‹ L'Art et les artistes (volume 2)Chapitre 47 sur 125 · LES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

LES ARTS DÉCORATIFS

L'Exposition des arts décoratifs aux Artistes jours la supériorité de contenir l'exposition de

Français ne le cède en rien à celle de la Société Lalique rappelant ainsi toute l'évolution de l'art

Nationale. Il semble même que le nombre s'aug- de la joaillerie, son principe et ses applications

mente des excellents artisans qui reviennent au les plus neuves. On goûtera aussi l'orfèvrerie de

Salon des Artistes Français ou qui lui donnent la M. Becker, un livre offert par la Ville de Paris au

préférence contre la sécession jadis libérale et Tsar ivoire et ori, les bijou.x de M. Reinach et

maintenant autoritaire et stricte. ceux, non sans intérêt, de M. G. Printemps,

A l'art du bijou, les Artistes Français ont tou- M. Joe Descomps, qui a de belles œuvres à son

LES ARIISTHS

aciif, n'expose viu'iin calice; les frères Leliévresom toujours de très siirs ornemanistes d'un goùi traditionnel, lions ciseleurs, bons praticiens. M. de Kiheaucourt, qui eut des bijoux d'argent remarquables et des lampes, n'est représenté que par des dessins. Absent aussi M. l.aporte-Blairsv, qui avait cciuiunie d'éblouir par une protéique invcn-

pi:ni)i;ntik

lion décoiaiive, toujours amusanic, oppoiiuiic, ingénieuse. V.n revanche, M. Feuillàtre. malgré un considérable envoi à Liège, expose de beaux émaux translucides, des bijoux, des bracelets.

A la petite sculpture, deux statuettes tout à fait remarquables de M. Théodore Rivière. M. Moreau-Vauthier, avec une tète de femme en grès polychrome et une fine statuette de femme en toilette, somieni sa belle réputation, et réaffirme sa note de curieux moderniste avec cette automobile lancée dans des volutes de poussière, d'un dessin si curieux. M. Delagrange a de la finesse.

Les graveurs, c'est Patey, Vernon. ^'encesse, et M. Victor Peter expose ses spirituelles plaquettes où il rend d'un an si expressif la vie animale. Les potiers sont très intéressants. Ils ont un beau souci audacieux de formes nouvelles, ainsi, M. Mongin, M. Lecreux, M. Robalbten, M. Methev et M. et Mme Massoul dont les grès sont très artistes. Citons aussi M. Nils de Bark.

.Aux cuirs, M. Bénédictus et son jeu habituel toujours varié et artiste ; d'innombrables reliures. cortrets, babioles; parmi les reliures où s'unit le talent du décorateur et de l'artiste, celles de M. Kiefi'er. qui a décoré habilement les (ù)iiles Je la Filcuse de .lérome J3oucet. M. Petrus Ruban. Mme Rieunier-Rouzaud, d'un métier fougueux pousse la reliure presque au bas-relief; ce n'est pas sans art. Plus simple, Mme Levieux traite un peu, dans le style de la miniature, Pclléas et Mclisandc. P'ile évoque avec goùl sur une reliure un paysage marin nuancé. M. Saini-.André de Li^en-

reux donne une belle l'eliui-e poui' im recueil de dessins. Mme Louis Ra\-mond a dessiné des boutons ingénieux.

l'.n Nerrerie, M. Douy-Pascaud pi-ésenie en une belle armature dorée, assez ingénieuse, un beau vase en cristal de Baccarat, taillé, entaillé.hetaillé, lorme classique, goût classique, si\le classique d'exportation. Le moindre petit (jallé renferme plus d'an avec moins de majesté.

M. Nicholson, le peintre anglais, enxoie un projet de décoration d'église, curieux.

(Citons encore, dans l'an de la dentelle, Mlle Chayllery. Mme Marthe Sabon et les projets décoratifs de M. Legeas. Herbinier. le vitrail de M. Launu)nnerie, les médailles de .M. Rakoumusky, qu'on sait très habile. Les projets de frise sont curieux, surtout celui de Cesbron. le bon peintre de tleui's. qui expose des coquelicots, et ceux de M. Adier. M. .\dler a fait pour l'exposition de Liège deux frises, les Fumées, et la

FKL ILLAIRK

riMlIN I IK

France industrielle, où l'on trouve, avec l'entente de la décoration, toutes ses belles qualités de peintre. Une tapisserie de M. .\Iaillaud évoque avec simplicité la vie pastorale dans les bi'andes du Berrv. In canon de tapisserie de M. Policard est amusante avec un semis de petites Bretonnes amusées du vol de jolis oiseaux l'ouges.

