‹ L'Art et les artistes (volume 2)Chapitre 86 sur 125 · HENNER. — JEU · texte numérisé non relu

HENNER. — JEU

Il nie la composition du sujet, il nie le drame en peinture; mais il a, à un degré éminent, le sens de la composition pittoresque, quitte à ne donner qu'après coup ou à ne pas donner du tout de titre

à ses tableaux. Il lui suffit d'une pelitefigure couchée au bord de l'eau pour faire naître en nous une pensée de poème et créer comme une nouvelle m\thologie, et telles de ses figures de grande dimension, comme la Femme au Divan noir (1899) ' sont considérées à bon droit comme des (X'uvres achevées qu'on peut placer à côté des V^énus et des Flora des écoles de Parme ou de Venise. Il est d'ailleurs trop sincère pour fermer la porte au sentiment lorsqu'il se présente, même sous une forme délicate et profonde; il est trop véritablement ému devant la nature pour que cette émotion ne soit pas communicative. On n'a pas oublié son Alsacienne peinte en 1871 et exposée en 1872 avec ces mots : « Elle attend ».

Henner est toujours resté profondément alsacien de cœur. Son village natal de Bernweiller-, les années d'enfance et de première jeunesse qu'il y a passées, son vieux maître de dessin, il ne les a jamais oubliés. Sa vocation de peintre ne fut pas contrariée; mais, avec des parents moins dévoués

1. La Femme au Divan noir est au musée de Mulhouse, avec le Portrait de Rebcr.

2. Bernweiller est situé dans le Sundgau, entre Altkirch et Mulhouse. Henner est né en 1S29.

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NE FILLE d'aLSACE

■renre de celle que rhuiiKirisic ^Quatrelles nous fait connaiiie d'une façon bien amusante dans la Dame de Niort. Il travaillait surtout pour l'Amérique du Sud et les Etats-Unis, mais avait aussi des clients en France. 11 ne manquait pas d'un certain talent, et il exposait en r8()3, si je ne nu trompe, un bon portrait de M'"' Jeanne Tordeus, de la Comédie-Française. Mais, avec les seules ressources de son pinceau, il aurait été loin de faire d'aussi bonnes affaires. Dans sa manufacture, le principe fondamental dans la grande industrie, la division du travail, était i;énéralement appliqué. Chacun des rapins qu'il emplovait avait sa spécialité, et l'on était pavé aux pièces : douze francs pour un habit noir ou une robe de bal.

quinze francs pour un chale des indes, cinq francs pour une décoration française ou étrangère et pour une bague en brillants.

Avec le travail de cette fabrique, disait Henner, on pouvait vivre pendant un mois sans quitter l'école des Beaux-Arts. Grâce à Viennot, pendant deux ans j'ai fait mes trois repas par jour'.

Plus tard, lorsque Henner, déjà peintre réputé, revenait dans son vieux logis : « Tenez, voilà ce que j'ai gagné pour vous, » disait-il à ses parents en tirant de sa poche un rouleau d'or qu'il laissait sur la table. En i885, il se faisait bâtir une maison à coté de la ferme de son frère-. 11 ne s'en tint pas là. Son pinceau lui rapportant des gains de plus en plus considérables, il les emplovait en grande partie à acheter des terres dans son pays natal, et l'on racontait en plaisantant qu'il doit arriver à v posséder des villages. « Si Henner peint tout, disait aussi un de ses collègues de l'Institut, cela s'explique : il veut racheter r.\lsace. « Cependant, si l'on regarde l'ensemble de l'œuvre de Henner, elle parait bien peu alsacienne et elle ne rappelle en rien la tradition des peintres du pays. Cette facture délicate, adoucie, moelleuse, cette couleur vague, d'un gris bleuâtre, ces figures noyées dans l'atmosphère, ces pavsages aux lignes

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