VU
Dans les biographies littéraires, ce qui intéresse le plus les esprits sérieux, c’est le point de départ, les premières études, les penchants de jeunesse, les goûts qui se révèlent, la naissance de la vocation.
' H. Taine. W«/oirf de la lilléralure anÿ/a»e. T. IV. Macaillav.
98 i.’art f.t ua vik dk stkndhai..
On aime à voir se former peu à peu l’aUi ait dominaiil, la passion maitresse qui décidera de la carrière et gouvernera toute la vie. Los évènements ultérieurs, simples développements de cos germes, importent beaucoup moins, puisqu’ils ne sont que les conséquences logiques de ces premieis goûts.
C’est pourquoi, après avoir fait connaître, avec détails , la jeunesse et l’éducation d’Henri Beyle , les obstacles qu’il eut à vaincre et les circonstances où son caractère se forma , nous pouvons maintenant raconter plus rapidement la deuxième partie de son existence.
Nous avons (juitté Beyle au retour de la désastreuse campagnç de Russie. Kn 1813, il était à Mayence , îi Erfui tb , ù Lutzen , à Dresde , avec le quartier général de la grande armée.
Au commencement de janvier 1814, Beyle fut envoyé par Napoléon , è Grenoble , pour seconder le commissaire extraordinaire , M. le sénateur comte de Saint-Vallier, dans la défense du territoire de l’empire.
Ses biographes nous assurent qu’il réussit dans cette mission et que son activité courageuse fut à la hauteur des circonstances. On reconnaît bien là l’homme de cœur et de ressources (pii méritait par sa bravoui'C et son énergie les éloges de üaru et de Napoléon. Car, bien qu’il fut épicurien de tempérament et de réflexion habituelle, Henri Beyle savait, à
BKXiRAPIIlK DK IIKNni DEYl-K. ÎI9
l’occasion , se vaincre soi-méine et se montrer, quand il le fallait, stoïque sans emphase. — Malheureusement les progrès de l’invasion mirent bientôt fin à sa tâche. Lorsqu’il revint à Paris, le avril 1814, le sénat consen'ateur venait de proclamer la fin de l’Empire et la déchéance de Napoléon.
La fortune de Beyle s’évanouit avec celle de l’Empereur. Il perdit tout, dit M. R. Colomb, présent et avenir, « et prit gaiement la chose. »
« Pour se consoler du malheur de vendre ses chevaux (mai 1814), M. Darlincourt ’ fil la Vie île Haydn , Mozart et Métastase. Il avait réellement assisté au convoi de Haydn k Vienne, en mai 1809. Il y fut conduit par M. Denon. Ce premier ouvrage e.st imité en partie d’une biographie italienne sur Haydn. Il fut traduit en Anglais. »
En 1817, M. Darlincourt publia deux volumes de « \' Histoire de la peinture en Italie, d qui n’eut aucun succès, et lui coûta 4,000 francs chez Didot. En ce temps-lk , Darlincourt ne connaissait pas même les avantages de la camaraderie ; il en eut eu horreur. Un de ses amis fit insérer dans les Débats un article à la louange de « Vllistoire de la peinture ; » le lendemain, les Débuts se rétractèrent. Ces deux volumes furent le fruit de trois ans d’études: l’histoire pitto-
* Celle noie eM «le Henri Beyle. Elle csl prt^deiiüe en ee qu’elle donne la date exacte de la publicalioii de ses livres, nver les rirconstanecs qui entourèi-enl relie piildiealion.
lüO 1,’AHT et la vie de STENDIIAI,.
resque de Florence fut écrite à Florence ; de Rome à Rome, et ainsi de suite. M. Darlincourt consulta les manuscrits des Ijibliothèques de Florence, et toutefois fut trompé par un bibliothécaire qu’il payait. Le fils de Bianca Capello vécut, et fut toujours traité en prince par pitié.
En ISn, M. Darlincourt publia « Home, Najiles et Florence. » Ce petit manuscrit avait été fait pour scs amis et sans nul dessein de l’imprimer. 11 eut du succès, et VHistoire de la peinture qui a été recopiée dix-sept foin, ne fut lue de personne.
En -1822, M. Darlincourt, toujours étranger à la camaraderie, eut grand’peine à trouver un libraire qui voulut gratuitement du manu.scrit de « l’Amour. » (ai libraire lui dit au bout d’un mois ; « Votre livre, Monsieur, est comme les psaumes de M. de Pompignan , de qui on disait ; a Sacrés ils sont , car per- » sonne n’y touche. »
En 1823 et 182i, il publia* Hacine et Shakspeare » (quarante pages), qui eut beaucoup de succès et qui piqua lord Byron.
En 1824-25, un second « liacine et Shakspeare » (cent cinquante pages). Succès d’estime. On n’y comprend rien. Grande colère de M. Auger, qui fait lire ce livre deux mois après. M. Darlincourt écrit au Globe pour combattre les trois unités.
En 1829, «Promenades dans /îome, » deux gros volumes.
HlüliHAl’Hli; me MKNUl UKYLK. KH
En 1830, «r Vie de Ilossini, » fort bien vendue, deux petits volumes. Le seul des ouvrages de M. Darlincourt lu sur le champ dans la bonne compagnie.
En 1829, er Rouge et Noir, i> deux volumes. Quelques articles dans les revues , avec des noms dictés par la prudence. « Notice sur lord Byron » dans l’ouvrage de Madame Sw. Belloc.
M. Darlincourt est pourchassé à Venise et à Barcelonne cause de la seconde édition de « Rome, Naples et Florence. » Obligé par état de voyager, il lui importe de n’être pas connu comme auteur d’ouvrages. On ne comprend pas ces choses quand on n’est pas sorti de France.»
Cette note, faite par Stendhal, en 1838, nous explique ce qui a occupé sa vie de 1814 à 1830.
Cependant ces quatorze ans de service actif (1800- 1814) .sous le consulat et l’empire lui avaient laissé une empreinte. Il regrettait parfois la gloire de cette grande époque; et, voyant, sous la Restauration , la France aux mains des pi'êlres, reculer en arrière vers les idées de l’ancien régime et du droit divin , il disait, avec le regret d’un homme qui a vu des jours meillours : a Les français ont donné leur démission en 1814. »
Bien (ju^il se moquât volontiers du chauvinisme qu’il appelait avec Turgol, le patriotisme d’antichambre, il avait de l’orgueil national et souffrait vivement de nos levers et de nos hontes. Plus tard.
Ktti I.’ART KT la vit UK STKNUHAL.
il blâma en termes très-vifs le traité du 15 juillet i84<J qui « déshonorait le pays » disait-il, en abandonnant lâchement dos prétentions justes lors de la première crise de la question d’Orient. Dès ce moment , il abdiqua Ka qualité de fmiiçaix , et , peut-être, fut-ce un des motifs qui le porta à se dire Milanais: adoptant ainsi pour patrie la ville où s’étaient écoulés les moments les plus heureux de sa vie.
Il était diflicile, â ce qu’on nous assure, de savoir ce qu’il pensait de Napoléon. Pre.sque toujours il était de l’opinion contraire à celle qu’on mettait en avant. Tantôt il en parlait comme d’un par\'enu ébloui par les oripeaux, manquant sans cesse aux règjps de la logique. D’autres fois, — Napoléon étant attaqué par des sots, — il témoignait pour lui une admiration enthousiaste.
D’ailleurs la politique courante et ses détails vulgaires l’inquiétait peu. « Quelle folie, écrit-il à un de ses amis, à ce moment môme ( 1814) quelle folie de s’indigner, de blâmer, de se rendre haïssant, de s’occuper de ces grands intérêts de politique qui ne nous intéressent point! que le roi de la Chine fasse pendre tous les philosophes ; que la Norwège se donne une constitution, ou sage, ou ridicule, qu’estce que cela nous fuit? Quelle duperie de prendre les soucis de la grandeur, et seulement ses soucis ! Ce temps que vous perdez en vaines discussions compte dans votre vie ; la vieillesse arrive; vos beaux
BIOGIIAI'HIE DE HENRI UEYLE. 103
jours s’écoulent; Ainiamo, or quando etc. » El il répète le refrain voluptueux des jardins d’Armide.
Cette insouciance politique qui se joint si naturellement à cette résignation épicurienne n’a rien qui doix'e nous surprendre. Beyle ét-ait un homme assez distingué pour renoncer volontiers , et plus facilement que personne , à la haute carrière administrative ouverte, .sous l’Empire, à. son ambition. Le personnage officiel avait hâte de s’effacer, en lui derrière l’homme d’esprit, railislo-amaleur, et le dilettante homme du monde.
Dans une biographie maladroite ',j’ai vu, non sans étonnement, Henri Beyle présenté comme un homme ambitieux d’honneurs et de places. L’auteur de cette élude , prêtant sans doute à Beyle quebpie chose de ses sentiments , affirme sans preuves que l’auteur de l’Amour désirait des positions ofl'icielles et que « sous l’Empire il aurait volontiers été préfet, sous la Restauration député, sous Louis-Philippe ministre. » Il n’est pas impossible , après tout , qu’Hcnri Beyle ait eu paifois de ces velléités, comme il avait, de temps à autre, certains caprices de mariage qui ne duraient guère. Il est possible que ces bouffées légères
' V. Krvue HouvtUe. N°* du 15 avril 1864 et auivanU.
104 l’art et i,a vie de Stendhal.
l’aient fait rôver ciuelque matin , mais c’est mal comprendre Henri Bcyle , amoureux, avant tout, de l’indépendance, et môme de ['incognito , que d’oublier en lui le touriste-amateur, l’écrivain fantaisiste qui ne veut point passer unejnurnée sans écrire ', l’italien dilettante, etc., pour insister ainsi sur des rêves fugitifs de portefeuille rouge ou sur ses ambitions, as.scz basses d’ailleurs, de préfectures ou de consulats.
Voici probablement le pas.sage dont s’est emparé M. H. Babou, passage dont il n’a pas tout lu et dont il nous semble qu’il a abusé. — Ce passage, que nous allons mettre textuellement sous les yeux du lecteur, est tiré d’une très-longue lettre, datée de Milan, le 1" décembre 1817, et adres.sée à M. le baron de M..., à Paris. — « Que Van Bross ait deviné Bombet, je m’en doutais; mais j’ai toujours rempli «ion tint, qui était de ne pas parler comme ruileur. Je me suis trouvé, à la chute de mes grandeurs, rempli d’orgueil, mais d’un orgueil tenace, que jeûnes et prières n’ont pu chasser. Cet orgueil se sent fait pour être préfet ou député. Le métier d’auteur lui semble axilissant, ou, pour mieux dire, avili. J’écris pour me désennuyer le matin; j’écris ce que je pense , moi , et non pas ce qu’on pense , le tout en attendant que le Moniteur m’apprenne que je suis
* dits *ine tinen.