Concluons l'examen rapide de ce Salon, en signalant la présence de l'admirable bas-i'eliet en pâte de verre d'Henrx- Gros, l'Apothéose de ]'ictor Huf^^o. (U-nemeni du Musée Victor Hugo. Celle leuvre est en tout point égale à la belle fontaine d'Henrv (>ros au musée du Luxembourg.

M. Habert Dys, jusqu'ici connu surtout pour ses dessins décoratifs, a rempli tme vitrine d'objets du plus haut goût. Vases, coupes, faites des cnrps de sauterelles atlVoniées, opposées, gi'andies, d'un dessin ti'ès sur et du plus beau luxe d'ornementalion que puisse donner l'émail. Gi siavk Kahn-

ALBERT MAIGXAX. — Les fêtes d'Orange.

Pour Lt dccoration de la savc de Paris-Lyon-Mcditei-fance.

:h,lu- l):

Le grand cci'amistc Chaplct dans son atelier.

CUda- llun,a,.

M. Adolphe WiUetle dans son atelier,

Société Nationale des Beaux-Arts

LA (iRAVURE

LES vrais amateurs de gravure trouveront ici siterions-nous à placer dans une exposition de

un plaisir certain. La Société Nationale des i^ravure nos Corot, nos Dauhignv, nos PaulHuet,

Beaux-Arts n'est point, vous le savez, le conser- nos Mervon, nos Millet, nos Saint-Marcel, nos

vatoire de la gravure de traduction. Elle possède Jacquc, nos Meissonier?... >>

un traducteur éminent, Waltner. de qui Ton petu dire qu'il recrée plutôt qu'il ne tradiiit. 11 s'est fait magistralement cette année rinierprète d'une peinture de Claude Monet d'un des ponts de Londres , et son interprétation a une réelle saveur d'originalité. Les reproducteurs de son envergure honorent singulièrement leur an. .\insi, par exemple, Florian reproduisant les croquis les plus subtils de Paul Renouard v manifeste une science à la fois, une liberté et une sensibilité qui forcent l'admiratiim.... Le conservatoire de la gravure traductrice, c'est à la Société des Artistes Français qu'il tient annuellement séance.

La Société Nationale, depuis cinq ou six ans surtout, donne une hospitalité assez large à la gravure originale, laquelle, certes, mérite qu'on lui soit attentif et qu'on l'encourage. Elle a été assez longtemps méprisée ! Ce n'est guère qu'en i88i) que l'on a reconnu officiellement chez nous ses droits de vivre, comme si, pour ne parler que de l'eau-forte. les victoires que celle-ci avait remportées depuis Rembrandt jusqu'à Gova n'eussent pasdii lui assurer moins tardivement une estime et une place dignes d'elle.

'< Il était temps «, écrivait M. Bracquemond dans son rapport sur l'exposition de gravure de i88q, « il était temps d'avouer nos estampes de peintres! Quand'les étrangers depuis longtemps exposent avec développement les estampes de Sevmour-Haden, de Whistler, d'Herkhomer, pourquoi hé-

Si l'Etat n'avouait ni n'encourageait lesestampes originales, du moins elles n'étaient pas ignorées de tout le monde. Elles avaient depuis longtemps en France des amateurs sincères. Diderot n'écri- \'it-il pas dans l'un de ses Salons : « Les connaisseurs font gi'and cas des eaux-tortes des peintres, et ils (ini raison ■■. Les connaisseurs d'aujourd'hui, qui sont peut-être plus nombreux, ne les goûtent pas moins. Et les peintres le savent bien.

JEANNIOT — l'ouragan (eai-forte)

l.AI^T ET LES ARTISTES

CO TTKT

llAHurilS DANS l.l. l'OIÎT

Chaque iinncc l'cau-torlc fait parmi eux de nouveaux adeptes.

M. Charles Cotiet est l'un de ces nouveaux. 11 pratique également Teau-lorte en noir et l'eauiorte en couleurs. Ses envois : Deuil marin. Barques dans le port. Soleil couchant et Pécheurs fuyant devaiil l'orai^e se distinguent tous par tme extrême liberté de métier. M. Cottei ne s'embarrasse pas de formules. Il suit son instinct de peintre et sa fantaisie de néophvtc. L'eau-torte est un procédé fécond en surprises. Surprises fâcheuses quelquefois, heureuses très souvent. De petits accidents imprévus il peut résultei-. pour ainsi dire, des agréments providentiels. Le peintre pri)pose et le cuivre dispose. M. Cottet propose avec décision. Il est déjii très habile dans l'art de combiner les tailles et les teintes et son habileté sert bien l'audace qui lui est naturelle et qui l'incite à rechei'cher de préférence les effets difficiles.

