‹ L'Art et les artistes (volume 2)Chapitre 6 sur 125 · MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR

(D'jprif uiii cjii.jliire de Pireis de C/.\Ti\iiiiies.)

études poui'des études. Pendant les neuf ans où j'ai ete refuseauSalon je n'ai pas tait autre chose...» — vsSi vous faites dans un tableau desgens d'un certain métier, il f.iut nuils se reconnaissent dans la moindre de leursactions. Du reste, rien n'est plus fécond, plus secouiable que la vérité. «

Ce n'est pas à dire que les fusains et sanguines de Puvis de Chavannes fussent exclusivement des documents en vue de ces fresques murales, où » tout n'est qu'ordre et beaute^v qui ntjus entraînent hors du temps présent, iiiiyzchcTi- ont of Ibc icorhi. Chavannes dessinait aussi pour lui, pour ses amis, <\pour rien, pour le plaisir ^v II ne faut point se représenter le maître élyséen planant sans relâche dans les sphères de l'empvrée : ce prodigieux travailleur était gai, voire jovial et satiriste. Après une journée passée tout au haut de

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son L'chclk' - dans les nu s — il iwlcscoiidait wildiitieis sui' la tcrit.-, et se délassait en traçant de\tnioi'dinaires caricatures

11 était l'hoinme. distant avec les intrus, mais simple et doux auprès de ceux qu'il sentait les siens, et qui laissait échapper cette touchante déclaration : « J'ai tant abattu de besogne dans ma vie que je peux pietendie à beaucoup d'expelienceà défaut d'autre chose. « Homme très simple, volontiers très gai, très enfant même.

sv l.ors d'un voyage qu'il fit à Lyon, nous apprend un biographe, il se promenait un jour le long du lleuve avec deux de ses élèves : « Voila pourtant, dit-il, après un silence et une contempla tion qui auraient pu faire croire qu'il sui\ait quelque vision épique, voilà pourtant l'endroit nu. étant collégien, j'ai fait de beaux ricochets dans l'eau .. Ah ! mes pauvres enfants, je ne sais pas si maintenant je réussirais aussi bien... Oui, pourtant, je le crois.. Si j'essayais?... ^^ Làdessus il se baisse, ramasse des cailloux plats et, du bras le plus vigoureux, commence une série de ricochets magnifiques. On regarde ce monsieur, avec sa rosette d'oftlcier de la Légion d'honneur, qui jette des pierres dans l'eau. Des passants qui le connaissent, s'ébahissent. Des gamins s'attroupent.

des gones lyonnais qui jugent les coups en amajeurs. Chavannes était content comme un dieu... «

11 piatiquait le calemboui' et la caricature. Reportez-vous un instant par la pensée, non à l'atelier de la place Pigalle, mais au bâtiment du pai'c de Neuilly où Ch.avannes, dui'ant de longues années, composa ses vastes panneaux decoiatifs : le peintie y vivait seul, loin des importuns, loin des visiteurs, s'acharnant, dans la solitude, au tiMvail le plus tecond. Un outillage complique de tiappes, de dessous, de monte-charges, de palans faisait manœuvrer les immenses châssis supportant les toiles. Lorsque, le soir, le maître quittait ce hall sombre aux poutres crépies à la chaux, il oubliait le « Bois sacré cher aux Arts et aux Muses >^ et r Nv F.nf.mce de Sainte Geneviève ^^ et s'ega\ait volontiers chez lui, chez un ,imi. a narrer, le crayon à la main, les plus humoristiques anecdotes.

C'était un repos, im w diveitissement ^^ au sens où Pascal emploie ce

mot. Les plus hauts es|irils n'onl-ils |->.is le droit de se détendre quelques instants .-• l.econtede Liste excellait aux bouts-rimes. Les plus beaux peintres ont fait des caricatures : Ingres en litd étonnantes. Ht son i-i\'al, k' fougueux niMianlique se plut aLix rébus, aLix estampes satiriques. Le Dèmciuifcinciil ih- Daiiic Cci/siirc. d'Hugène Delacroix, et les Hcicvissi's li Li)Ui;rbjiiif's, raillant vers 1822 les anciens émigrés à perruque, l'epée en vei'i'ouil et chevaLichant des crustacés, sont classiques. Isabey poursuivait de charges acérées Charles X.quc l'illustie Decamps représenta en poutre mal dégrossie, affuble d'un unifoime de garde champêtre, le Pi('ii monarque!

