LINA CAVALIERI
rillons de la fête de Pâques, les guitares russes dans la coulisse, et surtout la scène finale : la mort de Stephana, une des pages les plus émoiionnantes de l'ouvrage.
Dans son ensemble, et malgré un premier acte moins heureux, la partition de Sibcria est une œuvre de maître, une œuvre superbe, à coup sûr la plus
remarquable et la plus vibrante delà jeune école italienne.
Au point de vue du succès universel, je déplore qu'elle soit si uniformément dramatique et si noire, privée qu'elle est presque entièrement de contrastes lumineux I
Je me hâte d'ajouter que le public des Italiens n'a point paru s'en plaindre, puisque, à rencontre des spectateurs milanais, il a accueilli chaleureusement Siberhi. et qu'il a tait k son auteur, le maestro Giordano, une ovation triomphale.
J " a j i:> u t e r a i que l'exécution est admirable en ce qui concerne les chœurs et l'orchestre de M. Campanini.
Le ténor, superbe. J'en dirai autant du et je couronnerai de fleurs
M. Bassi, a une voix baryton, M. Ruifo, Mlle Pinto.
Depuis le colossal et universel triomphe de C'jj'j/leria rusticana et depuis la mort de Verdi, M. Pietro Mascagni est, si je ne me trompe, le plus illustre compositeur italien vivant. Aussi en voyant figurer sur l'affiche du théâtre de M. Sonzogno/'.4;»;foFr;7,-, qui fut le second ouvrage du jeune maestro, le public s'attendait-il à trouver dans cette partition de véritables merveillesl Or, si l'Amico Frit-^ a des qualités
qui, malheureusement, sont, dans la plupart des situations, trop dramatiques pour l'idvlle simplette d'Erckmann-Chatrian, ces qualités ne me paraissent pas valoir celles qui firent la fortune de Cavalleria. Et puis Torchestration parfois « fanfarante » de l'œuvre a déplu à beaucoup d'auditeurs qui ont peu goûté certaines débauches de tuba et de cornet à pistons en goguettes.
De là cette sorte de déception dont plusieurs n'ont pu se défendre, sauf durant le second acte où il y a des pages charmantes et généralement assez bien dans la note du poème.
J'ajouterai que, malgré ces réserves, l'Amico Fritj est tellement bien chanté parle plus admirable ténor de « bel canto » qui soit, M. de Lucia, et par la plupart des autres interprètes, que les applaudissements ont été nombreux. Et puis, M. Eerrari dirige avec tant de talent!
C'est égal, mon regret est sincère de ne pas voir au répertoire de cette saison Willijni Ralcliff ou les Rant^au. ou Iris, qui renferment, si j'en crois les ondit, des pages de grand effet, et où l'on trouve vraiment la main du célèbre maestro italien.
Fedora. de M.\l. Sardou etGiordano, que le Théâtre Italien a affichée jusqu'au lendemain de l'Amico Fritj, a provoqué un enthousiasme à nul autre pareil. Et cependant je crois que si cette œuvre n'avait eu comme interprète Caruso, le roi des ténors italiens, et la Cavalieri, la plus jolie chanteuse et le plus bel organe qu'on puisse rêver, — la Cavalieri, partie des Folies- Bergère pour arriver, par la persévérance et par le talent, à la gloire d'une très grande artiste, — je crois, dis-je.que le succès n'aurait peutêtre pas pris des proportions à ce point triomphales.
En effet, pour être extrêmement intéressante, avec de jolies mélodies et des pages vraiment dramatiques, la partition de Fedora ne renferme point la musicalité, la facture, l'originalité et principalement l'émotion qui se dégage de Siberia. Et puis la pièce de Sardou était si complète sans musique, qu'on se demande sans cesse, en entendant la partition nouvelle, la raison pour laquelle on l'en a revêtue....
