ETUDE DE COIFFURE, D APRES LE CROQUIS DE R. LALIQUE
Histoire d'un Tableau
i. Enfin, une des constantes préoccupations Je la Direction de l'Art et les Artistes sera Je présenter aux lecteurs, à cé>lé de l'œuvre consacrée du maître illustre, l'œuvre nouvelle du inaiire futur.... »
Entendons-nous bien.
Par « maitre futur ", nous voulons tout simplement désigner l'artiste jeune, mais dont l'an force déjà l'attention par des qualités rares.
Nous ne pouvons ici qu'encourager des tendances originales, de vaillants cfl'orts, et qu'aider, par l'indépendante sincérité de nos conseils, à la réalisation de brillantes promesses, sans prédire les destinées.
Ceci est le commentaire nécessaire de la phrase de début de cet article, phrase détachée du programme de cette Revue, mais dont la forme d'infaillibilité phrophétique est peut-être un peu trop absolue.
Car rien n'est plus problématique que l'avenir d'un artiste, et le plus souvent les plus brillantes promesses, les gages les plus précoces, sont suivis des plus déconcertantes déceptions. Hélas! de trop nombreux exemples c o n fi r m e n t chaque jour l'indiscutable vérité de cette constatation.
M.Charles Hoffbauer, dont la juvénile image figure à cette page, échappera-t-il à la cruelle fatalité de cette loi, qui n'est pas, fort heu r e u s e m e n t , sans avoir de très nombreuses exceptions?
Espérons-le, car rarement jeune artiste nous parut mieux armé dès ses débuts pour le triomphe futur, et c'est pour cela que nous avons tenu à le présenter dès aujourd'hui à nos lecteurs sous une lorme anecdotiuuc
et récréative qui justifiera aux yeux de tous l'oppurtunité de cette présentation.
Quelques notes biographiques d'abord, pour l'utilité du sujet : M. Charles Hoffbauer est né à Paris en 187?. 11 étudia dans les ateliers de Gustave Moreau et de Cormon. Il expose pour la première fois en 1898, et obtient une mention. En 181K), il obtenait une deuxième médaille avec les Gueux. Ce tableau figure au musée de Rouen.
En 1902, sa belle toile, d'un mouvement si tragique, la Révolte des Flamands, aujourd'hui au musée de Philadelphie, lui valut une bourse de voxage, et, en 1Q04, son Soir de Bataille lui créait définitivement une place à part parmi les jeunes peintres d'avenir. Cette toile, très remarquable, fut achetée par l'État et figure actuellement au musée du Luxembourg.
.lusqu'ici, il faut bien le dire, rien de particulièrement original ne se manifeste dans l'art de M. Hoffbauer: son œuvre est celle d'un jeune peintre Inrt bien doué, chez leqLiel une réelle habileté de pinceau sert très généreusement des dons incontestables d'observation et de composi-
Cl'u-hi DoriLic.
.M. r.HARI.KS HOKKliAl'KU DANS SON ATELIER
tion. Même, après le succès du Soir de Bataille, où percent, assez distinctement, quelques accents très particuliers, c'est encore la série des honorables toiles d'atelier, destinées aux éloges unanimes et aux consécrations officielles. Mais, avec le tableau du Salon de iqo5. Sur les Toits, tout change. Ici, la critique se dresse, vive et souvent injuste, devant l'admiration fervente et parfois excessive.
C'est que cette fois le jeune artiste échappe brusqueniem à la tradition scolaire et à la pesante tyrannie des sujets historiques lointains, pour devenir l'observateur pénétrant et le peintre ému de son temps. Kt cela, avec des mo\-ens très personnels, qui naissent comme instantanément, avec une appropriation très directe, dans l'atmosphère de vie et d'élégance modernes où il se complau visiblement, loin des ^ueuscries sanglantes évoquées par les récits de Michelet et de Mérimée.
Cette œuvre remarquable est le réel point de départ de la carrière artistique de M. Hoffbauer.
Voici la curieuse et véridique histoire de cette toile. Elle est aussi pittoresque qu'invraisemblable, et elle porte en elle, à coté de motifs d'espoir très sérieux, toutes les causes d'inquiétude que fait naître le spectacle, toujours un peu phénoménal, d'une œu\re d'art qui charme et qui séduit par une couleur évocatrice de vérité, alors qu'elle est le produit presque spontané d'une exécution toute de fantaisie et de rêve.
La toile en question, dont l'incontestable américanisme dégage un parfum ultra-moderniste si pénétrant, fut cone:ue à Rome et exécutée à
PREMIERE ESQUISSE Df T.\BLEAU
F.Tt'DE DE FEMME Pour le tableau Sur les Toits.
Paris... en huit jours. M. Hoffbauer n'a jamais
franchi l'Atlantique.
