‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 17 sur 99 · I.OriS J)A\n) IMlKTKAlT DE m"' JIIIV · texte numérisé non relu

I.OriS J)A\n) IMlKTKAlT DE m"' JIIIV

DE I.A L()MÉD1E-FKANc;AISE

(.ipii.irtcu.mt à Kl Cniiiédie-l-r.inçaise)

MIT ma siniplo (U'iiiaïKle, et a\-ec un gfstr dv confianci' des j)liis inriitimc mais excessive, la clet du sanctuaire. Ce lut dans le jilus pieux recueillement et avec une émûtum léelle que je !;ravis les étages de l'immeuble nuuiicipal.

Bientôt je pénétrais dans l'immense salle cihscure au ))lafond bas où se trou\'aient provisoirement remisés les chefs-d'feuvre du niaitre.

D'abord, je ne \-is que l'or des cadres. Puis, peu à peu, mes yeux se familiarisèrent avec la lumière quasi crépusculaire de la pièce, et je perçus l'ovale des visages, l'éclair des yeux, la neige des sourires....

Oli ! ces sourires!... Ils partaient, vifs comme des tlèclies, de l'arc tendu des lèvres et me criblaient.

C'était comme une 'protestation collective et très acérée contre la lirusque apparition de l'nitrus, dont le biuit dis ]ias sur le vieux carrelage de bri(pus du ,!,'renier sacré semblait avoir troublé les doux liavardages, les marivaudages précieux, les colloques philosophiques ou sentimentaux... des Diderot, des d'Alembert.'cIes Jean-Jacques, des Louis X\', des Fel, des Camargo, des ,Favart, des Pompadour, des Puvignw etc.

Toute 1.1 uKinlante et spirituelle nonie ilu XVIII'' siècle m'en\-eloi)pait dans cette salle obscure et sileiicii use. J'entendais des rires étouffés et des ])ropo> laillcurs uuunnués à voix basse. Ta- visai^e aigu et railleur de Mlle l-'.-l me sembla to\it p.irti-

culièrement agressif, et je crus entendre le mot de " rustre - sortir en un sifflement léger des lèvres tmes et minces de cette charmante et malicieuse personne. Je n'oserai même pas affirmer qu'un uumense éclat de rire, où détonait, comme une pétarade, l'énorme gaieté de Maurice de Saxe, ne salua ma retraite lorsque, très troublé, je m'éloignai de cette réunion inquiétante.

Cette petite histoire, ce récit en quelques lignes de ma [iremière visite aux pastels de Saint-Quentin et de l'impression reçue ne tend à rien autre chose tju'à une constatation personnelle de l'intensité expressive des leuvres de La Tour et du caractère éternellement historique de son art. fait d'une incomjiarable science du dessin et d'une passion profonde ])our la vérité. Nous le répétons : rien n'est troublant comme le prodigieux ensemble iconograjihique constitué par presque autant de chefs-d'(euvre cju'il y a d'images et où, dans la flamme des yeux, « dans l'ironie qui chatouille, fait vibrer et relève les coins de la bouche », dans ces expressions si diversement modulées des parlantes physionomies, revit toute la société intelligente, railleuse, sensuelle, du xviii*' siècle.

L'esprit de l'époque anime évidemment tous ces visages. Chacun d'eux, malgré l'uniformité peut-être trop accentuée d'un même sourire voltigeant, ironique et spirituel siu" toutes les lèvres, est cejjen- (-lant le clair et profond miroir des sentiments jiarticuliers. On peut affirmer qu'il n'existe dans aucune école d'art, pas même dans l'École allemande du xvi^ siècle, d'une si savante psychologie, d'une interprétation si profondément synthétique, un jieintre de la ligure humaine supérieur à La Tour.

Le grand artiste, contrairement à Nattier, à Drouais, qui se partageaient avec lui la riche clientèle des modèles de la Cour, de la Finance et du Théâtre, n'hésitait ])as à faire de l'image la très fidèle représentation du piersonnage, lors même que celui-ci avait été victime des pilus malicieux caprices de la nature.