La Cabrera ayant remporté au concours Sonzogno le prix de Joooo francs, on s'explique que le théâtre de rOpéra-Comique ait cru intéressant de mettre le public à même d'apprécier l'œuvre couronnée , celle-ci étant due à la plume de deux auteurs français, M. Henri Cain, le librettiste très connu, et M. Gabriel Dupont, un jeune second prix de Rome. Ce dernier, en danger de mort pendant longtemps, fêtait ce soir sa guérison en même temps que celle de M. Albert Carré, l'éminent directeur, que chacun était heureux de revoir, après deux mois de maladie grave, dans
ce théâtre dont il fait la gloire. C'est dire que l'auditoire était venu en foule avec toute la sympathie et tout l'enthousiasme désirables et qu'au moment oii le rideau s'est ouvert sur un joli décor espagnol de M. Jusseaume, tous les cœurs Inuiaient à l'unisson.
L'action, dont le sujet peut se résumer en quelques mots, se passe au pavs basque.
La Cabrera est une gardeuse de chèvres qui, oubliant les serments faits à son promis avant le départ de celui-ci pour la guerre, se laisse séduire pendant sa longue absence. Quand le jeune homme, Pedrito, reparait au village, il ne tarde pas à connaître la vérité et à chasser l'inlidèle. Mais, depuis son départ, la vie lui est devenue odieuse. De son coté la pauvre femme, épuisée par le chagrin, par la misère, et surtout par la mort de son enfant, rentre au pays pour V mourir dans les bras de Pedrito, dont le pardon, hélas! vient trop tard.
Naturellement, à cette histoire déjà connue M. Cain a ajouté, avec son talent et sa délicatesse de touche habituels, de nombreux hors-d'œuvre, plus pittoresques les uns que les autres et propices à exciter l'imagination du musicien.
M. Gabriel Dupont s'est hâte de lui témoigner sa reconnaissance en accordant à ces hors-d'œuvre une place importante dans la partition, qui est avant tout la partition d'un homme de théâtre.
Homme de théâtre il l'est au point de sacrifier parfois à des effets purement dramatiques le côté musical de son œuvre. Trop souvent il se montre peu scrupuleux sur le choix des motifs qu'il confie d'ordinaire aux basses de l'orchestre, doublant le chant, et qu'il répète à satiété, sans songer qu'en musique les redites n'ont aucune parenté avec le développement. De nombreuses influences se font jour dans le cours de l'ouvrage: Massenetv voisine avec Chabrier, et même, quand la crainte de ne pas être assez moderne semble s'emparer de lui, les successions d'accords de neuvième ou celles d'accords parfaits, amenant les tons les plus étrangers l'un à l'autre, font immédiatement d'intempestives apparitions. Mais ce sont la défauts de débutant qu'il sera facile de corriger. En ce qui me concerne, je suis convaincu, après avoir fait la part des très grandes qualités de sentiment, de charme et de chaleur de la Cabrera et aussi celle de ses quelque défauts de jeunesse, que la prochaine de M. Dupont sera une œuvre de premier ordre. En attendant, j'ai applaudi avec joie les pages les mieux venues de sa partition, ainsi que l'admirable créatrice du rôle de la Cabrera à Milan, Mme Bellincioni, qui est incontestablement une des plus grandes artistes de l'heure présente. M. Clément, très en progrès quoique encore trop conventionnel, fut son digne partenaire.
Les chœ-urs ont fait vaillamment leur devoir: et quant au remarquable orchestre de M. Luigini, il a droit à une grande part du succès qui a accueilli la Cabrera.
Fernand Le Borne.
\1M !•; [■ l.i:S ARTISTES
LF, GRAND liATARI) Dl] IHJlKGOGNE
UN HArX-DE-FORME VERS l85o
L'Art dans la Mode
Un vent de- tempett, un vunt de dcstructiDn passe sur les « tuyaux de poêle «, — pas, hélas 1 sur ceux dont la multitude chaque jour croissante déshonore la noble physionomie des palais de la place de la Concorde... entre autres..., — mais sur les couvre-chefs d'aspect similaire, dont le premier type apparut, diton, pour la première fois en public le i8 avril i8o5, dans les rues de Londres. L'audacienx élégant qui osa « lancer » cet objet bizarre faillit du même coup être lancé dans la Tamise par une foule d'abord mise en gaité par le spectacle imprévu de ce tube cylindrique promené sur une tète humaine; mais bientôt une fureur esthétique succédait au joyeux étonncment, et le premier chapeau haut de forme était lacéré pendant que son propriétaire s'échappait à grandpeine, poursuivi par les huées populaires.
