unes de scs maximes.

Après les maximes venaient les recettes qu’il offrait garanties. Quelques-unes nous ont été transmises par l’auteur des Xolcs et Souvenirs. Une des grandes causes de nos tourments, c’est la mauvaise honte. Pour un jeune homme, c’est une affaire que d’entrer dans un salon. Il s’imagine (pie tout le monde le regarde , et meurt de peur ipi’il n’y ait quelque chose dans sa tenue ipii ne soit pas absolument irréprochable. Un de ses amis souffrait plus que personne de cette timidité , et Beyle disait de lui que, lorsqu’il entrait dans le salon do Madame P..., on croyait toujours qu'il avait cassé (juelquc porcelaine dans l’antichambre : Je vous conseille ma

Si l’art KT la vie de STENDHAL,

recelle d’autrefois, lui disait-il. Entrez avi'c l'attitude (jue le hasard vous a fait prendre sur l’escalier ; convenable ou non, peu importe ; soyez comme la statue du Commandeur, et ne changez de maintien ipie lorsque l’emotion de l’entrée aura complètement disparu.

Si le provincial est excessivement timide, disaitil ailleurs, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui pa.sse à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder; et .si cet homme rit par hasard , il lui voue une haine éternelle.

Voici sa recelle pour le premier duel ;

« Pendant qu’on vous vise , regardez un arbre et appliquez-vous à en compter les feuilles. Une préoccupation distrait d’une autre préoccupation plus grave. En ajustant votre adversaire, récitez deux vers latins, cela vous empêchera de tirer trop vite et remédiera au cinq pour cent d’émotion (pii a envoyé tant de balles vingt pieds plus haut (pi’il ne fallait. «

Homme d’imagination et de premier mouvement, Dcyle n’en avait pas moins de grandes prétentions à raisonner tout et à se conduire en tout selon les règles de la logique. Ce mol revenait souvent dans sa conversation , et .ses amis se souviennent do l’emphase particulière qu’il mettait à le prononcer lentement , séparant les deux syllabes par une virgules ; la L0,-G1QUE. C’était toujours la logiipie qui

BIOGHAI'HIK t)E IIKNKl llEYLK. 8Ô

devait nous guider dans toutes nos actions, mais la sienne n’était pas celle de tout le monde , et l’on était parfois assez embarrassé pour deviner le fil de ses raisonnements. Je me souviens qu’un jour nous voulûmes faire ensemble un drame dont le héros, coupable d’un crime avait des remords. « Pour se délivrer d’un remords, que dit la lo-ijique? * Il réfléchit un instant. — « 11 faut fonder une école d’ensei- » gnement mutuel'. »

Ainsi, dans sa conversation comme dans son style, Beyle s’exprime volontiers d’une fu(.-on elliptique et même énigmaticpie. « Il ne procède (pie par traits, ce sont des notes sans lien. Il supprime, la plupart du temps, tout ce que le lecteur peut suppléer; de sorte qu’il le tient en éveil et le provoipie, et le jette, lirescpie à chaque page, soit par a.sscntiinent , soit par contradiction, dans je ne sais combien de rêveries ou de discussions intérieures, qui font (jue l’on oublie le livre et que l’on y revient ensuite avec plaisir*, s

Après cette désastreuse campagne de Russie, après ce grand voyage de Moscou oü Henri Beyle emportait dans sa calèche tant d’auteurs originaux

' .M. Mtlriuiéc. — yotes et Souvenirs.

* M. Émile Desclianel. — A bâtons rompus.

8() I.’AUT KÏ 1,A vie de STENiniAL.

iju’il pei'dil avec la calèche, il fut pris au retour d'uii

emiui profond.

Pour refaire sa santé et sa paietê altérées par les fatigues de tous genres qu’il avait supportées dans cette retraite, après avoir quelque temps encore rempli les fonctions d’intendant de la Silésie, Henri Beyle alla passer les mois d’octobre et de novembre ■1813, en Italie, à Naples et sur les bords du lac de Côme.

11 avait alors trente ans et c’est ici ([ue commence la période littéraire de sa Vie , après la période militaire qui a duré ipiatorze années (18t»0-1814).