ItlOGR.VPHIK UE HENUl BEYLE. 105
appelé à la préfecture de N..., place que je refuserais avec horreur, tant que je me verrais le collègue de
M. M , etc., etc., etc. Voilà ce que m’a appris
re.vamen de mon intérieur, comme di.sait feu Tartufe. Vous en savez autant que moi sur toutes mes cnchoteries, et me ferez plaisir de toujours épaissir le voile. D — Voilà ce que, — « tourmenté d’ailleurs par ces horribles gênes d’argent , dont le plus sûr effet est d'assei'vàr tout être supérieur à des êtres médiocres,» — Henri Beyle écrivait en 1817 (on voit avec quelle rései’ve et combien de restrictions ). De là à regi’etter habituellement les affaires d’administration , de là à être , au fond du cœur , ambitieux de pouvoir et de postes ofliciels , il y a loin, et c’est cette distance, qui n’est pas du tout une nuance, que M. H. Babou n’a point vue. Au fond, Stendhal était un artiste et un écrivain, il aimait trop l’indépendance pour la sacrifier de gaieté do cœur à de misérables intérêts de vanité ou d’argent. S’ii désirait la gloire, c’éUiit par sa plume seule qu’il voulait l’obtenir, et non pas d’obscurs emplois auxquels, — tout nous le fait croire, — il aurait renoncé avec enthousiasme , s’il avait eu sa vie matérielle assurée. Si l’on en doute encore , qu’on relise sa dernière lettre à Balzac.
Le seul poste qui l’eût pu tenter, eût été peut-être celui de député .sous la Restauration ou la chaire d’histoire des beaux-arts sous le gouvernement do
lOÜ L’aHT KT la vil de STENDHAL.
Juillet *. Un député, du moins, peut garder son indépendance. Un professeur peut écrire, si cela l’amuse, et parler de peinture, sculpture ou musique sans aucun danger. Encore préférait-il n’ètre rien qu’un philosophe cosmopolite et un écrivain-amateur.
Comparée à l’ambition littéraire, l’ambition politique est mesquine, un peu vulgaire et peu digne d’un homme suprrieur comme Henri Beyle.
Ce jugement peut paraître étrange aux hommes politiques qui méprisent les choses littéraires , faute de les comprendre; mais c’était Ik pourtant le jugement de Royer-Collard ! — Dans une lettre à M. de Tocqueville, qui désirait, eu 1837, le mandat de député, M. Royer-Collard le consolait de son échec par ces paroles que j’ai du plaisir à citer ; « Je ne tiens pas absolument à ce que vous ayez échoué ; cependant je le préfère. Vous me demandez pourquoi... C’est que la vie du député aujourd’hui est une vie vulgaire , si même elle n’est pas abruti.ssante pour le plus grand nombre. Ce n'est pas là qu'il faut chercher
la gloire, il faut l’y apporter Le moment sera
venu quand vous aurez terminé votre grande entre-
' • M. Giiiiol devrait me mmimer pnifMaeiir de niWolre de* beauxart» (peinture , sc ulpture, an hileHure et musique), aver c inq niitle Tranca. Rien ne relèverait tiiieux le icmlt trançals, qui tend tans cette au tableau de qeiire el au vaudeville. Chaque année je donnerait de» idée» saine» à deux eeni» jeunet gen», ete. (Lettre adrettéo le !•’ novembre 1831 è M. D. F. à Parit.l
Digilized by Googl
prise ' et mis par là le sceau à votre ri^putation.... Votre récompense sera toute entière dans l'arlion que ruun exercerez gur de nobles egprits *. »
Toute la correspondance de Beyle, autant que ses actes , nous portent à croire qu’il jugeait volontiers ainsi ; et, soit philosophie , soit paresse, soit simplement amour de l’indépendance , ne souhaitait que de pouvoir écrire en paix , pour quelques lecteurs de choix et n’ambitionnait, en effet, pas d’autre récompense.
La fortune ne le tentait guère, le luxe le touchait peu , la gravité officielle l’ennuyait. — « Rien ne me semble bôte comme un homme grave, » disait-il. — La morgue des grands, la niaiserie prétentieuse des gens politiques l’irritaient plus que la simple sottise.
S’il consentit enfin , en 1830 , à occuper son petit poste de consul, à Civita-Vecchia, c’était, il l’a dit, uniquement dans le but d’arriver « par ces écritures » à une pension de retraite dont il avait besoin par suite de la ruine de son père et de la perte simultanée de sa petite fortune personnelle. Il était, d’ailleurs , sur ce point du sentiment de Goethe : disant qu’il faut avoir, à tout prix, six mille francs de rentes et
* Son livre sur /a Démocratie en Amérique.
’ 21 Novembre 1837.
lus LART KT LA VIK riK STENDHAL,
s’y tenir. — Sur cet article-là, nous le verrons bientôt, Henri Beyle pensait de même. — 11 n’estimait l’argent que pour l’indépendance qu’il apporte avec lui ; car l’argent a cela de beau qu’il nous rend libre , qu’il dégage en nous et met à l’air la volonté. — Une rente convenable l’eût sorti de cette gêne insupportable qui paralyse le talent ; mais à l’aise avec six mille francs, je ne crois pas que Beyle eût consenti à sacrifier sa liberté contre les appointements d’un préfet de l’Empire. « Trois ou quatre fois, disait-il , la fortune a frappé à ma porte. En 1814, il ne tenait qu’à moi d’être nommé préfet au Mans , ou directeur général des subsistances (blé) de Paris , sous les ordres de M. le comte Beugnot ; mni.s je m’effragais du nombre de platitudes et de demi-bassesses , imposées journellement aux fonctionnaires publics de toutes les classes.» M. Babou qui juge probablement Stendhal d’après lui-même et qui envie in }>etto la fortunede-Limayrac «devenu fleur,» se trompe en prêtant à Beyle ces basses ambitions.
Stendhal était un homme fier, ayant conscience de sa valeur et comprenant le bonheur immense de l’indépendance civile et de la liberté la plus complète. « L’homme qui a de quoi vivre, disait-il encore, et qui ne demande rien , ne rencontre jamais le gouvernement. Qui songe, parmi nous, à s’enquérir du caractère, de M. 1e préfet. »
Si la gloire était éternelle , on pourrait encore s’y
BIOGRAPHIE DE HENRI BEYLE. i09
dévouer avec ardeur et sacrifier une vie chétive pour une éternelle mémoire ; mais quand on songe que le grain do s;ible que nous noinrnons la terre, doit disparaître obscurément et que la végétation humaine qui la couvre , périra comme la mousse d’une roche ; à quoi bon tant se remuer?
S’il pensait cela des grandes gloires , île celle de Byron , par exemple , ou de Napoléon I'-'' qu’il avait vus de près ; quelle sottise de lui supposer cette prétention mesquine aux fonctions subalternes d’un directeur des subsistances (blé) ou d’un préfet ! A lui, Stendhal l’homme insouciant par excellence qui voulait vivre à l’aise, et vivre heureux à sa manière, en allant tous les jours à lâchasse imprévue du bonheur.
Je n’ignore pas que, dès sa jeunesse, il lui fallut, faute d’argent , accepter un emploi sous l’Empire. Je sais qu’il s’en acquitta bien et cela, en vérité, ne m’étonne guère. Pour être complètement exact il faut dire que M. Pierre Daru, l’actif et lucide administrateur de la grande armée était un esprit littéraire , qu’il était parent d’Henri Deyle , qu’il fut son premier maître et .son guide amical dans l’Art et dans la Vie.
Henri Beyle pouvait aisément se plaire dans le voisinage et la compagnie familière du traducteur d’Horace , de l’historien de Venise. Il profitait autant
1 to I.’ART K.T la VIK DK STKNDHAL.
do ses conseils comme homme de lettres et futur écrivain , que de son expérience consommée, comme administrateur.
On sait , d’ailleurs , que sous ses yeux et grûce à lui , Henri Beyle devint lui-même un administrateur modèle. — Il eut, dans une complexité croissante avec les besoins et les difficultés de l’Empire, de grandes choses à faire et les fit bien. Mais ce talent , siiflisant à l’estime publique , — et si remarquable qu’il filt, à le comparer avec d’autres, de même nature, — n’e.st qu’un talent secondaire dans un homme comme Stendhal. A peine s’il mérite une mention, en présence du mérite d’écrivain d’Henri Beyle, ■ piand on songe à sa supériorité comme penseur.
Sous ce rapport, il doit beaucoup JiM. Daru. L’expérience littéraire , le goût sûr. Lien qu’un peu étroit du traducteur d’Horace, furent d’un grand secoui’s au jeune Beyle , qui était d’une nature sensible , enthousiaste, et par conséquent exposée à l’exagération.
M. Daru , qui détestait , en homme pratique , l’emphase et la déclamation , lui fut , sous ce rapport , un précieux exemple.
On est effrayé des prodiges d’application soutenue que faisait cet homme , dans sa triple administration , alors qu’il pouvait dire à sa femme : « Je t’écris d’une main fatiguée par vingt-sept heures de travail. » Mais la surprise la plus agréable est de voir cet homme qui était, au dire de Napoléon, a un lion au travail, »
BIOGRAPHIE DE m>RI BEYLE. ill
conserver au milieu de pareilles occupations , le feu sacré des Lettres auxquelles il réservait, avec bonheur, tous ses moments de loisir
Tout le inonde connaît en M. Daru, l’administrateur étonnant, le lion dont parlait l’Empereur. Ce que l’on connaît moins c’est le côté littéraire de sa vie. En tous temps, et toujours, M. Pierre Üaru, resta cependant , avant tout , homme de lettres « avec amour, dit Sainte-Beuve, avec dignité, bonheur de produire, respect des maîtres, accueil pour la jeunesse et liaison avec les égaux. »
.\ la tin de sa Vie , en 1827, il écrivait à l’ainé de ses fils une lettre si sincère et si intéressante que je demande la permission de la citer, pour faire rapidement connaître le parent, l’ami et le chef administratif d’Henri Beyle.