Les temps ont changé et, aussi bien sur les bords de la Tamise que sur les bords de la Seine, et d'autres fleuves, le chapeau haut de forme, le chapeau de soie, le tube, le tuyau de poêle, le galurin... quel nom encore lui donner? — se promène librement, en toute sécurité, au milieu de la foule indifférente et domptée....
.lusques à quand abusera-t-il de notre patience:... Les vives critiques que soulève depuis quelques mois son agaçante et inexplicable longévité aboutirontelles enfin a un prochain détrônement, et l'invasion du tuvau de poêle sans reflets et du feutre mou accompagnant le smoking et même l'habit au foyer des théâtres, sont-ils les signes avant-coureurs i.riine éclipse définitive et prochaine? On l'affirme.
lispérons-le sans trop v croire, car, à travers l'histoire mouvementée de son existence, les affaissements, les lléchissemenls du chapeau haut de forme ont été suivis de redressements prodigieux, de développements extraordinaires, de surgissements quasi babyloniens.
Le second Empire a été surtout le cadre historique de ces résurrections déconcartantes, de ces apothéoses souveraines, le merveilleux terrain de culture de ces floraisons cylindriques, sur les têtes des Grammont-Caderousse, des Metternich, et même des Napoléon IIL
C'était le grand chapeau du petit Napoléon.
Mais nous protestons de toute la force de notre conscience historique contre l'affirmation du publi-
Collection Boiinjl.
l'N HAIT DlC KORMi: F,N 1 84O
t"N HAri-DK-FORMIC VICRS l85o
cisie imparfaitement renseigné dernièrement que le chapeau haut de forme fit sa pre- .
mière apparition le i8 avril i8o5 dans la capitale anglaise.
Ses origines sont bien plus lointaines.
Nous vient-il aussi de la Grèce, comme le tutu' Troublante énigme Mais assurément les bourgeois et même les villageois du xv" et du xvi* siècle le connurent.
Durer en a fixé, pour l'éternité, la silhouette grotesque dans sa Mise au Tombeau^ où on le retrouve avec ses longs poils, tout comme sur le chef de Ludovic de Grammont ou du prince de Metternich, et le grand bâtard de Bourgogne le porta avec une crânerie peu ordinaire, comme on peut s'en rendre compte par
qui prétendit tout
i-contre, empruntée au musée de Chantilly. 11 n'est pas jusqu'au mystique Van Eyck qui n'ait cru devoir, lui aussi, coiffer ses plus élégants bourgeois de l'adVeux tuyau de poêle en question, et le glorifier dans de purs chefs-d'œuvre, comme celui de la National Galler)-, de Londres : un marchand flamand cl sa fcnnnc. N'oir aussi l'admirable portrait d'un gentilhomme deTerb(jrch dans la même galerie.
Tous ces propos légers n'ont d'autre but que d'éveiller des doutes et de faire naître d'instructives controverses sur les origines de l'indestructible chapeau haut de forme bien antérieur, comme on le voit, à l'époque napoléonienne.
t'N HAl'T DE FORME A LA FIN DU SECOND EMPIRE
LiLIA ROBERTS.
CALLUT
LA TOUR i>\: iNi:sLb;s
Jacques Callot, peintre de mœurs
De la vie Je Callot, nos contemporains ne connaissent guère que les légendes mirifiques qui font de sa biographie une série d'aventures surprenantes et joveuses, assez conformes à l'idée que nous concevons d'une époque de ripailles fastueuses et de bravoure empanachée, de misère orgueilleuse et d'inconsciente cruauté. Le souvenir de quelques planches • — presque toutes tirées des Misères de la (ïiierrc et constamment reproduites, comme l'Estrapade et le Pillage d'un Monastère, a gardé de l'oubli une partie de l'œuvre de Callot, quoique l'engouement du dix-neuvième siècle se soii porté de préférence sur les maîtres prestigieux du dixhuitième et sur les principaux interprètes de l'épopée impériale. Cependant, ce que le nom de Callot évoque, d'habitude, aux imaginations, ce sont ces bossus difformes et grotesques, ces mendiants dépenaillés et pitoyables, ces bohémiens chez qui Don César de Bazan fréquenta plus d'une fois, ces personnages de la Comédie Italienne d'un ca- poutrait
ractère si décisif, ce sont Grariirc de Vostenn
ces gobbi, ces barunii, ces balli, dont se délectent les amateurs de caricatures et les amoureux de fantaisies extravagantes. Une tradition indestructible associe, en effet, ce génie de l'ancienne France à tout ce qui, homme, chose ou œuvre, parait justiciable de la raillerie ou de la répulsion.