« Pour se consoler du malheur de vendi’O scs chevaux (mai 1814), M. Darlincoiirl ' lit la Vie île Haydn , Mozart et Métastase. 11 avait réellement assisté au convoi de Haydn à Vienne , en mai 1809. Il y fut conduit par M. Denon. Ce premier ouvrage e.st imité en partie d’une biographie italienne sur Haydn. Il fut traduit on Anglais. »

En 1817, M. Darlincourt publia deux volumes de « VHhtoirc di; la peinture en Italie, » qui n’eut aucun succès, et lui coûta 4,0(K) francs chez Dklot. En ce temps-là, Darlincourt ne connai.ssait pas môme les avantages de la camaraderie ; il en eût eu horreur. Un de ses amis fit insérer dans les Débuts un article

' Celle noie esl ilc Henri Bi-ylc. Elle e»l prSdeusc en ce nii'clle donne la date ex.n'le de la piitilU'aliun de nés livre», avee le» eircoiislam e» ipii enlouièrcnl celle piililicalion.

blOÜHAPHIK DK llKNHl HKYLK. 87

à la louange de « VIlMoire de la peinture ; » le lendemain, les Débats se nHraclèrent. Ces deux volumes furent le fruit de trois ans d'études : l’iiistoire pillores(iue de Florence fut écrite à P'iorence ; de Rome à Rome, et ainsi de suite. M. Darlineourt consulta les manuscrits des biljliotlièfjues de Florence, et toutefois fut trompé par un bililiothécaire (pi’il payait. Le fils de Rianca Capello vécut , et fut toujours traité en prince par pitié.

Kn 1817, M. Darlineourt publia « Rome, Naples et Horence. » Ce petit manuscrit avait été fait pour .ses amis et sans nul dessein de l’imprimer. Il eut du succès, et V Histoire de la peinture qui a été recopiée diu-sepi fois , ne fut lue de personne.

En 182‘2, M. Darlineourt, toujours étranger à la camaradei'ie , eut grand’peine à trouver un libraire cpii voulut gratuitement du manuscrit de « rdnîenr. » Ce libraire lui dit au bout d’un mois ; « Votre livre. Monsieur, est comme les psaumes de M. de Pompignaii , de (|ui on disait : « Sacrés ils sont , car per- » sonne n’y touche. »

En 1823 et 1824, il publia « Raeiue et Sliakspeare » (quarante pages), qui eut beaticoup de succès et qui ])i(iua lord Byron.

En 1824-25, un second « Racine et Shakspeare » (cent cinquante pages). Succès d’estime. On n’y comprend rien. Grande colère de M. Auger, ([ui fait lire ce livre deux mois après. M. Darlineourt

88 l’art et la vie de Stendhal.

écrit au Globe pour combattre les trois unités.

En 1829, <i Promenades dans Home, » deux jiros volumes.

En 1830, « Vie de Rossini, » fort bien vendue, deux jietits volumes. Le seul des ouvrages de M. Darlincourt lu sur le champ dans la bonne compagnie.

En -1829, « Rouge el Noir, » deux volumes. Quelques articles dans les revues , avec des noms dictés par la prudence. « Notice sur lord Rgron » dans l’ouvrage de Madame S\v. Belloc.

M. Darlincourt est pourchassé à Venise et à liarcelonne à cause de la seconde édition de « Rome , Naples et Florence. » Obligé pur état de voyager, il lui importe de n’ètre pas connu comme auteur d’ouvrages. On ne comprend pas ces choses quand on n’est pas sorti de France.»

Cette note, faite (lar Stendhal, en 1838, nous explique ce qui a occupé sa vie de 1814 à 1830.

En parlant de Stendhal, je voudrais ne rien dire qui lui fit hausser les épaules , s’il lisait par-dessus les miennes. Je sais qu’il n’aimait pas les phrases inutiles, ni le manque de justesse et de sincérité.

Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il s’était formé lui-même,'

* t Être Boi-mêine, par itol-mt'iiie , par soi seul, sans réserve el jusqu'au boni, y a-t-ll nn anire précepte dans l’Arl et dans la Vie? • (H. Taink. •’N Italif. 1. 11.)

tlO“

cl'*’’' v,ue9> xc^e''

,,ii»’”' .e*'" CV^»'^

"'^’, üîvve

,eï"’*

■Voii^'

'Il xx>"

. aa"*-

ev'^

..hili- ^'’" ' - 0*’°" \ VfO

oU’"' ,éct''*’.