« .l’ai trouvé , dit-il îi son fils , dans l’étude des
* • Cliose siniiuliérel laïulis que M. Daru , orciipi- de* Kiandes alTaircs fl portant If <liir pnitln ilf radiiiiniiilratinn des provinren ronqultWA ou df l’approvlstonneincnt dfi» arm^fH, trouvait enrorf le temps d'entretenir avet* aei» amif) littéraleur» de Paris, les PicanU et les Andrieux, une rnrre^pniutance otiarmante d'attention, pleine d'ann^nité et de conseils, il y avait U tout A cùt«^ le plui* leltri^ flen eoimniAtinires des L'iierres. le moins elassiqiie des auditeurs dn Conseil d'Klal, Beyle qui raisait provision d'observations et de malices, qui amassait toute cette jolie rrudilioii piquante, imprévue, sans niétbnde, mais assex forte et abondante, avec laquelle il devait attaquer bientôt et battre en bréclic le système littéraire réitnanl. •
il‘2 l’art et la vie de STENDHAL,
lelires , au bout d’une vie d^jii longue et traversi'e par bien des évènements, un grand cliarme, une grande utilité , souvent de grandes consolations. Je in’y suis adonné de bonne boure, plutôt par goCit ^ue par prévoyance. Rien ne m’autorisait, en 1788, à penser que je pusse être jamais appelé îi prendre quelque part aux alTaires de mon pays. Il en est résulté que mes premiers travaux , quoiipie assidus , n’ont pas été toujours assez sérieux ; j’ai fait trop do traductions , trop de vers. Je les faisais avec facilité , et j’y trouvais plaisir. Cependant , ce n’était pas là du temps tout-à-fait perdu ; car cet exercice m’apprenait à manier ma langue, et à me servii- avec aisance d’un instru’ment dont j’ai eu plus tard grand be.soin. Lorsque les affaires sont venues , j’ai eu beaucoup à apprendre ; mais cette seconde éducation une fois faite , j’ai pu san.^ eflbrt rendre ma pensée. Mes discours, mes rapports, mes correspondances ne me coûtaient aucune peine à écrire , La facilité avec laquelle je travaillais m’a permis d’embrasser beaucoup d’objets à la fois, et de suflire à une assez lourde tâche ; de telle sorte que je suis peut-être redevable , en fin de compte , à mes études d’Horace et do Cicéron, du succès que j’ai eu dans ma vie administrative et politique. Knlin , les revers , les cbagrins sont venus ; peu de Vies en sont exemptes ; j’ai dû alors au goût et à l’habitude du travail les seuls remèdes (|ue l’on imisse opposer soit au vide de l’âme
BlOGnAPHlE DK HENDI BEYU'.. 113
qui suit souvent la perte du pouvoir, soit aux épreuves qui vous frappent dans la vie de ceux ipie l’on aime. Les Lettres m’ont toujours été secourables, utiles et douces; cultivez-les. »
.\ dater du mois d’avril 1814, s’ouvre enfin la Vie dont lleyle était digne de vivre , toute vouée à l’Art , aux causeries intimes, aux travaux de l’esprit , aux observations cosmopolites d’une philosophie à la fois familière et profonde.
Si cap:ible que fdt Beyle de monter aux plus hautes régions du monde administratif, il était surtout propre à exercer la belle profession d’homme libre , la seule profession digne des plus grands et des meilleurs parmi les esprits les plus indépendants et les plus dignes.
M. Reyle , di.sait Balzac , étant un des hommes supérieurft ' de notre temps, il est difficile d’expliquer comment cet observateur du premier ordre , ce profond diplomate (pn , soit par ses écrits , soit par sa parole , a donné tant de preuves de l’élévation de ses idées et de l’étendue de ses connaissances pratiques , se trouve seulement consul à Civita-Vecchia. Nul ne serait plus à portée de servir la France à Rome
' C'esl aimai le nuit de M. H. Taine.
* Balzac daili m Rfviie Parinienne,
H4 l’art et la vie de stenhiial.
Il est certain tjue Beyle aurait fait un excellent ambassadeur; l’auteur de la Charireuxe de Parme, l’homme qui nous a révélé l’éme du comte Mosca, avait évidemment toutes les ijualités d’un diplomate du premier mérite; mais les gouvernements préfèrent les médiocrités qui ne les elTrayent point. Et cela est heureux pour les hommes de génie , dont l’action doit s’exercer, à la longue, sur les plus nobles esprits, Pt qui ne doivent pas s’abaisser aux petits détails de la vie politique, souvent abrnti.ssante et presipie toujours d’un intérêt transitoire et secondaire. Iloni'i Beyle, délivré de l’administration, de 1814 à 1830, mena pendant .seize ans la vie qui lui convenait : la vie d’un voyageur homme d’esprit qui prend goût aux l'hoses et aux hommes, non pour en tirer un profit direct , mais parce que le spectacle l’amuse ou l’intéresse. l.’univers , |>en.sait-il , est une espèce de livre dont on n’a lu que la première page , quand on n’a vu que son [lays. (t’est pounpioi il faisait de fréquentes excursions en Italie, en .\ngleterre, et même en France que les français connaissent si peu.
« Les biographes, disait Beyle, mentent sciemment quand ils vous montrent les grands honinies honorés de leur vivant ; le vulgaire n'honore que les généraux d'armée. — Molière , avant le 18 novembre 1659,
BIOGRAPHIE DE HENRI BEYLE. il5
n’était qu’un farceur pour les trois quarts de Paris , cl il ne fut pas même de l’Académie, position où arrivait d’emblée le moindre abbé précepteur du plus petit duc. — .Avez- vous observé, ajoutait-il, comment le vulfraire acquiert la connaissance des hommes de génie’.' Quand cent ans se sont écoulés, et qu’il voit (pie personne n’a approché de Milton, qu’il méprisait fort de son vivant, il le proclame un grand poète, et sur le cbamp explique .son génie par quelque raison absurde. »
ün peut donc afiirmer que Beyle qui avait conscience de son génie ', lîeyle qui savait très-bien que la fines-se d'esprit, l’indépendance et la distinction d’âme ne peuvent se maintenir et se transmettre dans le monde que par des hommes libres et sans profession , Beyle enfin qui mettait la gloire de l’esprit au-dessus de toutes tes autres , ne pouvait pas avoir ces imbéciles désirs que lui prête si généreusement le mauvais critiqueur que nous avons cité. — On voit, de plus, ce qu’il pensait de cette gloire littéraire elle-inéme qui n’exisle jamais, pour les grands hommes de leur cirant. Enfin, on pourra deviner le cas (pi’un homme
* • Von esprit f J'y crois; car Je leur fais peur évidemmctil à tous- S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de conversation ils arrivant, tout Hors d'halvine et comme faisant unr grande découverte , « une chose que Je leur répète depuis une heure. • — l>èf}ni~ tion de l'espnt, mise daus la bouche de Mademoiselle de la Mole noui^o et le NoIp). — Uryle nrni/ l'original en lui , c'est pourquoi ^ dit M. Taine, il peignait si bien.
ilG l’art et la vie de STENDHAL,
comme lui, qui tenait avant tout uu bonite» r , pouvait faire des relations mondaines de la société , lui qui avait en grippe les salons liètes oii l’on étale de la fortune ou de la morale et qui , dans ses notes sur Byron , nous rappelle , en les approuvant , ces conseils qu’il a peut-être donnés lui-même.
Le grand Byron, coupable d’avoir du génie dans un pays marchand souillé d’hypocrisie, était poursuivi jusqu’en Suisse , jusqu’en Italie par le cant britannique. Il s’en plaignait souvent, avec amertume. — A Coppet, s’écriait-il , les dents serrées comme se parlant à lui-même , et bouillant de colère , quand j’entrais par une porte dans un salon , tous ces pécores d’Angleterre et de Genève en sortaient par l’autre, o
U Réalisez, lui dit son interlocuteur, quatre ou cinq cent mille francs , répandez le bruit de votre mort, deu.x ou trois amis fidèles enterreront une bilche dans quebiue coin , à l’ile d’Elbe , par e.xemple. Le procès-verbal de votre mort arrivera en .Angleterre , et pendant ce temps , vous , sous le nom de Smith ou de Dubois, vous vivrez à Lima, tran<iuilleet heureux. Rien n’empêche même que quand M. Smith aura les cheveux blancs , il ne revienne vivre en Europe , et acheter chez un libraire de Rome ou de Paris, un exemplaire de la trentième édition de Cbildc-Harold ou de Lara; et au moment de la moi-t réelle de M. Smith, il peut , s’il veut , se donner un moment
brillant et original : « Ce lord Byron que l’on dit mort depuis trente ans , dira-t-il , c’est moi. La société anglaise m’a semblé si sotte , que je l’ai plantée là. » Mais Byron ne pouvait profiter de ce conseil. Il nourrissait deux désirs contradictoires, grande et certaine source de malheur. Ne voulait-il pas être reçu dans la haute société comme un seigneur et admiré comme un grand poète. Or, jamais les gens du monde ne pardonnent aux gens qui écrivent.
La sagesse pour Beyle consistait à cacher sa vie , à être heureux et inconnu, à faire des livres admirables sans prétention d’aucune sorte et à jouir de sa conscience et de la certitude d’une gloire posthume par .ses livres trop en avance sur son temps.
Au milieu du mois d’aoiàt 1814 , Beyle quitta Paris, pour se rendre à Milan où il séjourna pendant trois années consécutives. Cette époque de sa vie compte parmi les plus heureuses.
Les soirées délicieuses qu’il passait alors , au théâtre de la Scala, ne sortirent jamais de sa mémoire.
Sans être riche , sa petite rente de six mille francs sufli.sait alors à ses besoins ; il était jeune, amoureux, et II écrivait Vllistoire de la peinture en Italie. Que faut-il de plus pour bien vivre. — Aimer, penser,
118 l’art et la vie le stenlhal.
écrire n’esl-re pas là toute la vie des hommes intelligents?
llcyle avait de plus la société la plus aitnable et la compagnie journalière des hommes les plus distingués entre lesipiels il faut nommer le poète lîuralli cpi’il connut à Venise et dont nous parlerons plus loin.
Une lecture immense n’avait point alourdi son esprit pénétrant. Il osait atxirder les sujets sérieux , parce qu’il les traitait toujours d’une manière paradoxale en apparence , mais (|ui cachait , au fond , la science la plus fondée et le plus logique bon sons. Ses livres, à l’analyse desquels nous allons arriver, peuvent donner une idée affaiblie de sa conversation , ' car ils sont encore dos causeries ; ils en ont, dit un de ses amis, le négligé, la vivacité, les interruptions, les digressions , les précautions , le trait , toutes les soudainetés, le divin (oi/irêi'u et toutes ses grâces.