11 n'y a point, n'est-ce pas, de hiérarchit- des genres : aussi bien Chavannes. se disti'avant après

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Jfipiirliciil^r M" Philij>l^f Cille.

CŒURS GKNRREUX, SOYE/, SECOURABl.KS AU PAUVKF. AVn.tlGI.K ! »

{D'aprh une caricature de Pnvis de Cha-oaiiiies.)

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1.E BŒUF BOUCHER (D'jpih iiiu- caiicaliirc de Piiiii de Chavaiiiia.)

.-ipl'.iiln-iil il M"- }'hiiif>f'i OdU.

le diner, à composer pour ses intimes les scènes dont je vais vous entretenir, ne se sentait point déchoir... Et puis, où la caricature commence-t-elle? Le caractérisme chez Daumier, est-ce de la petite caricature, — ou du grand art P...

Au récent Salon d'Automne, sur la cimaise de l'inoubliable salle X. nous pûmes voir quelques viLMiettes au cravon, prêtées par M.Jean Psichari. Mme Philippe Gille (le peintre grave et le spirituel auteur dramatique étaient fort liés) possède une centaine de dessins à la plume, au crayon noir et rouge, parfois rehaussés d'un soupçon de gouache, qu'elle nous a permis de feuilleter; les lecteurs de L'Art et les Artistes en ont aujourd'hui un piquant spécimen.

Il y a de tout en cet album , des déformations presque tératologiques de la laideurbourgeoisc, desgauloiseries très osées, des séances mondainesd'une cocasserie «de haulte gresse»,des types de notaires, de vieux grognards, de prêtres chafouins ou béats. de policiers sinistres. Des scènes que Rowlandson n'eut point imaginées, d'aristophancsques hommes-oiseaux, des hommes-casseroles iChavannes aurait-il prévu l'argot de la politique actuelle?), des larbins, des forçats, des ronds-decuir. « un parlementaire qui prépare un discours

en chemin de fer^\ et qui monologue accoté en son coin de wagon, le nez pris entre sa casquette et son foulard... Des légendes accompagnent les dessins, légendes rédigées en un style fort savoureux, et tout particulier. Oyez plutôt. Voici une scène de famille : Une Cornélie en jupon rapetassé, traînant ses savates, apostrophe son mari penaud, qui du cabaret ramène le fiston blême et défait : ss Appre/n\, Monsieur Lycitroiic. lui ditelle, que tu n'es qu'un saiis-^^ont, une vaeJje et un eoihon J'ijvoir mis connue ça dans les vins ce pauvre innocent. >•> Autre scène de famille . Un mari hautain tance son épouse éplorée, cependant qu'auprès d'eux un adolescent blondinet restitue en fiots rougeàtres sur le tapis du salon le surplus de son diner (dois-je m'excuser d'êtie quasiment trivial, décrivant ce dessin d'un réalisme bouffon ?). Et le mari — trompé mais non point dupe — dit : « Non. Madame, non. votre amant boit trop, ces ruisseaux de sang ne sauraient me convenir. » Autre genre (Jean Veber ou Abei Faivre ne sont vraiment pas mieux drolatiques) : La chose est intitulée : Le travail en famille. C'est une famille de saltimbanques, qui s'exerce. Un mioche tournoie diaboliquement sur son derrièie. le cadet marche sur les mains : la maman,

rubiconde et nial'tliie. puite ;i liras tendus le petit dernier, qui se tient ruide sur la lete, dans le creux de la paume maternelle...

Ce sont ensuite des types isoles, moins pous ses au gi'otesque.gens rencontres dans la rue. desquels Chavannes a fi.xt' la silhouette de mémoire, et dont il s'ingénie à deviner la profession. Au lias d'un visage pensif, las, couture de rides, il inscrit : Chiinisti' probiible. Une pécore prétentieuse, à falbalas et il face à main, s'intitule : fciiime liitcvauc en tenue de cheval ou de janliii. Voici, grêlé, boursoulle. imberbe, Eupbobe. garçon pharmacien. Un fonctionnaire engoncé dans son faux col, est dénomme :

Inspecteur des caiix. Et.

sur ce thème, 1 Imaginative de notre grand homme s'échauffe et tiavaille, et il joint à son portrait une scène mari ne d'une délicieuse la ntaisie, où l'on voit, nageant dans les profondeurs océanes des «inspecteurs des eaux ^^ tout nus, obèses, fendant les flots à lastupeur du peuple muet des l'ougets.

dorades, congres, turbots et barbues...