îl s®’

Je"

- rt"®'

è®'’"’^..caO’ i\\s '

uisif’' „ra""' •aïiî'®-''" 'ce"'*'' t à’*"’

P'“’ e\a® .,, * ®\. ,fecVv®

fc''®'"’.. &1®" feW®^

ffll'

,üf'

{lU-f '

"’' flü' T-C ‘1®^’^'"", àc V®'^' ■■ -ne '*"

riia'® ^ ovét'a'- e*.® „ncï'^®’"’ ' . :> a®''^ •

v'O®® • -ta''*" *’ \a\ï6 ’ ^ ... 0®“'' ...Yv c“®’ *

(jv'C

a."'®'’'®f^eVO"'"‘‘■ ..,il"®

cJ'»’

adv"'”

dO ' . .,r Cf®®

èva''’

feVa’

de

■vjtei

so’

t\Ol

,\ve,”

.Pûd®

1 w \\ve '

ve'«®

* a"**' il la* ®

,cCO'' ., . «!»'» ’

de *•»’'’'■ ■

!MJ l’aut kt la vik dk stknuhal.

de l’esprit et qui ne connaissait guère de limites dans la plaisanterie pourvu qu’elle fût bonne. Il aimait, nous dit-on, les réunions intimes et peu nombreuses. Dans un petit cercle, entouré d’amis ou de gens contre le.squels il n’avait pas de préventions, il s’abandonnait avec bonheur à toute la gaieté de .son caractère. 11 ne cherchait nullement à briller, seulement à s’amuser et à amuser les autres ; « car , disait-il, il faut payer son entrée. » Toujours en verve, il était parfois un peu fou, voire même inconvenant ; mais il faisait l ire, et il était impossible à la pruderie de garder son sérieux. La jirésence d’un ennuyeux ou d’un esprit malveillant le glaçait et le mettait promptement en fuite. Jamais il n’eut l’art de savoir s’ennuyer. Il disait que la vie est courte et que le temps perdu à bailler ne se retrouve plus. Il admirait beaucoup ce mot de M. de M... «que le mauvais goût mène au crime. »

Il se plaisait en Italie , surtout à Milan, dans les salons aimables, et au théâtre; puis à Paris où il trouvait des gens d’esprit, des hommes de lettres pour échanger des pensées fines et inédites.

« La bonne foi, dit M. de Mérimée, était un des traits du caractère de Beylc. Je n’ai jamais connu d’homme de lettres plus franc dans ses critiques, ni qui reçût plus galamment celles de scs amis. Il aimait ' à communiijuer scs manuscrits et demandait qu’on les annotât sévèrement. Quelque dures, quelque

ItlOGHArUlK l»E IIENHI HEYLE. !J1

injustes même que fussent les observations, jamais il ne s’en fâchait. Une do ses maximes était i[uc quiconque fait le métier de mettre du noir sur du blanc ne iloit ni s’étonner ni s’offen.ser lorsr[u’on lui dit qu’il est une bête. Cette maxime, il la pratiquait à la lettre, et fie sa part, ce n’était pas indilTérence réelle ni affectée. Les critiques le préoccupaient beaucoup ; il les discutait vivement, mais sans aigreur, et comme s’il se fût agi d’un auteur mort depuis plusieurs siècles. »

Son amour-propre, excessif, — bien qu’il s'en cachât, — l’avait rendu (iu et défiant. De là, son apparent dédain du style, son détachement d’auteur, ses pseudonymes et cette habitude bizarre de s’entourer de mystère pour les moindres choses. — Il écrit à une femme: mon cher Jules , ou bien il parle de lui à la troisième personne: c’est Itohanl, c'esl Dominique, etc., etc., et il signe la lettre Kohert frères ou Durand, Louvet , capitaine , Fauier, etc., etc. Sa lettre ainsi signée, il la date cY Abeille, par e.xemple, au lieu de Civita-Vocchia.

Au fond de ces bizarreries enfantines, je retrouve les pudeurs et les craintes faciles d’un orgueil aisément blessé. Il était écrivain dans l’âme. — a 11 avait trop d’activité dans l’esprit pour être bon administrateur, et peut-être môme, pour être conslant dans ses affections. » — C’est Napoléon qui disait cela de Rœderer;M. Sainte-Beuve l’appliquait à .VI. Cousin,

ÎW u’aht et la me i>e stenbmal.

mais ces paroles sont encore plus vraies de Stendhal. — Il soignait beaucoup ses ouvrages et se .souciait pour eux plus qu’il ne le dit de l’opinion qui compte. Kn cela, certes, il avait raison. « Quels que soient l’avenir et le prix, est-ce que dans l’.\rt et dans la Vie il ne faut pas faire de son mieux? Ce n’csl pas une comparaison quej’étahli.s-là, dit M. Sainte-Beuve, c’est une identité que j’exprime; l’.\rt pour l’artiste, fait partie do ,sa Conscience et de sa Morale. ' » D’ailleurs, je n’en disconviens pas, il écrivait beaucoup pour lui, pour se faire plaisir à lui-même et certainement il en trouvait un grand à roter, jour i>ar jour , ses .sensations intimes à mesure (pi’elles l’y excitaient. Parfois même les notes qu’il prenait étaient des espèces d’énigmes dont il était lui-méme hors d’état de deviner le sens quelque temps après. — Durant sa Vie entière, je vois ainsi la plume mêlée à tous ses plaisirs et sa maxime, suivie, était: nulla dics sine lima.