C’est à Milan, dans la maison du comte Porro ou dans la loge de Mk'' Lodovico de Brème, rendez-vous de tous les étrangers de distinction, que Beyle connut presque tous les personnages distingués de l’Europe pensante.® Là, paraissaient, tonr-à-tour, Pellico, Manzoni , Byron , Madame de Staël , Dawis, Schlegel, Brougham , l’industrielle Angleterre et la rêveuse Allemagne. Là, s’entretenaient de leurs communes espérances beaucoup d’italiens de renom. C’était le
' • Set lettre» «uni Hiarnianle» ; c'e»t sa conversaliun iiiCnie. • — II. B., par un de* Quarante. I86S.
célèbre Confalonieri , un des hommes les plus lemarquables de celte époque , par ses talents politiques et par son grand caractère; c’était, l’hôte lui-inôme, Lodovico de Brème , poète et prosateur ù la fois ; c’clail dom Pelro Borsieri de Faënzo , critique ingénieux et poêle remarquable , avec bien d’autres encore »
Dans cette illustre compagnie, Henri Beyle se trouvait ii son aise, comme un poisson dans l’eau. Lui qui ignorait l’art de s’ennuyer sans qu’il y paraisse, s’épanouissait avec bonheur; car, bonnesou mauvaises, il ne savait pas dissimuler .ses véritables impressions. Causeur charmant avec ces hommes éminents qui lui plaisaient , il était taciturne ou distrait avec les autres, parce i|u’il était toujoui's parfaitement naturel.
On nous le montre trè.s-gai dans le monde , fou quelquefois, négligeant trop les convenances elles susceptibilités! Souvent, nous dit un de ses amis ’, il était de mauvais ton , mais toujours spirituel et original. Le siècle , disait-il , est trop collet-monté ; il faut se rappeler ce grand mot que j’ai ouï répéter bien des fois à lord Byron ; « Thig âge of cant. » Cette
* H. de Latoiii’.
* II* B., aae (Us (JuaraïUe.
l‘20 l’aht et la vie de Stendhal.
hypocrisie si ennuyeuse et qui ne trompe personne , a l’immense avantage de donner quelque chose k dire aux sots : ils se scandalisent de ce qu’on a osé dire telle chose, de ce que l’on a osé rire de telle autre, etc.
Bien qu’il n’eût de ménagements pour personne , Beyle était facilement blessé par des mots échappés sans malice ; « Je suis un jeune chien (pii joue, disaitil, et on me mord. » 11 oubliait, dit M. Mérimée, qu’il mordait parfois lui-même et assez serré. Dans le monde de province , il partageait l’impatience de son jeune ami, V. Jacquemont, que la bèti.se, — la sottise surtout , irritait d’une manière étrange. Ils ne pouvaient , ni l’un ni l’autre la supporter et s’en indignaient. Beyle qui , bien que très-intolérant lui-même, gardait toutefois plus de ménagements , reprochait à V. Jacquemont d’en vouloir sérieusement à des gens qui avaient le malheur d’être bêtes. « Croyez-vous donc, disait-il, qu’ils le fas.sent exprès? — Je n’en sais rien , répondait Jacquemont d’un ton fiirouche. » Ils étaient, tous deux, de l’avis de M. de M..., qui soutenait « que le mauvais goût mène au crime. »
Malgré ces délicatesses d’homme distingué qui ne se peut plaire qu’en bonne compagnie, Henri Beyle avait gardé de ses habitudes militaires une certaine brusquerie de ton qui prouvait qu’avant de causer au salon, il avait fréquenté les camps. — Celte brusquerie pourtant n’allait jusqu’à la rudes.se 'qu’avec les gens qu’il méprisait. Une fois, par exemple, raconte un
de ses amis à propos des provinciaux qui profexKent un si profond respect pour l'argent et pour tout ce qui a l'honneur de leur appartenir, pour leur petite ville, qui est la première des villes, pour leur femme, qui eut la plus iÊicomparahle des femmes; h propos de ces provinciaux dont il faut voir la figure lorsqu’ils nomment une grosse somme d'argent, il s’échappa, en exprimant l’horreur qu’il y aurait à être obligé de passer sa vie au milieu d’eux, jusqu’à dire : « Ces animaux-là. O — On l’excusera, pour peu qu’on ait eu le malheur de connaître ces gens que le mot million fait pleurer, ces bourgeois ridicules qui estiment l’argent, pour le garder et l’augmenter, sans s’en servir ; qui ne sauront jamais le dépenser sans regret , avec élégance et avec choix ; qui ne se doutent pas que dans l’Art comme dans la Vie, on est riche de ce que l’on dépense et non pas de ce que l’on entasse.
L’argent est un esclave et ne doit qu’obéir entre les mains des hommes qui pensent, avec Stendhal, qu’un plaisir n’est jamais ti‘op cher. Mais, hélas! combien d’enrichis vulgaires pratiipient journellement le contraire de cette maxime de bon sens et se montrent vilainement esclaves de leur or.
L’illusion des avares , pensait Henri Beyle , est de prendre l’or et l’argent pour des biens; au lieu que ce ne sont que des moyens pour en avoir. L’argent n’est
' -M. A. Bussirif.
l'ii l’aut i;t i,a vik dk stknuiiai..
entre les mains du sage qu’un moyen et jamais un but. D’ailleurs .s’il est vrai qu’on soit riche de tout ce dont on n’a pas besoin , un homme fort riche est un homme qui se modère et qui se contente , cotnme La nruyère , Grellie ou Stendhal. La fortune, poulies gens d’esprit, n’est cpie la liberté d’aller, de venir, et de vivre à leur aise. (]ombien de gens fort riches, sont pauvres à ce coinpte-l;i.
La richesse est une force , pensait Dcyle , un instrument qui n’a de valeur que par l’emploi qu’on en sait faire. La bonne manière d’estimer la rii-hesse est de la considérer comme un moyen de satisfaire l’esprit , l’imagination et le cœur. C’est dans ce senslà qu’un plaisir n’est jamais trop cher. S’il ne parle pas de la vie des sens , ce n’est pas qu’il la méprise , il a trop d’esprit pour cela ; mais c’est parce qu’elle sait toujours bien se faire sa jiart. « Henri Beyle aimait la bonne chère ; cependant il trouvait du temps perdu celui qu’on pa.sse à manger et souhaitait qu’en avalant une boulette le matin, on fût quitte de la faim pour toute la journée. Aujourd’hui , on e.st gourmet et on s’en vante. Du temps de Beyle un homme prétendait surtout à l’énergie et au courage : comment faire campagne si l’on est gastronome '? » — Il jugeait d’ailleui-s qu’il est bien plus facile de garder
* H. B., i>ar un Hfs Quarnnte.
BIOGKAPHlt; DK HKNKI IIKVKK. l‘23
el d’aiifiincnler sa fortune que d’en dépenser libéralement le revenu d’une façon intelligente.
L'économie est une vertu bourgeoise qu’il n’entendait pas déprécier, mais î'i la pratique de laquelle res|irit bourgeois suflit. Le triomphe des médiocrités, disait Stendhal, est de voir les supériorités échouer là où l’on ne réussit qu’après dix ans de la vie d’un écureuil. — Los altistes et les hommes de lettres, méprisés des bourgeois, à cau.se de leur fortune, trop souvent mince, méprisent la richesse et s’en servent. Le grand Gœthe dépensa un demi - million pour s’instruire et se perfectionner par les livres, les tableaux , les objets d’art , les voyages, etc. C’est que G'cthe estimait les choses à leur valeur. Il comprenait que l’argent n’est (ju’une misérable chose ipn peut en contenir de grandes, quand on a le génie néce.ssaire pour tes en faire sortir. Et certes, cette façon prodigue d'employer .sa fortune fut plus utile à .son bonheur; l’humanité elle-même doit aussi s’applaudir que Gœthe comme Stendhal aient laissé dans leur héritage, des ouvrages plutôt que des millions. — Assez de gros banquiers, de vulgaires enrichis, ama.ssent et laissent des richesses dont ils n’ont pas su se seiTir.
l’art et la vie de STENDHAL.
Beyle, qui .savait se contenter de peu, connai.ssait cependant si bien le pouvoir de l’arj'ent, ipi’il sonj^ea quelque temps à s’établir banquier en Italie. C’était à Bologne, et vers l’année 1820. — Épris d’une véritable passion pour cette ville aimable, où la société et les arts réunissent tout ce qui peut embellir la vie et la charmer, Beyle s’empiit du mouvement des affaires commerciales et s’occupa sérieusement de réunir les fonds nécessaires pour s’y établir banquier. — L’argent rapportant alors, à Bologne, douze à quinze pourcent, il comptait avec .son capital de quarante mille francs, se faire largement un revenu en rapport avec ses besoins '. — pi-ojet ne réu.ssit pas, et quand on connaît Beyle, on no peut pas s’en étonner beaucoup tant il aimait l’étude, la vie du monde, les affections du cœur et le dolce far niente. L’e.vistence délicieuse qu’il menait à Milan, et bientôt à Paris, suffisait à l’en détourner. Comme Voltaire, écrivant à son ami Cideville, ce ipi’il souhaitait avant tout était de se trouver ensemble, « trois ou quatre gens de lettres, avec des talents et point de jalousie, de s’aimer, de vivre doucement, de cultiver son art,
* \nhre hini/rapht*]iff (le M. R. ('.olomb
BIOGRAPHIK DK HKNRI BKYLK. 125
d’en parler, rte s’éclairer muluelleiiienl! » Il savait, par expérience, qu’après l’amour, le travail intellectuel est la plus intarissable source des vrais plaisirs. — Inconnu des riches, impossible aux sots, effrayant pour les paresseux, il comble rte bonheur le.s intelligences actives.
L’homme, disait-il, qui veut être heureux doit se dire que la jouissance est la récompense de l’effort , comme le dégoût est la conséquence nécessaire des désirs les plus aisément satisfaits.
L’habitude blase les gens du monde sur les plaisirs faciles que leur or leur procure sans peine. « La classe pensante, en France, est celle ([ui jouit de six mille livres de rente. ® Ceux qui ne sont que riches et fort riches s’ennuient profondément et deviennent vite inamusables. Ignorant le meilleur parti à tirer d’une Vie d’homme, impuissants à goûter les joies de l’Art et des lettres <iui demandent une initiation si longue , ils végètent au hasard, traînant lourdement une existence fade, inutile et oisive. — Privés des joies de l’étude, ils se privenl aussi sottement des joies du ctEur; et, dans leur isolement mérité, ils ignorent la douceur de la bienfai.sance et les plaisirs du dévouement. On les étonnerait peut-être, en leur apprenant que dans la théorie de l’égoisme intelligent ou de l’intérêt bien entendu, qui était la philosophie d’Helvétius et celle rte Stendhal, les sacrifices d’un homme dévoué noblement aux autres, sont les moyens
1‘26 l’art kt la vie de 'Stendhal.
les plu.s certains, les conditions les plus essentielles
de son bonheur.