M. Dauchez. au contraire de M. Cottet, est un graveur de profession. Avant d'être le peintre original et fort qu'il est deventi, il reproduisait les (ïuvres d'autiui. Il connaissait à lond toiues les ressources de l'eau-l'orte. Mais quand il commença de graver d'original, il fut gêné par sa science même. Il s'est alors appliqué à désapprendre son métier. L'eau-forte de reproduction avait asservi sa main. Il s'est peu à peu affranchi. .M. Dauchez, dans ses peintures, donne une importance particulière à la ligne. Ses tableaux sont toujours composés selon un style décoratif. Le dessinateur y prévaut au peintre. .Ainsi, dans ses gravures, M. Dauchez n'aime pas les cuisines teintées, et l'eau-forte en couleurs ne l'attire point. La tradition des vieux maîtres lui semble seule respectable et il n'atteint ses effets que par les tailles franches et les réserves. Il sait quelles belles lumières peuvent donner les blancs du

papier opposés au noir de l'encre et il s'emploie à distribuer ces blancs d'une manière logique et expressive. Le croquis de pavsage que nous reproduisons ici vous donnera une idée de la souple et fine maîtrise de M. Dauchez.

M. .leanniot, dans ses croquis à l'eau-forte. montre lui aussi une souplesse et ime finesse rares, et il sait comme M. Dauchez tirer un excellent parti des réserves du papier. Il a lait le portrait d'un bouleau. Les arbres, n'est-ce pas, ont leur personnalité? Le bouleau est gracieux, incoi'rect et brillant. Ses branches sont indolentes comme sont indolents les bras de l'Indifférent de \N'atteau. Son écorce est argentée comme le ventre d'un serpent. Entre tous les arbres, celui-là séduit par son caractère original, léger, fantaisiste. C'est ce caractère que M. .leanniot a voulu marquei' et qu'il a marqué très spirituellement en quelques traits vifs et justes.

L'un des plus charmants aquafortistes d'aujourd'hui est M. Mac-Laughian. Il recherche les coins pittoresques des vieilles villes. Il aime voir s'inscrire sur un beau ciel l'élégance des clochers ginhiques et c'est avec une précision d'orfèvre qu'il se plait à reproduire les fines découpures de ces clochers, mais avec une précision qui va sans aucune sécheresse, — à cause de la très subtile distribution de la lumière par les blancs. M. Mac-Laughlan est véritablement un maitre. Sa place de Pavie montre qu'il n'est pas seulement capable de délicatesse, qu'il sait aussi être énergique et puissant.

Il faut remarquer encore ici, parmi les aqualortistes en noir et blanc : M. Alfred East, de qui le métier est singulièrement libre et vigoureux, et M. l'eské. Leurs hautes silhouettes d'arbres sont belles, et fortement caractérisées: M. Robert Spence : ses Miséreux valent par l'énergie du

D.\LCHEZ — ciiOQLis Di; paysagi;

[Eau-forte)

CJÔ

dessin et la franchise de la lumière; M. Louis Legrand (^oiii Je PiJiis ; NL Ouvré les Mélomanes che\ Chevillard, estampe pittoresque par la composition et d'observation assez fine ; M. Béjot, toujours vit' et charmant dans ses vues de Paris; M. Beurdelev. qui a pris beaucoup d'autorité' sa Casa di C.anello et son Petit Canal à ]'eiiise sont Ion bien rendus, pai' des tailles adroitjm:.'nt variées ; M. Minartz la PnnnenaJe matinale .

La L;ravure en couleurs, trop loni;temps abandonnée, connaît à présent des jours heureux.

Parmi les artistes d'ici qin' connaissent le mieux les ressources de la ijravure en couleurs. on peut citer M. Manuel Robbe, M. AUan Osterlind, M. Louis Legrand. M. .Teanniot.

M. Manuel Robbe, dans le paysage, atteint à des effets de soleil couchant très poétiques, lesquels évoquent le souvenii' de Turner. .le l'aime mieux cependant comme peintre de figures et de natures mortes tel qu'il m'apparait dans la Jolie Ménagère, estampe d'une très belle tenue de couleur et de dessin.