Vous admirerez cicontre le Bixiif bomber.

fableterrible et macabre.

Regardez cette boutique d'un pays que La Fontaine et Gran vil le eussent visité avec Chavannes.

Le bœuf bonasse et sanguinolent est assis au „ Q^^-y apremier plan ; la bou- [D'aprH chère, aimable ruminante, revient de l'abattoir avec son marmot, un gentil petit veau. Et. à l'étal, des têtes de femmes scalpées, des quartiers de viande humaine, deux hommes nus, pendus à un croc formidable qui leur sort du dos,,.

Plus loin un duel, d un comique intense; l'un des bretteurs, lilliputien, pousse sa coiichemarde dans le bas-ventre de son adversaire qui se pâme: — Le grand jeu de l'hippocras. titre étrange, cabalistique :deux mégères à croppetons, qui participent de la (I pipelette >- de Monnier et de la sorcière shakespearienne ; — Le dialogue inénarrable d'un matelot

hautjcomme une botte, qui, sur le'ponl du n.ivu'e, lance à son supérieur, oflicierde marine gourmé, aristocratique, aux favoris traditionnels, serrant sa longue vue sous le bras, cette boutade impie\ ue : \sMoii lieutenant, je m' ..A-uuuie à bord.''- Plus loin, un mendiant, aveugle, bancal, tortu, beau comme un Callot: — puis la poétesse, encore « en tenue de cheval et de jardin «, chapeautée avec extravagance: — Monseigneur, un évéque bénissant. Sur le même leuillet des têtes effiDyahleS qLU r.ippelle lit les celè-

jHpparliiiil il M'- l'I'ilipl'e iUlle T-IL ENCORE ? JE N'aI PAS SONNE ! " une caricature de Puvis de Chavannes )

brescaricaturesde Léonard de Vinci, un hommepoisson, que Jérôme Bosch ou Martin Schongauer n'eussentipoint combine plus horrilique! (L'hvdre de la nier Caspienne dansant au baldiigoiiverueur) . Fntln une saisissante sanguine, représentant im vieillard dans sa baignoire; il a la peau flasque, ses quatre cheveux se hérissent, et, levêche, il crie à la cantonade : v\ Q«'v| a-t-il encore ? Je n'ai pas sonné .'--

Voilà, n'est-il p;is viai, un Chavannes que ses admirateurs ne soupçonniiient guère.

Louis Vauxcellf.s.

LART ET LfiS ARTISTES

Colkctiûii H. .ic Rothichild.

l.A LESSIVEUSE {Djprrs iiiu- pàitturc de Chardin.

Muiée Jii Louvi PORTRAIT DE CHARDIN PAR l.UI-MÈiME (PASTEL

Chardin peintre

de Figures

Tous les biogniphcs de Ch:ii'din ont conté l';inec- Jole qui aurait décidé de l'évolution du peintre, se décidant biiisquement à passer de la natuie morte à la ligure humaine, sur un mot cruel du peintre Aved, avec lequel il vivait, disent les Goncourt, « en grand compagnonnage ». Aved venait de refuser d'une dame la somme de quatre cents livres pour peindre son portrait, et Cliardin ne put reteiiii l'observation que quatre cents livres étaient toujoui's bonnes à gagner. -.< Oui, — dit Aved. — si un portrait était aussi facile à faiie qu'un saucisson. » Or, Chardin était alors occupé à peindre un devant de cheminée : une table recouverte d'une nappe blanche, un bioc, une bouteille dans un seau, deux verres, un couteau, un saucisson dans un plat d'argent. Reconnut-il un fond de vérité dans cette boutade sur la différence des génies, et voulut-il pi'ouver que le bon peintre pouvait tout peindre? I.esanecdotiersaffiiment

Cotlcchùn II. Je liùlbicInU.

