L'HOTEL DE ROHAN
LA rue ViciUc-du-Tcmplc. Une des rues de Paris où l'on sent battre encore le vieux cœur de la ville, toute grouillante de vie moderne entre les ombres du passé. La perspective est charmante, tour à tour pittoresque et monumentale. De vastes portes de chêne à basreliefs opulents nous racontent les fastes du xvn'' et du xYin-^ siècle, tandis que la silhouette d'une tourelle nous ramène au début du temps de François P'', encore fidèle aux grâces gothiques.
La rue est étroite; les belles portes d'hôtels se reculent à peine entre leurs bornes vers la cour intérieure; mais en voici une plus haute, plus seigneuriale, au centre d'un héniicvclequi dégage soudain la vieille rue.
Nous sommes à l'entrée de l'ImprimerieNationale. Au premier coup d'œil, on se rend compte que cette imprimerie modèle est ici une iiuruse. La statue de Gutenherg qu'on aperçoit dans l'ouverture de la porte, dans la cour, ne saurait
vous convaincre de la légitimité d'une possession par toute l'architecture démentie. Entrée, cour et façade déploient une élégance inutile aux besoins des travaux pratiques, et qui, bien que maltraitée, garde la noblesse de ses lignes simples. L'Imprimerie Nationale habite en effet l'ancien Hôtel de Rohan ou de Strasbourg, ainsi qu'on le dénommait de préférence au xYin-^ siècle pour le distinguer mieux de son voisin l'Hôtel de Rohan-Soubise, et parce qu'il servait de résidence aux Rohan, cardinaux-évèques de Strasbourg'.
Intruse, l'Imprimerie s'en est si bien rendu compte, qu'au bout d'un siècle elle va abandonner son vieux logis pour les nouveaux bâtiments de la plaine de Grenelle. Une hn lui a permis de
, Quatre Rohan se succcdérciu dans cet hùtel : Armandr.asl-.n, pour qui il fut construit, cinqu.cn.c enfant du pince de Soubise, mort en .749; ^^^^'^^ ""'TTIZ de ' précédent, mort en .736; Louis t.onst.nntin de R-^^an de , M„nvbazon, mort en ,779; enfin celui de raflaire du Col-, lier Louis-René de Rohan-Guéméne, mort ou ibo.^.
déménager, mais en faisant argent de l'ancien Hôtel Cardinal pour récupérer les frais des constructions neuves.
Ce calcul terre à terre serait an véritable malheur pour la beauté du Marais, pour le développement logique des Archives à l'étroit dans l'Hôtel de Soubise, pour les artistes et tous ceux qui pensent qu'une ville séculaire peut être moderne sans rien perdre des lignes heureuses de
du siècle précédent. Ce maquillage est encore aggravé par une marquise tout industrielle et par la destruction des combles. Les sculptures du fronton ont disparu, remplacées par une horloge administrative; et les fenêtres du premier étage sont affreusement coupées.
Toutefois, passez le porche des communs à droite et vous apercevrez, dans une petite cour encombrée aujourdhui d'ateliers et de baraques.
FAÇADE. DE l'hÔTEL DE ROHAN (cOTÉ DU JARDIN) D après le dessin de Jacques-François Blondel dans son .\rchitecture Française.
son décor, ni de la vie intense qu'ajoutent au présent les souvenirs pressés des vieilles pierres.
Ce n'est pas tout de suite que la beauté de l'hôtel vous apparait, si la façade garde quelque élégance et les bâtiments de sa cour en corbeille. L'Hôtel de Rohan.n'a.pas l'importance somptueuse que son aine, l'Hôtel de Soubise, révèle de son portail au premier regard. Le Marais ne manque pas de monuments privés d'un intérêt à vol d'oiseau plus persoruiel, l'Hôtel de Lamoignon ou l'Hôtel Salé, et. dans la rue Vieille-du- Temple même l'Hôtel des Ambassadeurs de Hollande.