M. AUan Osterlind, que l'on connaît d'autre part comme l'un des aquarellistes les plus savants d'aujourd'hui, nous ofl're trois estampes inspirées par des scènes espagnoles : les Cigareras, Autour

A. OSTERLIND — l.4 git.^ne [Eau-forte en couleurs)

LOlilS LEGRAND — le ciri-: de camp.^gne

(Pointe sèche)

du Puits et la Gitane. Les deux premières plaisent par l'esprit de la composition, la grâce des attitudes et la délicatesse des colorations, lesquelles ont des fraîcheurs d'aquarelle. Mais la Gitane est d'une séduction toute particulière. Elle danse, jolie, svelte et nerveuse, dans la salle basse d'une taverne qu'éclaire un jour pâle. L'artiste a été inspiré par l'agilité du mouvement et par la crànerie de l'attitude. Il les a rendues à merveille. En outre, il a très finement distribué la lumière et il a associé de la fai;on la plus heureuse, en vrai coloriste, les différentes tonalités qu'il a choisies inoirs, gris et jaunes) et que fait vibrer le rouge éclat d'une Heur piquée aux cheveux de la danseuse.

M. .leanniot, dans son estampe la Leeture. montre sa finesse d'observation et ses qualités très distinguées de dessinateur et de peintre. M. Louis Legrand, graveur de haut mérite, dessinateur d'une sensibilité exceptionnelle, et qui il y a trois ou quatre ans s'est révélé peintre vigoureu.x et clair, devait être tenté par l'eau-forte en couleurs. Nous avons déjà vu de lui quelques belles estampes. Celle qu'il nous donne aujourd'hui — le Parisien — a la douceur d'un pastel. C'est un petit tableau d'une ironie mélancolique. 11 pourrait être dédié à M. Brieux. On v voit dans le giron d'une « remplaçante « campagnarde la nudité maigre et souffreteuse d'un pauvre gosse. La mère, venue de la capitale où elle est sans doute très occupée, contemple sans joie son triste rejeton. M. Louis Legrand, par la vertu de son dessin, a prêté du style à cette anecdote.

Chez Mme Marie Gautier on trouve une simplicité et une légèreté d'interprétation très délicates, qu'elle grave des pavsages ou des croquis d'enfants.

L'eau-forte en couleurs est encore pratiquée ici

;ivcc talent par M. Edward Cliahine Pramciiadc noctiinif. Tombereau , M. Armand Bcnhon, M. Ferdinand Miehl le Théâtre Marigny . M Simon. M. Ernst Hevmans la Petite Fille au chat . et par Mlle Ann. Osterlind qui a traduit d'une manière énergique, souple et harmonieuse, le pittoresque et la couleur d'un paysage crcusois (vieux moulin, vieux pont, tianqué d'antiques masures, qui se reflètent en nuances diverses dans l'eau animée du fleuve.

La pointe sèche a quelques fidèles en ce Salon : M. Ch. Storm van Gravesande qui exprime en quelques traits, d'une technique japonisante, la violence furieuse des vagues déchaînées. M. R. Gusman. qui a fait un distingué portrait de Mme Marcelle Tinayre, et M. Louis Legrand, déjà nommé, de qui nous reproduisons ici le Cure Je campagne, petite scène très finement observée, vraiment vivante, et décrite avec une vive et claire simplicité.

La gravure sur bois, que l'industrie et la photographie avaient asservie et que Lepère a si triomphalement libérée de ses entraves, trouve ici des servants qui, comme Lepère, la veulent maintenir dans la voie que la tradition des vieux maîtres indique nettement. « L'idéal d'un graveur sur bois actuellement, » écrivait le maître Bracquemond il v a quelques années, « est d'arriver à ce que sa gravure, vue à l'œil nu, soit prise pour un cliché d'après une photographie ». C'est contre

cet " idéal " que les xilographcs dignes de ce nom ont lutté et luttent encore. La gravure sur bois doit être l'ennemie du gris, lequel la banalise, et agir lovalement par belles tailles et réserves logiques.

M. Paul Colin est de ceux qui comprennert excellemment l'importance de ce principe. La manière dont ses estampes sont traitées est singulièrement franche et vigoureuse. Dans ses bois en couleurs [le Port d'Antibes , M. Paul Colin recherche des colorations simples, comme il convient. De même. M. .Amédée .loyau : ses Acheteuses de sardines et les Bateaux sardiniers sont de petites estampes très librement écrites, distinguées de couleur et d'une réelle séduction. Les Rois Mages et le Jardin public de M. Laboureur valent par la lovauté du métier aussi bien que par l'esprit de la composition, et je citerai encore les oeuvres de MNL Jacques Beltrand (la Légende dorcc des grands iKininicsci les illustrations pour le Ramasseur de crottes de chien , de M. Edouard P>tz bois en couleurs, charmants tonsdepastel .de Mlle Irma de Dutézvuska. de M. Henri Meunier.

Je n'ai plus la place de parler des peintres-lithographes. Mais c'est assez faire l'éloge d'artistes comme MM. Suréda, Abel Truchet. Roustan, Jean Veber. que de dire que leurs estampes valent leurs peintures.

EnorARi) Sarradin.

Société des Artistes Français

Page 1