Stendhal méprisait donc l’argent et savait l’art de s'en servir. Parfois même, par exemple lors de la mort de son père il souhaita des positions indignes de lui , uniquement pour se trouver k l’aise , un peu au-dessus du strict nécessaire. — Le nécessaire lui apparais.sait comme l’aspect le plus laid de l’utile ; le superflu lui semblait, au contraire, être k l’indispensable ce que la volonté est au fruit et la grâce à la femme. On peut bien s’en passer, k la rigueur, quand on n’est pas artiste. Mais si peu qu’on le soit, on l’aime, parce qu'en elTet il mérite de l’étre : le superflu, r’ext 1(1 Defiutê.
' Penil.mt qu'il courait les clianip.s. inanijeant son bien à la .suite de Napoléon , son père se niinail. Ruiné lui-même en DMl, par la etiule de l'Eiiipereur, il voyagea cl vécut en Italie. A la révoliilion de 1830, Il fuira dans la carrière des éeriliires ollli-ielles, avec vinat ans de service aduliuistratir, dans le luit unique d'arriver à une pensiun de rclraite, pour laquelle il tallail Ironie ans. Il arrivait A Rouie sans amlillioii , uniquement pour passer div années sans trop d'eiiniii ; cl ensuite retourner achever sa vie à Paris dans une situatiuii un pcuaii-dossus de la pauvreté. .Vote d'Henri Beyte sur lui-meme.
XVH.
Il passa donc six années presque complètes à Milan , dans cette Italie qu’il aimait pour ses mœurs faciles et pour l’indépendance que le monde des salons y laisse aux gens d’esprit. Partagé entre l’étude et les plus douces affections, il y vécut en sage et en épicurien délicat , sans inquiétude ni souci d’aucune sorte. L’n incident assez curieux l’obligea, bien malgré lui, de s’en aller brusquement à Paris.' — La police autrichienne l’accusait, Irès-graliiitement, de carbonarisme , et Beyle ne se soucia point d’attendre sa niiseen jugement pour essayer une justification inutile.
< • Mon dier «'iiiii. il m'arrive le plus u'r.inrl iiiallieur «]ui pAI me (oiiiIhm’ sur la tète.
■ Ues jaloux , car qui est celui qui nVn u pas. ont (ail circuler le bruit (pie J'élnis ici atieiil du uoiivci ncineni rixinvais
• Il y a six mois que cela circule. Je me suis a|iei’yu que plusieurs personnes cberchaienl À ne pas me saluer : je m'en llcliais rondeiiienl . lorsque le bon Plana m’a écril la lellre que ’ious re«e\rn Je ne lui en veux poini : cependant voilà un terrible coup ! Car, enfin, que rail ici ce Français? Jamais la bonhomie milanaise ne pourra comprendre ma vie philosophique, et que je vis ici avec cinq mille irancs mieux qu'à Paris pour douze mille lianes.
• Je suis trop ému pour pouvoir parler d'un autre sujrl. Je n’ai su cela <piil V a deux heures.
• Voilà le coup le plu.s sensible que j’aie eu dans ma Vie.
* Milan, le 23 juillet lt»20.
• à Monsieur le baron de M o Paris, »
1'28 I.’ART liT I.A VIK I>K STF.NDHAI..
— « C’est là, ciil-il, dans une lettre du 23 juillet 1820, le coup le plus terrible que j’aie reçu dans ma Vie ! »
On comprend que cette alerte et ce départ forcé l’aient fait réfléchir. Il était persuadé que l’espionnage gigantesque , organisé en France par Fouché, avait conservé , sous la Restauration , tout son pouvoir occulte. Aussi , dit un de ses biographes ', il n’est sorte de précaution dont il ne s’entourât pour les actions les plus indiirérentes. .lamais il n’écrivait une lettre sans la signer d’un nom supposé : César, Rombet, Cotonet, etc. 11 datait ses lettres d’Abeille, au lieu de Civita-Vecchia, et souvent les commençait par une telle phra.se ; « J’ai reçu vos soies grèges, et les ai emmagasinées en attendant leur embarquement. » Tous ses amis avaient leur nom de guerre et jamais il ne les appelait d’une autre façon. Personne n’a su e.vactement quels gens il voyait, quels livres il avait écrits, quels voyages il avait faits. »
M. Beyle, dit aussi Balzac, n’est point un courtisan. Par grandeur de caractère, ou par sensibilité d’amourpropre , dès que son livre parait, il fuit, il part, il court à deu.K cent cinquante lieues pour n’en point entendre parler. 11 ne réclame point d’article, il ne hante point les feuilletonistes. Il s’est conduit ainsi lors de la publication de chacun de ses livres’ .
* H. B., par un des Quarante.
* t J’afinc, ajoute Balzac, celte fixité de caractère ou celte sensibilité d'amour propre. Si l'oit peut excuser la médiocrité, rien ne plaide eu
BIOr.KAPHIE DE IIENIU BEYEE.
lin rentrant à Paris, Beyle s’y trouva d'abord singulièrement isolé : la société dans laquelle il avait vécu au temps de l’Empire était dispersée. Ceux des hauts fonctionnaires que les proscriptions n’avaient pas brisés, s’étaient avilis par une longue série de bassesses. Beyle n’avait donc aucune ressource de ce côté.
Heureusement son livre sur l’histoire de lu peiiUure en Italie, jeté, comme il disait, à 1a porte de M. le comte de Tracy, lui avait ouvert son salon. Il y rencontra le général Lafayette , le comte de Ségur, Benjamin Constant, et une foule d’autres notabilités parmi lesquelles des femmes de mérite. Le commerce fortifiant de ces esprits distingués lui fit , à la longue , oublier ses derniers regrets.
Pendant l’automne de 1816, des relations d’estime et d’amitié s’élaient établies entre Beyle et lord Byron. Ils détestaient tous deux l’hypocrisie moderne ; et cet
faveur de cette quôle de louant^es et d'artide« à laquelle te livreut les auleura moderne». Cest la mendicité, le paupérisme de l'esprit. Il n'y a pas de chefs-d’œuvre tombés dans l’oubli. Les mensonges, les complaisances de la plume ne peuvent donner la vie à un méchant livre. •
130 l’art et la vie de stendhal.
esprit d’indépendance qu’ils avaient en commun, les lia assez étroitement. — Une courte allusion au caractère de Walter Scott montre sous un jour curieux l’empressement que Byron mettait à défendre ses amis et dans quelle haute estime il tenait le jugement et la critique d’Henri Beyle : — « Il y a dans votre brochure ' une partie de vos observations sur lesquelles je me permettrai quelques remarques ; c’est au sujet de Walter Scott. Vous dites que son caractère est peu digne d'enthousias7ne, en même temps que vous mentionnez ses ouvrages comme ils méritent de l’être. Je connais depuis longtemps Walter Scott; je le connais beaucoup, et je l'ai vu dans des circonstances qui mettent en évidence le vrot caractère de l’homme. Je puis donc vous certifier que son caractère est digne d’admiration, que de tous les hommes, il est le plus franc, le plus honorable, le plus aimable... Je vous prie donc de corriger ou d’adoucir ce passage. » Malgré cette insi.stance flatteuse, Beyle ne modifia en rien son opinion sur l’excessive servilité de Waller Scott. Il ne répondit meme pas à lord Byron, préférant garder le silence , dit M. Colomb , plutôt que de dire une chose désagréable à un homme qu’il aimait et qu’il estimait.
* Hacine et Shat.»peare.
Do 1821 à 1830, Beyle fui loul-à-fait homme du monde et écrivain. C’est de cette époque que date sa réputation de conteur agréable et d’homme d’esprit. Il fréquenta alors tous les suions célèbres où se réunissaient les notabilités de la politique , des arts et des lelti'es. Nous ferons voir plus loin comme ces causeries animées de tous les .soirs préparaient et aiguisaient son esprit, et do quels matériaux il faisait ainsi provision pour son couvre. On écoutait avec plaisir, avec intérêt celte multitude d’anecdotes qu’il contait d’une façon si vive et si originale. Il avait le rare talent de rendre la conversation générale et scs succès de salon aidaient plutôt qu’ils ne gênaient ses travaux littéraires.
Il imprima beaucoup à cette époque ; donnant des articles aux journaux , aux revues françaises et anglaises , « articles toujoui's pseudonymes ou anonymes , nous dit son biographe , mais auxquels les lecteurs, dont il ambitionnait particulièrement le suffrage , mettaient tout de suite le nom de l’auteur. »
En 1822, il essaya de fonder une revue V Aristarque, ou indicateur universel des livres à lire, avec cette épigraphe : t La vérité toute nue. » Eh quoi ! encore un journal littéraire? — Permettez; celui-ci sera différent des autres et voici pourquoi : deux citoyens
132 l’art et la vie de stendhal,
senaienl l’Etat, avant 1814, dans des emplois fort dissemblables; l’un en France, l’autre à l’Étranger. Depuis ils ont voyagé. A la lin , ennuyés de ne rien faire, ils ont cherché une entreprise par laquelle ils pussent faire rendre le dix pour cent à leurs fonds. Ils ont trouvé que la moins ennuyeuse pour eux serait de faire un journal littéraire, où l’on rendrait compte avec une impartialité rigoureuse de tous les ouvrages remarquables qui paraîtraient en Europe, en Amérique et aux Indes.
Jacques et Pierre (ce sont leurs noms) ont pensé qu’ils n’avaient pas besoin d’autres qualités que celles qu’ils s’efTorçaient autrefois de porter dans leurs fonctions publiques: de l’intelligence, beaucoup de droiture, de franchise et de courage.
... Dans les e.xtraits qu’ils donneront des livres nouveaux, ils s’efforceront de faire disparaître l’auteur de l’extrait, pour faire faire connais.sance avec l’auteur du livre.
Les deux citoyens qui entreprennent l’Aristarque ont voyagé de 1814 à 1822. Entre eux deux , ils connaissent à fond les littératures allemande, anglaise et italienne : voilà une phrase naive. Ils demandent la permission de se servir toujours de ce style simple, et d’appeler un chat, un chat. Au surplus, lisseront trèslaconiques ; ils pensent qu’un journal, tel que le leur, doit avoir horreur des phrases de plus de quatre lignes. Ils éviteront soigneusement toute espèce de
UlOGHAI'IIlt; 1>E HKNHl BICYLK. 133
pompe et d’emphase ; ils veulent être utiles aux gens qui achètent des livres nouveaux , mais qui ne veulent acheter que ceux qui s’élèvent un peu au-dessus du vulgaire. On n’annoncera jamais, même sur la couverture de VAristarque , les œuvres littéraires qui ne rempliront pas cette condition.