On est d'abord surpris qu'une construction qui date de 1712 et qui est due à Delamaire, architecte déjà de l'Hôtel de Soubise, semble avoir, comme un édifice du temps de Henri IV, un appareil de brique et de pierre et des balustres de terre cuite. Mais ce sont de simples réparations économiques accomplies vers le milieu
du côté de la rue, au-dessus de l'entrée des anciennes écuries, les célèbres, magnifiques Chevaux du Soleil de Robert Le Lorrain. Rien que pour ce chef-d'œuvre, un des plus exaltants de la sculpture française,, tout l'hôtel mérite une stricte conservation ! Presque populaire par la gravure ou par le moulage du Trocadéro, combien peu de Parisiens le connaissent! et c'est à sa place pourtam que l'original est admirable, prodigieusement .animé par la fougue du soleil qu'il symbolise! Hélas! des vitrages masquent à moitié de sa hauteur la porte dont il surmonte le cintre, ce qui sera réparable quand dém.-nagera l'Imprimerie, mais ce qui, pour le moment, nous prive de jouir des proportions de l'ensemble. Tant de hardiesse, d'aisance et de vie fait de ce haut-relief une des œuvres princières de notre art décoratif extérieur, et la plus significative, à Paris, de son époque. Avec cette grâce unique dans la force et cette liberté nerveuse dans la maîtrise qui le relient plus à Carpeaux qu'à .lean Goujon, ce groupe a toute l'importance pour son temps de
la décoration pour le sien de l'Hôtel Carnavalet. « la visite des connaisseurs ». Mais tout le rez-de- Le déplacement serait barbare qui en risquerait la chaussée avait été disposé spécialement pour enruine et le priverait dans son cadre de l'incompa- fermer la célèbre bibliothèque des de Thou, augrable lumière où Robert Le Lorrain sut le situer, mentée par le président de Ménars auquel le Un pareil morceau sur une porte d'écurie in- cardinal de Rohan l'avait achetée en 1706. Et diqueque la simplicité relative de la cour d'entrée chacun de nos cardinaux avait singulièrement devait être trompeuse. Et, en effet, la principale enrichi les quinze mille premiers volumes. D'où façade se développait, de l'autre coté, sur les jar- la nécessité de beaucoup de lumière, des fenêtres dins qui réunissaient l'Hôtel de Strasbourg à nombreuses que Blondel reprochait. l'Hôtel de Soubise. Impossible de s'en rendre 11 est problable que cette bibliothèque eut
compte aujourd'hui, à moins de monter aux plus quelque influence sur les destinées de l'hôtel. hautes fenêtres des ateliers construits sur les jar- L'État n'eût peut-être pas pensé à y établir son dins. Par-dessus des toitures vitrées on dé- Imprimerie après 1808, sans le souvenir d'une couvre les deu.x derniers étages plus étendus du bibliothèque fameuse depuis deux siècles; et
l'idée vint trop naturellement de fabriquer des livres où tant d'illustres avaient été si bien logés.
Le logement s'en trouva fort mal.
Ce n'est pas seulement le rez-dechaussée dont on ne peut rien reconnaître, mais la salle à manger avec es grisailles de Brunetti, qui a disparu.
La surprise est donc des plus agréables lorsqu'on pénètre dans le cabinet du directeur et que notre admiration est soudain éveillée par deux des meubles les plus beaux de eur époc[ue, par des dessus de ■lortes de Pierre et deux paysages de Boucher. Les dessus de portes sont dans la manière pompeuse et mvthologique, un peu lourde et molle, du grand siècle, bien que Jean-Marie Pierre ne; soit né qu'en 1711 et qu'ils datent par consé- UL-ni des derniers possesseurs. Les paysages sont charmants et vous font saisir toute la délicatesse dans l'appropriation ornementale de la nature que connurent avec un sens si raffiné nos artistes du xvni= siècle.... Boucher, qui participa à divers embellissements de l'Hôtel de Soubise, ne resta pas, en effet, étranger à ceux de l'Hôtel de Strasbourg; et ces paysages, transformés aujourd'hui en tableaux de chevalet, ornaient les boiseries d'un des grands salons.