Cette façon décousue d’écrire lui nuit aux yeux de ceux qui aiment surtout dans un ouvrage la symétrie des chapitres, l’ordonnance régulière de la composition *.

* C.-A. Sainte-Beuve. Portrnit$ coutcmiiorinns. T.

* m Eh bien ! éludions les procédés divers. 1.^$ rjrands bavards ei grands bavvurt de phrases {vous ii*éies guère respechieux .V. Drsdusnrl) et je dis les plus grands, les plus illustres, ClMteaubriand , V*"* de Staèl, setnblenl SC proposer pour idéal de noyer un très-petit nombre de pensées dans un

lilOGRAI'IllE DE HENRI HEYLE. 9^

La diarpenle habile et la coinposilion manquent donc partout ; dans ses romans qui ne sont qu’un recueil de traits et d’anecdotes ; dans son traité « de l’arnour » qui n’a aucune régularité apparente et semble un livre fait de feuilles volantes; dans ses critiques et biographies, etc. : ce ne sont que esquisses et croquis, notes et fragments cousus ensemble. Cette manière d’écrire au jour le jour, sans ordre et sans suite, n’est à sa place que dans ses notes de voyage : Mémoires d'un Touriste: Home, Naples et Florence; Promenades dans Home ; et dans ses Lettres. Il faut bien l’avouer, Stendhal était pares.seux ; il aimait trop .ses aises, détestait trop la gène et la pédanterie pour se donner la peine de refondre et de composer. — Tous ses livres sont donc décousus, hachés et incomplets:

océan de parûtes, .yfais lieytf et tous ceux qui haïssent tes neuf dixièmes de Vtloquenee partre et tes quaire'vingt-di.r’neuf centièmes de l'etuquence érritCf se jettent dans Vexcès contraire : its ont tetlrment tomte de ta fausse chaleur et rff ta fausse sensibilité qu'ils osent à peine laisser paraître leurs émotwns les plus rraies, • — Mous fijoutons: celui qui sent vivement et profondément a plus de pudeur dans sa pa.s.siun et plus de réserve dans l'expression de ses douleurs que les hommes d'imagination qui cherchent surtout (le bclli's paiies. Ces derniers sont heureux s'ils sont assez émus pour bien décrire. On les croit passionnés. La vérité c'est que c'est surtout leur style qui l'est. tA-ur ftasswn s'ét'apore avec leurs belles phrases et quand elle est fixée sur le papier, elle n'existe plus dans leur cœur. Les hommes au style sec et précis font illusion en sens contraire. On les croit froids jMirce qu'ils se dominent et qu'ils pensent que « l'extrême des passions est niais à niiter. • Ils se taisenl. Ou les croit secs ou peu sensibles parce qu'ils ronrentreut fout eu eux, mais s'ils éclataient enfin, s'ils disaient tout , quelle différence immense apparaîtrait !

94 I/aRT KT la VtE DE STENDHAL,

mais si les transition.s mani[itont, il est facile d'y suppléer, et ces évolutions rapides tlonneiil le plaisir de l’imprévu. N’étanl point bercé dans riiarinonie de so.s périodes, on ne s’endort pas en le lisant. D’ailleurs il y a souvent dans ses idées' tant de bizarrerie et de bai'diesse ; sa manière a cpaelque chose de si heurté, et de si dédaigneu.x qu’il est difficile de le lire sans être séduit ou rebuté. Ce ipii n’échappe à personne, c'est l’abondance de pensées brillantes, tl’observations lines, d’aperçus heureu.>:, qui se fout jour, à travers ruicohérence assez habituelle de sa riche imagination, ün n’est pas accoutumé à voir tant d’idées réunies en si jietit espace; leur succession est trop rapide, trop continue, pour le mouvement moyen des esprits; il y a là un foyer de chaleur et de lumière, dont souvent les rayons vous éblouissent au lieu de vous éclairer. Un mérite particulier aux ouvrages de Beyle, c’t'st de donner un grand élan à la pensée; cette surexcitation, aucun lecteur ne saurait s’y soustraire.