Un beau jour d'été de l'année i()o3, le jeune
artiste, riche de ses vingt-cinq ans et de ses
4000 francs de bourse de vovage, Hànait à travers les rues de la Ville Eternelle, lorsque, devant un magasin de libraire du Corso, son regard fut frappé par l'aspect et range, presque fantastique, d'une page de l^evue allemande où se profilait, au milieu des ténèbres, une suite de constructions d'un aspect babvlonien, un peu étriqué peut-être, et dont les innombrables fenêtres, vivement éclairées, brillaient comme des milliers d'veux dans la nuit.
" Voilà, se dit-il. un fond d'une originalité puissante et imprévtie pour un sujet moderne. >'
Et, pénétrant dans un café, il fixa à larges traits de plume, sur l'envers d'une carte de visite, les lignes encore flottantes, le schéma de son rêve.
C'est de ce petit morceau de
L'ART ET LKS AUTISTES
papier violemment noirci, et que nous reproduisons à litre documentaire, qu'est née la belle et lumineuse toile qui figure au Catalogue du Salon sous ce titre, d'ailleurs d'une insigniliance trop voulue : Sur les Toits.
Mais que d'ceuvres ébauchées, puis vaillamment abandonnées, avant la définitive expression!...
Enfin l'heure de l'envoi au Salon vient de sonner. Le jeune artiste jette un suprême et mélancolique regard sur l'ituvre encadrée et qu'un camion va déposer dans quelques instants sous la coupole du Grand-Palais.... 11 s'inquiète.... Le rose de la robe du premier plan lui parait un peu vulgaire, la nappe d'un tissu trop cassant, malgré la rigidité du blanchissage anglo-saxon, l'abandon des lemmcs un peu trop maniéré.... Et cette opinii)n obsédante se confirme avec une précision impitovable quelques jours après, dans la lumière blanche et crue du Salon.... De plus, les ténèbres ambiantes lui semblent opaques et lourdes, et il les voulait légères et transparentes.
L'etîet est manqué — c'est l'échec. La détresse de l'artiste est grande. Que faire?
Officiellement autorisé par l'administration du Salon, M. Hotî'bauer fait réintégrer l'atelier à sa toile, à seule fin de lui faire subir dans le milieu initial quelques légères retouches.
Et c'est ici où l'histoire devient palpitante.
D'un geste héroïque l'artiste saisit ses pinceaux et sa palette, et sur une vaste toile vierge, n'ayant d'autres visions inspiratrices que celles qui vivent et s'agitent dans son souvenir, il brosse, en moins de huit jours, cette belle peinture d'une exécution si savoureuse et si franche, tant admirée au Salon, et où, cette fois, les roses et les blancs les plus délicats et les plus lumineux s'épanouissent avec des fraîcheurs de fleurs dans le sombre jardin de la nuit, mais d'une nuit aux ténèbres légères, aux diaphanéités d'azur et d'or.
L'ifuvre est achevée, définitivement achevée. ¥.n une semaine M. Hofibauer a su développer sur une surface de (i mètres carrés son thème nocturne d'une originalité si imprévue.
L'histoire nous a paru originale et digne d'être racontée, (^ue faui-il en déduire?
Tout d'abord que M. Hoffbauer est un peintre de belle race et de riche imaginatitin chez qui les qualités instinctives sont déjà solidement soutenues par une forte armature technique.
Il possède aussi des dons remarquables d'observation, et, dans les traits, les attitudes, les gestesde ses modèles inventés, revittrès nettement, à coté des extériorités ethniques, le caractère général de toute une mondanité exotique avec ses fines élégances et son dandvsme un peu lourd.
Et cependant l'étonnante virtuosité de cet art, la précoce habileté du métier, nous causent de vagues inquiétudes. Assurément le peintre qui a décrit, en traits si rapides et si sûrs à la fois, et aussi en traits si pénétrants, le snobisme ennuyé de ces milliardaires dans ce cadre quasi effravant construit par leur activité en fièvre, autour de cette table étincelante d'argenterie et ensanglantée par la pourpre des giroflées, est un bel artiste au métier libre et fort et à la compréhension très aiguè. Mais qu'il renonce à peindre en quelques heures des toiles destinées sans doute, dans sa pensée il faut qu'il en soit ainsi', à vivre éternellement.
Le temps ne respecte guère que les ceuvres faites avec sa collaboration. Que M. Hoffbauer se méfie de sa fécondité native comme d'un mortel danger et qu'il laisse aux ambitieux impatients et impuissants, si nombreux aujourd'hui, la joie éphémère de triomphes faciles dus à des œuvres faciles.
Monsieur Hoffbauer, vous êtes condamné à copier la Paix de AIinistei\di; Terburg, et le portrait de Xicolas Ki\U:;cr. de Holbein.
Armanu Davot.
LE PREMIER CROQUIS A LA PUNIE Df TARLEAl