Ce projet n’eut pas de suite , probablement à cause de quelque obstacle pécuniaire.
La révolution de 1830 surprit Henri Beyle. Lorsque le doute ne fut plus permis sur les résultats de ce grand mouvement, il fit afficher, le l^^ août 1830, un placard revêtu de sa signature, et portant en substance ; que le trône devait être offert à M. le duc d’Orléans , et après sa mort à son fils aîné, si la tmlioa l'en jugeait digne. C’est ainsi qu’il s’occupa un instant des évènements nouveaux avec l’ironie insouciante d’un homme d’esprit, assez dédaigneux, d’habitude, des émotions politiques. Voici par exemple son opinion à l’égard des nouvelles armoiries que la France devait prendre. Beyle écrit au rédacteur en chef de je ne sais quel journal et sous la signature de Olagnicr, de Voiron ( Isère ) : « Monsieur, des hommes graves cherchent des armes, ou plutôt des armoiries pour la France. Toutes les hôtes sont prises. L’Espagne a
134 l’aht et la vie de Stendhal.
le lion ; l’aigle rappelle des souvenirs dangereu.\ ; le coq de nos basses-cours est bien commun , et ne pourra prêter aux métaphores de la diplomatie. A vrai dire, il faut qu’une telle chose soit anthpie. Or, comment bâtir une vieille maison ?
Je propose pour armoiries à la France le chiffre 29. Cela est original , vrai ; et la grande journée du 29 juillet a déjà ce vernis d'héroïsme antique qui repousse la plaisanterie, s
Ce fut là , d’ailleurs , à peu près , la seule part qu’il prit à la révolution de ISGO, et l’on conviendra que de pareilles boutades n’étaient pas suffisantes à justifier des ambitions officielles. Pourtant ses amis s’occupèrent de lui , et le 25 septembre 1830, il reçut le brevet de consul de France à Trieste. Le 6 novembre suivant, il quitta Paris et se rendit à son poste.
Trieste ne lui plut guère ; il le trouva triste et froid ; mais Venise n’étant qu’à trente-trois lieues , il y fit de fréquentes excursions. C’est à Venise qu’il se lia intimement avec le poète Buratti, qu’il avait connu antérieurement.
Je me promenais , dit-il , avec Buratti presque tous les jours, de neuf heures à minuit, en décembre 1830 et mars 1831. Nous soupions ensemble, après minuit.
BIOGRAPHlt DE HENRI BEYLE. 135
de deux heures à trois heures et demie, dans le café de la place Saint-Marc , voisin du café Florian , du côté de la Piazzetla. Je l’aimais tendrement. C’était alors un joli garçon de quarante-cinq ans, toujours fort bien mis. La figure était charmante et fine , l’œil peu animé , excepté après avoir récité trois cents vers. Nous dînions chez madame la comtesse Polcastro ; ses vers nouveaux faisaient le charme des soirées de madame Polcastro. Le père de Buratti ne lui avait laissé qu’une bague de six cents francs , au lieu de quatre cent mille francs dont son patrimoine devait se composer. Je ne sais comment Buratti s’était fait dix à douze mille livres de rente. Il avait épousé sa servanle, à cause de l’habitude, disait-il. Il eut vers 1820 le seul chagrin de sa vie ; ce fut la perte d’un fils âgé de sept ans. »
Beyle ne fit pas un long séjour à Trieste. Moins d’un an après sa nomination, M. de Mettcrnich ayant ouï parler de certains passage.s mal sonnants pour l’Autriche dans les ouvrages publiés par le nouveau consul, lui refusa l'exeqiialur. Force fut donc au ministre des affaires étrangères de lui assigner une autre résidence ; il nomma Beyle consul à Civila- Vecchia, en avril 1831.
13(5 l’akt kt la vie de Stendhal.
■\ peine installé à Civita-Vecchia il s’aperçut que le séjour de cette petite ville lui .serait insupportable. Trop pauvre alors pour vivre d’une vie complètement indépendante, Reyle sollicitait fréquemment des congés qui lui permettaient de revoir Paris et de retremper son esprit dans le commerce des gens et des idées qu’il aimait. Puis, le congé expiré, il reprenait tristement le chemin de Civita-Vecchia.
« Que devenir, en effet, au milieu de bourgeois qui se couchent à dix heures du soir? »
La seule compensation qu’offrait cet exil, était de pouvoir aller souvent à Rome , et d’y faire même d’assez longs séjours.
Les seuls moments agréables du pauvre Henri Beyle étaient ceux où le bateau ;i vapeur déposait sur le rivage, parmi la cohue des touristes européens, quelques hommes d’esprit de Paris. Avec quel empressement et (juelle bonne humeur épanouie, Beyle .se faisait alors leur guide et leur ckerone. 11 échappait pour quelques heures à l’ennui; il lui semblait retrouver comme le [tarfum des conversations oubliées, comme une heure détachée des soirées d’autrefois !
* Tu r.'i» vu. ccl antique p<»rt,
OÙ, iiiiti!» âun uraiid langavt* mort ,
Le Ilot muniiurc
Où Stendhal, eel esprit cliariimiit .
Hempllfu«ait dê>otement Sa «inéenre.
Aifred de Muaset. — A uwn frère, rrveutml triluHr.
BIOr.RAPHIK DE HENRI BEYLE.
Le grand mal de la vie, di.sait-il, c’est l’ennui. Ma t(Me o.st une lanterne magique ; je m’amu.se avec les images, folles ou tendres, ([ue mon imagination me prf>.sente. Un ((uart d’heure aprè.s que je suis avec un sot, mon imagination ne m’oITre plus que dos images ternes et fa.stidieusos... On voit que mes bêtes d’aversion, ce sont le vnlgnire et Vaffeclé. Je ne suis irrité que par deux choses : le manque de liberté et le papisme, que je crois la source de tous les crimes. Un être humain ne me parait jamais que le résultat de ce que les lois ont mis dans sa tête, et le climat dans son cœur. Quand je suis arrêté par des voleurs , ou qu’on me tire dos coups de fusil, je me sens une grande colère contre le gouvernement et le curé de l’endroit. Quant au voleur, il me plaît s’il est énergique, car il m’amuse.
tkimme j’ai passé quinze ans à Paris, ce ipii m’est le plus indilTérent au monde, c’est une jolie femme française. Et souvent mon aversion pour le vulgaire et l’affecté m’entraîne au-delà de l’indifférence. Si je rencontre une jeune femme française et que, par malheur, elle soit bien élevée, je me rappelle sur-lechamp la maison paternelle et l’éducation de mes sœurs ; je prévois tous scs mouvements et jusqu’aux plus fugitives nuances de ses pensées. C’est ce qui
138 l’art et la vie de Stendhal.
fait que j’aime beaucoup la mauvaise compagnie, où il y a plus d'imprévu. Autant que je me connais, voilà la fibre sur laquelle les hommes et les choses d’Italie sont venus frapper.
11 affichait, nous dit-on ', un profond mépris pour le caractère français et il était éloquent à faire ressortir tous les défauts dont on accuse, à tori .sans doute, notre grande nation : légèreté, étourderie, inconséquence en paroles et en actions. Au fond, il avait à un haut degré ces mêmes défauts, et pour ne parler que de l’étourderie, il écrivit un jour deCivita- Vecchia à M. de Broglie, ministre des affaires étrangères, une lettre chiffrée et lui transmit le chiffre sous la même enveloppe.
Toute sa vie il fut domipé par son imagination et ne fit rien que brusquement et d’enthousiasme. Cependant il se piquait de n’agir que conformément à la raison. D’ailleurs il ne discutait guère. Ceux qui ne le connaissaient pas attribuaient à un excès d’orgueil ce qui n’était peut-être que respect pour les convictions des autres : « Vous êtes un chat, je suis un rat, ® disait-il souvent pour terminer les discussions.
Il n’avait aucune foi religieuse ; « Ce qui excuse Dieu, disait-il, c’est qu’il n’existe pas. »
Il avait fait un drame de la vie de Jésus-Christ. Il
H. B., frar un des Quarante,
l’avait représenté comme une Ame simiile, naïve, toute pleine de sensibilité et de tendresse, mais incapable de commander aux hommes. Jésus-Chri.st, dans ce drame, exploitait à son profit la doctrine de Socrate. Y a-t-il de l'amour dans votre drame? lui demandaiton. « Beaucoup! Et saint Jean le disciple chéri? » Il soutenait que tous les grands hommes ont eu des goûts bizarres et citait .\lexandre. César, vingt papes italiens; il prétendait que Napoléon lui-même avait eu du faible pour un de ses aides-de-camp.
On aimait à l’entendre parler des campagnes qu'il avait faites avec rEmpereur. Mais ses récits ne ressemblaient guère aux relations officielles.
Sur l'amour Beyle était encore plus éloquent que sur la guerre, il était toujours amoureux ou croyant l'être. Mais il avait eu de l'amour -passion pour madame Curial, alors qu'elle était dans tout l'éclat de sa beauté. Il avait pour rivaux bien des hommes puissants, entre autres un général fort en faveur, Caulaincourt, qui abusa un jour de sa position pour obliger Beyle à lui céder sa place auprès de la dame.
Le soir môme, Beyle trouva moyen de lui faire tenir une petite fable de sa composition, dans laquelle il lui proposait allégoriquement un duel. Je ne sais si la fable fut comprise, mais on n’accepta pas la moralité, et Beyle reçut une verte semonce de M. Daru .son parent et son protecteur. Il n’en continua pas moins ses poursuites.
1 io L’AHT KT la vie de STENDHAL.
Un autre amour-passion fut pour une belle milanaise nommée madame Grua. Malgré la bonne foi des Italiennes, i|u’il opposait sans cesse à la coquetterie des nôtres, madame Grua le trahissait indignement. Elle avait eu l’art de lui persuader que son mari , le plus débonnaire des hommes, était un monstre de jalousie, et elle obligeait Beyle à se cacher à Turin, car sa présence h Milan l’aurait perdue, disait-elle. Une fois tous les dix Jours, au cœur de l’hiver, Beyle venait à Milan dans le plus strict incognito, se cachait dans une méchante auberge et la nuit était introduit chez sa belle par une femme de chambre qu’il payait bien. Cela dura quehjne temps et toujours des précautions infinies. Pourtant la femme de chambre eut un remords et lui avoua qu’on le trompait et qu’on avait autant d amants dilférents qu'il passait do jours en exil. D’abord il n’en voulait rien croire; à la fin, cependant il accepta une expérience : on le fit cacher dans un cabinet, et Ui, en mettant l’œil au trou d’une serrure, il vit, à trois pieds de lui, la plus monstrueuse pièce de conviction.