Malgré la juste sévérité des criti(iues pour ce genre di'cousu d’écrire, iju’on nous peiniette en terminant à cet égard, une excuse entre parenthèses. N’estce pas une idée bien douce, bien consolante pour h;s artistes paresseux que celle d’avoir la Vie tout entière pour former lentement un beau petit livre ; un livre naturel, presque sans Art, composé

' .M. II. I^loiiili.

lilOCnAI'IllE DE UEXm HEYLE. 95

sans clîoi'ts, des pensées riantes on soinliros de cliacpie jour ; un livre utile puisqu’il ne serait pas un jeu d’esprit ni un exercice de plume ; piiiscju’il sei-ait sincère et porterait il toutes les paires l’empreinte humaine de son auteur , un livre agréable et peutêtre charmant à lire, puisqu’il donnerait à réfléchir aux esprits curieux (pii, même dans leurs tristesses , trouveraient du plaisir à revoir les émotions et les idées, les [lensées et les sensations vraies d’une existence entière remplie, comme la leur, de joies et de chagrins, surtout à reconnaître la fidèle expression de ces sentimenUs inavom's et de ces soulTrauces intimes: celle» que la luideur d'iniutur-jiropre carhe avec tant de soin.

Ce livre h'i, ce beau livre idéal a occupé la vie tout entière de Stendhal et il y a laissé tout son esprit , son cœiii’, et tout son art. C’est son œuvi'o entière. De (piehiue nom (pie soient intitulés les vingt ou trente volumes de ses œuvres: C'est toujours l’Art et la Vie.

« Or, plus ou met de soi, de .sou naturel, de son exjiériencc personnelle, de ses passions et de sa raison, de ses tristesses et de ses joies, de ses nerfs et de sa substance, et de sa vie et de son finie, dans un écrit, dans une œuvre (pielcompie : plus on lui donne d’inléi'ôt, de valeur.

» Il est vrai que par ce franc jeu et par cette sincérité , en se mettant tout entier dans son nnivre , eu se

ÏHi l’art et la vie nE STENntlAL.

livrant tel que l’on est , on donne prise aux adversaires.

n Qu’importe? Ne donne pas prise qui veut! Plus l’arbre est fort, plus il fait d’ombre. On ne peut être aimé des uns, qu’en étant détesté des autres A cet égard, on peut dire des œuvres complètes de Stendhal ce que son disciple, M. Taine, a dit des essais historiques de Macaulay : Ceci est un recueil d’articles. J’aime, je l’avoue, ces sortes de livres. D’abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages, commencer par la fin ou au milieu ; vous n’y ôtes pas serviteur, mais maître; vous pouvez le traiter comme journal ; en effet, c’est le journal d’un esprit. — En second lieu, il est varié; d’une page ii l’autre, vous pas.sez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de l’Inde à l’Angleterre ; cette diversité surprend et plaît. — Enfin, involontairement, l’auteur y est indiscret; il se découvre à nous , sans rien réserver de lui-même ; e'est une conversation intime (et il n’y en a guère de plus intéressante, de plus nourrie d’idées que celle de Stendhal). On est content d'observer les origines de ce généreux et puissant esprit, de découvrir (juelles facultés ont nourri son talent , quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s’est faites sur la philosophie , sur la religion, sur l'Étal, sur les lettres, ce qu’il était et ce qu'il est devenu , ce qu'il veut et ce qu’il croit.

^Euiilü Dfi^rlianel. — Phytioluyi^ dm écrivains et des artistes.

BIOURAPHIE DE HENRI REYLE. 97

Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu , en tournant les feuillets , une physionomie animée et pensante se dessiner comme sur la toile obscure; ce visage prend de l’expression et du relief; ses divers traits s’expliquent et s’éclairent les uns les autres; bientôt l’auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons les causes et la génération de toutes ses pensées , nous prévoyons ce qu’il va dire ; ses façons d’étre et do parler nous sont aussi familières que celles d’un homme que nous voyons tous les jours ; ses opinions corrigent et ébranlent les nôtres ; il entre pour sa part dans notre pensée et dans notre vie ; il est à deux cents lieues de nous, et son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va peindre au bout de l’horizon l’objet d’où elle est partie. Tel ext le charme de ces livres qui remuent tous les sujets , qui donnent l'opinion de l’auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans toutes les parties de sa petisée, et, pour ainsi dire, nous font faire le tour de son esprit

Page 1