Mais ce sont les meubles, les deux meubles tout seuls, une table-bureau et une pendule-gaine, qui vous remettent aussitôt dans l'intéiieur d'art, de luxe et de
double que sur la cour, et d'une belle ordonnance. Un avant-corps à colonnade et un fronton qui domine l'atiique et où Le Lorrain avait sculpté les armes des Rohans lui donnent toute sa valeur. Jacques- François Blondel, le grand architecte du xvHi'" siècle, nous en a conservé une image exacte dans son Architecture française , en l'accompagnant de critiques sur le trop grand nombre des ouvertures et sur le danger de sacrifier ainsi la beauté à l'utilité.
Je crois bien que sans le dessin de Blondel nous aurions perdu le souvenir, par suite de ses déformations, de ce qu'était l'Hôtel de Strasbourg. Mais, tel qu"il est, il nous garde un des spécimens les plus complets de notre architecture domestique à la veille de la Régence, dans un caractère moins exceptionnel que l'Hôtel de Soubise, et cependant avec des beautés que ce dernier ne possède point.
Les appartements nous ménagent, par d'analogues détours, d'uniques séductions.
Le grand escalier n'existe plus et il ne reste rien des dispositions du rez-de-chaussée. Piganiol de la Force, après Germain Brice, dit que cet escalier était « d'un dessin bizarre, mal imaginé et d'ailleurs peu éclairé «.
Ce qui n'était pas l'avis ded'Argenvillequi le trouvait « d'une ingénieuse construction » méritant
LA PliNLlLLL.-GAI.NE
l'hûTEL de ROHAN (de STRASBOURG) ET l'hÔTEL DE SOUBISE AU MILIEU DU XVlir SIECLE
Partie du Marais {ancien quartier Sainte-Avoye), extraite du plan de Turgvt (ijSg)-
goût de nos prélats. Ces meubles, encore
dans l'esprit de Boule, la table surtout.
annoncent toute l'exubérance alerte de
Crescent. Le travail libre des bronzes,
leur richesse aisée, les rendraient dignes
de cet artiste. La pendule-gaine est parmi
les plus merveilleuses qui existent au
monde, et l'on comprend que le duc d'Au-
male en ait offert 25oooo francs. Il est
impossible d'avoir plus de tact et de
bonheur dans la création de lignes générales constructives au fond aussi absurdes
que celles de ces trois corps de l'horloge,
tourmentés d'une opposition enragée.
Exquise est l'heure mutine qui au-dessus
du cadran sonne de la trompette sous le
vol de l'Amour, et le vieux Temps vaincu.
et les petits enfants potelés, et Jusqu'aux
moindres ciselures! Toutefois elle est bien
dans le faste de cet ameublement qui faisait dire à Germain Brice : « On voit au
premier étage des meubles en broderie sur
des fonds de velours où l'or et l'argent
n'ont pas été assez ménagés' ».
En sortant du cabinet directorial, vous
vous trouvez dans l'ancien grand salon de
l'hôtel. Des armoires s'étendent tout autour et conservent les poinçons des innombrables caractères de l'imprimerie. On
doit sans doute à ces armoires la disparition des boiseries anciennes. Mais il reste des corniches de toute beauté, avec des
cartouches d'angles dont les sculptures ont toute la grâce de Watteau, puis des portes dont les moulures et les ferronneries sont d'un galbe, d'une pureté de ligne comme tout l'art de la Régence ne nous en a pas laissé de plus belles.
Une de ces portes ouvre ce qu'on a dénommé le Salon des Singes. Cette pièce est pour la décoration intérieure ce qu'est, dans un tout autre esprit, pour l'extérieure, les Chevaux de Le Lorrain : un chefd'œuvre. Elle est entièrement décorée de panneaux sculptés et peints où les arabesques les plus délicieuses encadrent des sujets plaisants. Ce qui vous séduit tout d'abord est la tonalité de l'ensemble,
chatoyante et ambrée; la chaleur douce des colo- cardinal, comme tendrait à le prouver une niche ris, entre les dorures fines d'un éclat atténué, est creusée dans le mur en oratoire, et au fond de d'une harmonie enveloppante; Jamais décor de laquelle deux tètes d'anges ailées cantonnent un chambre ne fut d'une grâce plus spirituelle et cadre qui a perdu sa toile. Cette niche était Jadis p us par aite. fermée par des volets qui sans doute reconsti-
Car c était la chambre à coucher, dit-on, du tuaient un panneau semblable à ceux que nous
\. \onvelle Description de la ville de Paris, 8' édition admirons. Ces volets ont disparu. D'autre part, 1723. Tome II. m^ panneau dans un coin a été refait; on en avait
LE SALON DES SINGES Un des grands franneaux.