(T Vous croirez peut-être, ajoutait Beyle, que je sortis du cabinet pour les poignarder? Nullement. Il me sembla i(ue j’assistais à la scène la plus bouffonne et mon unique préoccupation fut de ne pas éclater de rire pour ne pas gAter le mystère. Je sortis de mon cabinet noir au.ssi discrètement que j’y étais entré, ne pensant qu'au ridicule de l’aventure, en riant tout
seul, au demeurant plein de mépris pour la dame, et fort aise, après tout, d'avoir ainsi recouvré ma liberté. J’allai prendre une glace, et je rencontrai des gens de ma connaissance qui furent frappés de mon air gai, accompagné de quelque distraction ; ils me dirent que j’avais l’air d’un homme qui vient d'avoir une bonne fortune. Tout en causant avec eux et prenant ma glace , il me venait des envies de rire irrésistibles , et les marionnettes que j’avais vues une heure avant dansaient devant mes yeux. Rentré chez moi, je dormis comme à l’ordinaire. Le lendemain matin la vision du cabinet noir avait cessé de m’apparailre sous son aspect bouffon. Cela me sembla vilain , triste et sale. Chaque jour ajoutait un nouveau poids à mon malheur. Pendant dix-huit mois je demeurai comme abruti, incapable de tout travail , hors d’état d’écrire , de parler et de penser. Je me sentais oppressé d’un ma! insupportable, sans pouvoir me rendre compte nettement de ce que j’éprouvais. Il n’y a pas de malheur plus grand, car il été toute énergie. Depuis, un peu remis de cette langueur accablante, j’éprouvais une curiosité singulière à connailre toutes l&s infidélités qu’on m’avait faites. Gela me faisait un mal affreux ; mais pourtant j’avais un certain plaisir physique à me la représenter dans le cours de .ses nombreuses trahisons. Je me suis vengé, mais bêtement, par du persifflage. Elle s’affligea de notre rupture et me demanda pardon avec larmes. J’eus le
l’art et la vie de STENDHAL, ridicule orgueil de la repousser avec dédain. Il me semble encore la voir me suivre, s’attachant à mon habit et se trainaiit à genoux le long d’une grande galerie. Je fus un sot de ne pas lui pardonner, car a.ssurément elle ne m'a jamais tant aimé que ce jourlà'. »
Bcyle paraissait convaincu de cette idée répandue sous l’Empire, qu’une femme peut toujours être prise d’assaut, et que c’est pour tout homme un devoir d’essayer: « Ayez-la; c'est d’abord ce que vous lui devez, ’ » disait-il à un de ses amis qui lui parlait d’une femme dont il était amoureu.x. Un soir, à Rome, il contait à M... que la comtesse Cini venait de lui dire voi, au lieu de lei, et il lui demanda s’il ne devait pas la M. M... l'y e.vhorta fort.
Bien qu’il n’ait jamais été très-hardi auprès des femmes, il prêchait la témérité au.\ jeunes gens. 11 voulait que, jusqu’à trente ans, un homme se trouvant avec une femme seule tentât l'abordage . Cela réussit, disait-il, une fois sur dix ; or, la chance d’un sur dix vaut bien la peine d’essuyer neuf rebuffades*.
« Si vous vous trouvez seul avec une femme, disaitil, je vous donne cinq minutes pour vous préparer à l’effort prodigieux de lui dire ; je vous aime. Dites-
* .\otr» et Souvenir».
• *w<yrc-la;c’ej!l d'abord ce qiic vous lui devez,
El vous resliinerez spn>j‘ si vous pouvez. » Kîhkssf.t.)
* H. B., pur MM det (Quarante.
VOUS : a Je suis un lâche si je n’ai pas dit cela avant cinq minutes. » N’importe de quel air et dans quels termes vous ferez votre compliment. Suffit que la glace soit brisée et que vous soyiez bien déterminé à vous mépriser vous-même si vous manquez de cœur.
Pour terminer sur le sujet de l’amour, Bcyle croyait qu’il n’y avait "de bonheur possible en ce monde que pour un homme amoureux, a Tout se peint en beau pour lui, disait-il. Je voudrais être amoureux de Mademoiselle Flore des Variétés et je ne porterais pas envie à don Juan *. »
On comprend qu’il soit difficile de raconter tout ce qu’on sait sur ce chapitre. Henri Beyle était, d’ailleurs, assez discret sur ses aventures personnelles. Tout ce que l’on peut dire , c’est que dès l'âge de quinze ans jusqu’à sa mort , l’amour fut sa principale pen.sée et le mobile de toutes ses actions. M. R. Colomb qui nous donne ces détails intimes , ajoute avec une candeur naïve que « c’est dans la classe élevée que ses hommages ont été accueillis avec le plus de faveur. » Un autre biographe de Beyle, M. A. Bussière, nous dit aussi, à mots couverts, que le dernier mot de sa vie comme de son épitaphe ^amàj, se trouve
' P. Mérimée. et Souvenire.
114 l’art LT LA VIL DK STKNDIIAL.
dans le cœur d’une femme: « Femme franeaise, de lieuucoup d'esprit et d’une grande beauté, femme ii qui Henri Beyle n'a offert qu’une tendresse sans exigences et qu’un dévouement désintéressé, ce que Matta, dans les Mémoires de Grammont , appelle servir sans gages. Ce sentiment, dit M. Bnssièrc, qui était plus que de l’amitié, pfus que de l’amour aussi , puisque l'amour ne connaît guère l'abnégation , a laissé un monument de son intensité et de sa pureté dans une correspondance pleine de bonhomie et de sereine affection.
Cette correspondance prouve que l’abandon sans réserve et la bonne foi ax’eugle de la passion ont pu .se concilier chez lui avec la clairvoyance matoise qui analyse tontes les impressions , avec l’ironie qui les devance. Elle prouve surtout que son Ame comprenait toutes les délicatesses, qu’elle était au niveau des .sentiments les plus élevés, les plus purs, et qu’il les prenait assez an sérieux pour ne pas se ménager sur les sacrifices qu’ils imposent.
M. R. Colomb confirme ce témoignage dans la notice biographique qu’il a consacrée à son ami et il ajoute ; « des circonstances qui me seront toujours chères , m’ayant procuré la connaissance de cette femme si distinguée ' dont parle M. Bussière, je dois déclarer que son éloge, quelque flatteur qu’il puisse paraître ne •s’offre à moi que sous l’aspect d’une vérité affaiblie. »
' Madame J. G. est morte à Pans, le G avril I8ÔG.
I1I0(;RAI*HIK UK HKNItI IIKYLi;.
-li')
Nous avons laissé Beyle ennuyé du séjour et de l’isolernent intellectuel dans lesquels sa place de consul le fixait à Civita-Vecchia. Sa santé en outre, s’accommodait mal du climat. Malgré toutes ses demandes il ne put obtenir d’échanger ce consulat contre un de ceux d’Espagne.
Un jour, à Rome, vers le milieu du mois d’octobi'c 183-2, a.ssis sur les degrés de l’église de San- Pietro-iu-Moulorie , contemplant un magnilique coucher de soleil, il se trouva insensiblement plongé dans une mélancolie douce. A mesure i(ue les teintes de la lumière s’alTaiblissaient, il vint ^ songer qu’il allait avoir cin<[uante ans dans trois mois , et il s’en alïligea comme d’un soudain malheur. L’idée d’écrire sa vie lui vint à l’esprit. Ce i)rojet n’eut d'autre ré^ sultat que quelques notes décousues et incomplètes que nous avons citées. On doit vivement regretter qu’il n’ait pas réalisé ce projet. Lui qui avait tant vu de choses curieuses et d'hommes célèbres aurait pu composer les mémoires les plus intéressants, a Quel dommage, s'écrie M. R. Colomb, qu'Henri Beyle n’ait pas laissé la relation de sa vie d’auteur, d’observateur, de voyageur, de 1814 à 18-401 »
A chaque nouveau congé Beyle arrivait à Paris. 11
146 l’art et la vie de Stendhal.
y séjourna même du 24 mai 4836 jusque vei’s la fin de juin 1839. Il reprit, nous dil-on, pendant res trois années, ses anciennes haliitudcs, écrivant des romans et des nouvelles, prenant ses repas au café anglais, se montrant, de neuf heures à minuit, dans les salons en vottue. Puis , soudainement , il quittait Paris pour trois mois, six semaines qu'il allait passer en France, en Espagne, en Écosse, en Irlande < s’apercevant trop tard , du vide de sa bourse, déjà allégée de la moitié de son traitement par suite du congé. »
J'espère que le lecteur qui a lu ju.squ’ici la biographie d’Henri Beyle .s’intéresse maintenant assez à son caractère pour lire, avec plaisir, les détruis inléres- •sants que donne son ami d'enfance, M. H. Colomb, sur sa personne physique, ses habitudes et ses allures extérieures. Nous y joindrons le portrait d’Henri Beyle fait par lui-môme sous le nom de Roizard.
U Henri Beyle, dit M. Colomb, était d’une taille moyenne, et chargé d’un embonpoint qui s’était beaucoup accru avec l’âge; ses formes athlétiques rappelaient un peu celles de V Hercule Fam'ese. Il avait le front beau, l'ieil vif et perçant, la bouche sardonique, le teint coloré, beaucoup de physionomie, le col court, les épaules larges et légèrement arrondies , le ventre développé et proéminent, les jambes courtes, la
hi(k;rapiiik i>k iii.nri hf.yi.e.
(It'iijaivlie assurÔR. O. ((iie HcyK; avait île mieux, e'clail la main, et pour attirer l’attention sur elle, il tenait ses oniiles iléinesurémeut lonjîs. Kn 1834, M. Jalley, faisant à Home la statue île Mirabeau, obtint lie Beyle la permission de dessiner sa main , pour la donner au iirinee des orateurs, ce qui le flatta sin^ulièi’ement ; car eliaeun sait que Mirabeau avait la main très-belle. Le Mirabeau de M. Jalley lijiiira h l'exposition du Louvre en 183.-). .le serais tenté, ajoute M. (à^ilomb, de croire que le scul|iteur, tout en co|iiant la main , ne négligea pas de (irendre quelques-unes des lijines de l'abdomen de son modèle, n
Let ensemble physique, on le voit, laissait beaucoup à désirer, sous le rapport de la beauté et de l’élégance. Malgré les illusions que ramour-propre et des succès de salon peuvent enfanter, Heyle ne se dissimulait pas absolument ses désavantages. Mais il se con.solait, dit M. Colomb, en pensant que les qualités de l'Ame, l’esprit, le naturel, font disparaître la laideur, quand elle est sans dilTormité.