Au fond, Callot jouit de la gloire d'un maitre caricaturiste habile à peindre ses modèles sous leur face comique. Parce qu'il sait mettre en relief le ridicule, le Inirlesque ou la hideur de certains êtres, on a assimilé Callot tantôt à une sorte de pamphlétaire de la pointe, tantôt à un artiste qui s'amusait, en manière de distraction, à donner le portrait d'un bravache ou d'un grotesque. Cependant, Callot n'est pas plus un caricaturiste que l'auteur de (c l'Affaire de la rue Transnonain », ou que le « Peintre de la Vie Moderne •>. là si l'on a classé un moment Daumieràcôté des Traviès et des Cruikshank et reproché à Constantin Guys l'outrance de 1)1-: CALi.oT certains « coins » de l'exis-
III, d'après ]'anDyck. tence des lorettes du Second
TYPi: DE GIEIX
Empire, en lo nn.'ll;int sur le même rang qu'un (Iham ou un Bertall.on est tombe- dans une erreur analogue avec Callot.
Ciillotest. avant tout, peintre de moeurs, et peintre d'une adresse et d'une précision sans rivales pour l'époque. Considérez d'un regard soigneux ses gueux et ses capitans, ses groupes de soldats et ses dessins au lavis qui sont aux Uffizi de Florence; feuilletez les estampes des Misères de ta Guerre, ou tî\ez votre attention sur ces deux vues du Pont-Neuf, qu'il grava dès son retour définitif à Nancv, sa ville natale. Partout, vous remarquerez un accent de vérité peu commun en ce temps où l'on s'appliquait plutôt à copier servilement les maitres bolonais qu'à s'inspirer du spectacle des hommes et des choses.
Le naturel apparaît, au surplus, comme le mérite essentiel de l'œuvre de Callot. Si ses gueux ont un accoutrement aussi pittoresque et une attitude si lamentable, si ses gentilshommes et ses soldats manifestent tant de provocation dans leur démarche, c'est que l'auteur a été chercher, sous leur apparence, un peu de ces sentiments : l'orgueil et l'himiilité, inséparables de l'humaine nature. Certes, dans les moindres pièces l'ironie transparait, l'ironie, ou plutôt un certain humour, cet humour si différent de celui qui nait parmi les brouillards de la Tamise, et a je ne sais quoi d'âpre et de contraint. L'humour de Callot se plaît à accentuer, d'une touche légère, avec clarté et décision, à la française, le caractère du sujet. Depuis sa planche célèbre de la Foire de l'Imprunetta de Florence (i63o), Callot ne cessa de reproduire, avec le même bonheur d'interprétation, les grands concours de peuple sur un petit espace, sans négliger d'exprimer l'infinité d'actions qu'implique le rassemblement d'aussi nombreux personnages. Les estampes du Siège de Bréda, des Sièges de l'ile de Saiiil- Martin-de-Re et de uj Rochelle', exé-
I. Le Siège de Bvcda tut gravé en six planches, lors du séjour de Callot à Bruxelles, auprès de l'infante Elisubclh- (llaire-Eugénie d'Autriche. h<i Siège de Vile de Saint-Martin de Rc et le Siège de la Rochelle en douze planches satisfirent un désir de Louis Xlll, grand adniirateurde Callot, comme son frère Gaston d'Orléans et les « curieux n du temps. Cette faveur se continua durant tout le xvu' siècle et ce n'est pas sans intention que La Bruyère, voulant tracer dans ses caractères le portrait de 1' « Amateur », choisit Callot. L'œuvre de Callot fut en etf'et ardemment recherché, et l'on comprend que Démoccde, le .< curieux » de La Bruyère, se désole de ne point rencontrer la seule estampe « qui lui enlèverait Callot. »
TVPi; DIÎ MENDIANTE