I.K CHATKALI DK CARTKS (D'jpih iiih' pcnilitii ci- Ch.iiiliii.)

Cnllcclioii II. Jl A\i/ij. /■.■.'.!.

l'F.NFANT au tambour DK BASQUE (D\i/»vs un.- piiiiltiii de Chaiiliii.)

Collcclion H. Je RnIhiehilJ.

I.A FILLETTK AUX CERISKS D'j/>;.'s une peiiiline île Ch.^ieliii.)

l.ARr 1:T l.HS ARTISTES

que c'est de ce jour-l;i nuil se résolut ;i ;ilioi\ier l:i (igure.

A iiueik- cpni.|Lk' convii-iklrjilil donc de pincer ce cii;int;emeiit d;iiis r;irt de (."hardinr O serait certainement avant 17^4. puisque, cette année-là. Chardin peignit le portrait d'Aved. Mais, dés son

l.K MKNDIANT ( D'apiis iiik- pci)iliii\- di Chaiiim. )

début de peintre, Chardin ;i\ait eu déjà l'occ.ision de représenter la ligure humaine.

Il était encore un jeune homme, à peine sorti de l'atelier de Cazes. accepté comme aide par Covpel et Vanloo. qu'il était chargé d'une enseigne pour un chirurgien ami de son père. 11 cherchait une réalisation à la manière de l'enseigne deCjersaint par Watteau, représentait une foule, agitée par lémotion d'un lait divers, autour d'un blessé, à la porte d'un chirurgien. L'enseigne a disparu, it aussi l'esquisse de l'uiseigne. brûlée en 1871 ; il n'en reste qu'une eau forte de Jules de Concourt, inliniment vive et spirituelle. Ce serait assez pour

montrer que Chardin n'était pas un peinlie de saucissons, mais un observateur avisé des mœurs, des silhouettes, des gesticulations. Mais il y a aussi, à la date de 172b. un singe peintre el un singe antiquaire, qui ont bien toute l'expression, toute la malice de personnages de la comédie de l'humanité. Et de 17^2. la jeune femme qui cachette une lettre.

Maisqu'importent les dates, après tout?

Très naturellement. Chardin devait ètie amené à faire surgir des figures dans les tableau.v où il dressait avec tant de soin, Jl' pi'udence. et tant de charme de peinture, le décor de l'intimile bourgeoise.

11 avait trouvé, en ime vision bien à lui, la douceiu' et la poésie des luimbles choses visitées par la lumière. Avant tout, il était peintre, et il ne pouvait y avoii'. poui" lui. d't)bjc-ts à dédaigner el à proscrire. Dans le calme de son logis, il voyait les plus douces et les plus ravissantes féeries. Sur Luie table, il regardait les pèches, les piunes, les noix, les raisins, les pommes, la vaisselle de porcelaine, de faïence et d'argent, les bouteilles de toutes formes et de tous liquides. Et sur toutes ces choses, et sur tant d'autres, il voyait jouer la lumière grise, argentée ou dorée de toutes les heures du jour. 11 voyait les mille variétés des apparences, il voyait toutes les couleurs, toutes les nuances, tous les échanges de reflets. Un verre de cristal, un gobelet d'argent, c'était, poui' ce fin poète, un délicat résumi' du monde où venait étinceler une goutte de la lumière du soleil. Pourquoi n'aurait-il pas regardé, de lui-même, autour de cette table? pourquoi n'aurait-il pas vu le spectacle offert par le logis? le carreau bien lavé, les meubles à leurs places, les portes ouvei'tes. les couloirs knnineux, les belles entrées de jour par les fenêtres aux rideaux blancs. Et cela vu et compris, comment n'aurait- il pas souhaité s'emparer aussi de la vie des personnages? La logique de l'existence, l'évolution de son esprit, les exigences de son talent, la voix secrète de son génie, tout était d accord pour exiger cette lente transformation, ou plutôt ce surdéveloppement des sujets qui étaient tout à la fois sa vie et son art.

Voyez-les maintenant, ces personnages de Char din. Ils vont et viennent doucement dans la clarté giise des toiles du maître. Ils sont fixés dans le travail et la distraction où leur peintre les a vus sans cesse, accomplissant les simples rites de l'existence

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