« Ayant conservé fort tarrl la prétention ( d’ailleurs justifiée), d'homme à bonnes fortunes Beyle profe.s.sait une soumission absolue aux lois de la moilf. Si dilTérent des autres, en toute chose, il se rapprochait du vulgaire sur ce seul point. Personne n’en suivait plus aveuglément les caprices. Il mettait à contribution toutes les ressources de l'art, pour corriger on dissimuler les torts de la nature envers
148 l’art et la vie de Stendhal.
lui , coinnie les Iriices de lii inaivhe du teiuiKs. Ainsi , à cinquante-neuf ans, Reyle se coiffait comme un jeune homme. Sa tête, faiblement garnie de cheveux, au moyen d’un fort toupet d’emprunt , offrait l’aspect d’une chevelure à peu près irréprochable. Do gros favoris, pi-olongésen un large collier de barbe passant sous le menton, encadrait la face. Kst-il besoin d'ajouter que les cheveux et la barbe étaient soigneusement teints en brun foncé. Puis , le cigare à la bouche , le chapeau légèrement sur l'oreille , et la canne à la main , il se mêlait aux beaux du boulevard des Italiens. Sa susceptibilité jjour tout ce qui compo.sait sa toilette était extrême ; une ob.servation, quelque légère qu’elle fût, sur la coupe d’un habit ou d'un pantalon [louvait le choquer sérieusement, car elle lui apparaissait comme une sorte d'épigramme à l'adresse de son physiipie : c’était chez lui une fibre délicate. *
On n’aime guère cos soins puérils ou séniles , mais on n’a pas encore soixante ans, et , tant ipt’on a des cheveux noirs, on blême bien facilement les faux toupets et la peinture appliipiée au visage. D’ailleurs quand on veut plaire , il faut bien emprunter aux femmes quelques-unes de leurs ruses et de leurs moyens ordinaires. A notre époque de macjuillages et de fiux chignons, on doit être indulgent pour les faiblesses, si communes, de Stendhal.
Une conclusion plus inqiortunte est celle qu’on peut
DIOCnAT'IIIK I>E ilENrU ÜEYLE. 149
tirer de son portrait physitpie. Stendhal, eoinine vovis voyez, est tjros, fort, rouge, d’un tempérament sanguin et nerveux. Artif et vigoureux dans sa jeunesse, il devient lent et loui'd avec l'âge, et la dépense de forces n’étant plus assez grande, il y a tendance à l’obésité, aux affections goutteuses et aux congestions cérébrales dont la dernière attaque devait le foudroyer. Or, (pielle que soit l’idée tpi’on se fasse de l’élre humain, un ou double, personne ne peut nier l’inlluence du tempérament. Les pensées et les sentiments d'un homme sanguin ne ressemblent guère aux pensées et aux sentiments d’un lymphati(pie ou d’un bilieux. Les iieiisées d’un homme sanguin sont vives, abondantes, fécondes, et si ce sanguin est en même temps nerveux, comme l’était Stendhal, ces pensées soudaines .seront en môme temps originales, et d'un tour imprévu. D(i plus, comme l’aptitude ;'i la passion est en raison directe de la puissance d’imaginer, nous verrons, au prochain chapitre, comment ce tempérament sanguin-nerveux, influe sur le caractère do Beyle et sur ses goûts. La vigueur de son sang le rend ini[)étueux, actif, sensuel; son audace le rend calme ; ses nerfs l’excitent à des passions courtes. Mais l’habitude de la réflexion lui a appris à se maîtriser, en toutes circonstances graves. Son audace, son s<mg-froid , sa promptitude de décision , son mépris des préjugés vulgaires, font de lui un grand politique, habile à
ir>0 I/AHT KT la vil DK STLNDllAL.
dissimuler el à attaquer , pour mieux réussir.
Je lie reviendiai pas, ici , sur ses habitudes d'amoureux ou d'iiomme à bonnes fortunes ; j’aurai une occasion naturelle d'exposer en les critiipiant ses idées personnelles, en analysant son livre De r Amour.
Dans ce traité, tant loué et tant dénigré , Stendhal n’a fait , à mon avis , ipie tlu-orixrr sa méthode et ses observations per.soiuielles en généralisant les principes ipi'il tirait de son expérience. Ce procédé analytique et expérimental lui est habituel. 11 empêche les redites, et s’il laisse passer des erreurs au milieu du nouveau, il fait en somme plus avancer la science qu’une compilation d’anthologies érotiques ne saurait faire. Nous retrouverons dans les théories de Stendhal ce mélange de curiosité, de vanité, de passion élevée et sensuelle tout ensemble, que nous avons déjà légèrement indiqué dans son caractère.
11 semble i]ue dans ses sentiments, ou du moins dans l’étude attentive qu’il en fait, dans l’analy.se pénétrante à laquelle il les somnel, ce qui domine est la curiosité de l'artiste, et de l’observateur physiologiste plutôt que la passion naïve de l’homme simplement passionné et amoureux.
On verra (|u’il est bien diflicile de pe.ser exactement les vrais mobiles et les vrais sentiments d’une nature aussi riche et aussi compliquée que celle d’Henri Beyle , dans laipielle les émotions
BIOCinAPIllK DE HENRI BEYLE. 151
et les mobiles les plus opposés se balançaient et s’entrelaçaient successivement dans une proportion pres([ue impossible à indiipier avec exactitude. Il faut s’en rapporter sur cela ."i lui-méme, dans ses lettres et ilans les notes curieuse que nous aurons occasion de citer, lit pour compléter ces indications et celles de son fidèle et minutieux biographe, M. R. Colomb, il faudra s’en référer à la correspondance de Jacquemonl, à la biograiihie anonyme attribuée à M. Mérimée, aux souvenirs de M. Ampère et du petit nombre d’hommes distingués qui l’ont personnellement connu. Voici du moins ce qu’en dit M. Sainte-Beuve dans le tome neuvième des anciennes Causerieit du Lundi . « Ceux qui ont connu personnellement M. Beyle ’, et qui ont le plus goûté son esprit, sont heureux d’avoir à reparler de cet écrivain distingué, et, s’ils le font quelquefois avec moins d’enthousiasme que les critiques tels que M. de Balzac, qui ne l’ont vu <pi’à la lin et qui l’ont inventé, ils ne sont pas disposés pour cela à lui rendre moins de justice et à moins reconnaître .sa part notable d’originalité et d’influence, son genre d’utilité littéraire. »
M. Sainte-Beuve, avec sa pénétration habituelle d’analyse , définit et classe successivement en Stendhal les deux personnages distincts ; le critique d’art et le romancier ; puis, après avoir raconté et apprécié sa
‘ Arlirlc ilu 2 janvinr 18.0.
152 l’art et la vie de Stendhal.
Vio, son caractère et ses œuvres, il arrive en terminant à sa personnalité pliysiipie. Il imliipie aussi son tempérament sani{uin et apopleetirpie dans ce portrait qu’il faut placer à côté de celui de M. Coloml).
« Au physique, dit M. Sainte-Beuve, et sans être petit, il eut de bonne heure la taille forte et ramassée, le cou court et sanguin ; son vi.sage plein s’encadrait de favoris et de cheveux bruns frisés, artiliciels vers la fin ; le front était beau, le nez retroussé et quelque peu îi la Kalmouck ; la lèvre inférieure avançait légèrement et s’annoncait pour moqueuse. L’œil assez petit, mais très-vif, soe.s une voûte sourcillière prononcée, était fort joli dans le sourire. Jeune, il avait eu un certain renom dans les bals de cour par la beauté de sa jambe, ce qu’on remarquait alors. Il avait la main |iotite et fine, dont il était lier. 11 devint lourd et apoplectique dans ses dernières aimées, mais il était fort soigneux de dissimuler, même à ses amis, les indices de décadence. »
Voici maiiilenant, pour être comiilct, le portiait qu’llenri Reyle a fait de lui-méme, sous 1e nom de Roizard.
0 Üu caractère, en apparence, le plus changeant; un mot, quelquefois, l’attendrissait jusiju’aux larmes; d’autres fois, ironique, dur, par crainte d’être attendri et de se mépriser ensuite comme faible, (fêtait un homme a.ssez grand, de plus de quarante ans. Ses traits étaient grands, point beaux , mais extrêmement
Digilized by Cooglc
mOGRAl'HIE DE HENRI BEYLE. 153
mobiles. Ses yeux exprimaient le.s moindres nuances de s<îs émotions. Et c’est ce (jui mettait son orgueil au déses|)oir. Lorsqu’il craignait ce malheur, il était brillant, amnsîint, rempli des saillies les plus imprévues; il électrisait ses auditeurs, et rendait le bâillement impossible dans le salon où il se trouvait. Dans ces moments, il inspirait les aversions les plus vives ou des transports d’adtniration. Il est impossible de .se montrer plus brillant et plus homme d’esprit, disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l’imprévu de ses saillies elTrayaient les gens médiocres, et lui valaient bien des ennemis. Lorsqu’il n’avait pas d’émotion, il était sans esprit. D’ailleurs, il n’avait pas de mémoire, ou dédaignait de l’appeler à son secours. Sa parole , alors, était aussi discrète que l’expression de sa physionomie l’était pou. Son orgueil eût été au désespoir de laisser deviner ses sentiments.
» Un mot touchant, une expression vraie du malheur, entendue dans la rue, surprise en passant près d’une
boutique d’artisan, l’attendrissait jusqu’aux larmes.
Mais s’il y avait la moindre pompe (sostenutezza) , la moindre possibilité d’alTectation dans l’expression d’une douleur, quelque légitime qu’en fût le motif, alors il n’y avait plus que l’ironie la plus piquante dans les regards et dans les mots de Roizard. Jamais, rien de sérieux, jamais rien de pompeux, de triste même, dans sa conversation. Il ne parlait jamais de ce qui, seul, avait droit à son intérêt: un sentiment
vrai, ou l’héroïsme se sacrifiant pour la patrie!
« Dès l’âge de seize ans, cet être, ainsi fait, avait été placé dans la sphère d’activité de Napoléon ; il l’avait suivi à Moscou et ailleurs. Pendant qu’il courait les champs, mangeant son bien à la suite du grand homme, son père se ruinait. Ruiné lui-môme personnellement en -1814, par la chute de Napoléon, il avait voyagé et vécu en Italie. A la révolution de 1830, Roizard, qui avait vingt ans de service , était entré dans la carrière des écritures offu-ielles , dans le but unique d’arriver à une pension de retraite, pour laquelle il fallait trente ans de servii-e. »