enlevé les bois pour percer une porte; et ces bois l'Hôtel de Soubise et l'Hùtel de Strasbourg, il les viennent d'être retrouvés, toutes les peintures destinait tous deux à receler les Archives natiorava"ées, dans un atelier où ils servaient de sup- nales qui sont demeurées dans le premier, resté ports à des « formes ».... trop étroit, malt^ré des agrandissements, le second Le décor n'est pas seulement simiesque, mais ayant été pris par l'Imprimerie de l'État, déchinois, et même surtout chinois, chaque scène ménagée, en 1810, de l'Hôtel de Toulouse que des panneaux traduisant une de nos letes villa- venait occuper la Banque de France. Cependant, "eoises en costumes mongols. Que nous sommes l'Hôtel de Rohan avait été construit au bout des bien au xviu'" siècle où il était piquant qu'un jardins mêmes de l'Hôtel de Soubise, et cette prince de l'Église ornât sa chambre à coucher dépendance existe toujours, puisqu'il suffirait de d'une suite de" jeux grotesques, galants et popu- jeter bas les ateliers pour retrouver l'espace des
laires! C'est le Bal champctrc. la Balançoire, le Jeu de la Chandelle, les Bulles de Savon, le Saute-Mouton, le Charmeur, etc. Seulement l'habile qu'était Christophe Huet, auquel on doit
ardins entre les deux hôtels. Il y a une douzaine d'années, la plus grande partie de ces terrains était encore libre avec des arbres.
Qu'on se reporte à la vue ci-jointe extraite du
déjà le Cabinet des Sing^es de Chantilly, très plan de Turgot 1 1739 : on verra que les Hôtels de inférieur, se "arde bien de sortir le grotesque des Soubise et de Strasbourg, avec leurs jardins et li'jnes décoratives, comme on ne manquerait pas communs, notamment les immenses écuries où " le cardinal de Rohan
logeait plus de cent chevaux, remplissent l'espace délimité par la rue de Soubise, la rue Vieille-du-Temple, la rue des Quatre-Fils, la rue du Chaume actuellement des Archives!, avec l'annexe perpendiculaire de la grande cour à galeries, particulière à l'Hotcl de Soubise, qui donne rue de Paradis aujourd'hui des Francs- Bourgeois) , au coin de la rue du Chaume. La rue de Soubise n'existe plus; elle est occupée par des bâtiments industriels de l'Imprimerie Nationale. Cette rue, qui ne servait qu'aux gens de pied et que Germain Brice déplore comme n'étant pas « une médiocre servitude pour une maison de cette conséquence, » mettait en communication la rue Barbette avec la rue de Brac par une porte que le prince avait été obligé d'ouvrir en face de
de le faire au|Ourd'hui, d'accuser les intentions aux dépens du fondu ornemental.
Avant tout, dans le sujet, la grâce triomphe, une grâce infinie et badine par qui les gestes les plus incongrus deviennent des arabesques élégantes.
L'espièglerie des scènes n'est qu'une manière de rendre le mouvement spirituel.
L'art français le plus fin et le plus rationnel est dans la décoration de cette chambre de luxe pour un prélat qui avait « le visage de l'Amour » et qui « se baignait dans du lait », raconte Saint- Sinion.
Or, les raisons étrangères à l'hôtel même, les raisons de quartier en faveur de cette conservation, ne sont pas moins pressantes.
Lorsque Napoléon P'' acheta, en 180S. pour six à sept cent mille francs.