On connaît la hautaine déclaration du terrible analyste, parlant de ses modèles : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage ; mais je descends au fond d'eux-mêmes, à leur insu, et je les emporte tout entiers n.

Toutefois, malgré l'impitoyable sincérité ■ qui domine tout "Pieuvre si humain de La Tour, bien des charmants \'isages de femmes s'y rencontrent, charmants par la grâce et l'esprit de la physionomie, charmants aussi par la divine pureté des lignes. Et c'est i)eut-étre bien aussi dans la représentation féminine que l'art du grand artiste triomjihe avec k- plus d'éclat, jamais la force expressive de ses crayons de couleur ne transparaît

L'AKl i:i' LES ARTISTES

LAH<.!IT.lKKlv i'orikam de jkune femme en costime dk uiaxe

I Musée du Louvre)

mieux (iiK- siiiis k> éimli-Tiius diurtés ik-s Pompadour. dus ("amarijo. des Salle, îles Eel, des Pavait, des marquise de Rumilly, des princesse de Saxe... et de tant d'autres belles de l'époque, belles à jamais dis]iarues et dont les grands \eux pleins de lualieieuse lumière nous regardent a\e( nue lixité pi esque inquiétante à travers le lointain des à.t^es.

Plusieurs historiens du i^rand artiste, et non des moindres, expliquent sa sjiéeialis.ition absolue ilans le genre du jiastel, non i)ar une antipathie naturelle ou raisonnée de la peintui'e à l'huile, mais par une laiMesse de tempérament, pai' une iriitabilité iier\-euse ( pli lui faisait trouver trop compliquée la pratiipie du piiueau. Nous jiartagerions plutôt l'opinion de ii'ux i[ui attribuent à La Tour la volonté de rivaliser, juirle jnestige de son art, dans une te( Imicpie ledexemu' brusipiement à la mode, ,l\-ee la Ros.db.i, ([ui, lors de son triomphant ]iassage à Paris, en 1720 et en i7-:i, lut recherchée du plus !;i,intl momie. Xe \it-on pas les plus nobles dames de la Cour, et le Régent lui-même, deinand( r à la X'énitiemu' d'éterniser leui> tiaits >ous la fragile caresse de ses cra\d|is dt''lieats !

I-'habile et giacieuse altiste détermina assuiément, pendant son séjour à Paris, un grand mouvement en fax'eur du pastel, et on peut dire que c'est elle ipii, par le succès de ses fraiches effigies de femmes élé.gantes et de grands seigneurs, ranima, dans la France du willf siècle, le goiit presque éteint des crawnis du .wi'^' siècle. Mais, assurément, La Tour bénéficia avec habileté de cette popularité mondaine faiti' au pastel [xirla Rosalba, et bientôt, grâce au mouvement rapiile de ses crayons, à la parfaite ressemblance qu'il lixait d'un trait expéditif, au charme léger de son coloris, et aussi au ]iri.x très modeste dont il se contentait pour ses ])remiers i)ortraits, il ne tarda pas à acquérir dans le monde brillant d(jnt il recherchait la faveur une réputation égale à celle de l'artiste italienne. " 11 mettait ]ieu de temps à ses portraits, dit Jlariette, ne fatiguait ])oint ses modèles, les faisait ressemblants, n'était pas cher. La presse était grande.... »

Jusqu'en 1773, ce fut la même généreuse et forte production et le persistant succès.

Mais une adulation presque universelle, un hymne de gloire chanté sur tous les modes, ne troublent en rien la profonde conscience artistique de La Tour, et ni les faveurs royales et princières, ni les flatteries des belles dames du temps, ni les éloges des plus hauts esprits, ne changent rien à l'indépendance de son caractère et n'apportent aucune modification à l'originalité de son genre de vie.

\'oici deux amusantes anecdotes que nous empruntons à la monographie de M. Charles Blanc sur Maurice-Quentin La Tour et qui, mieu.x qu'une longue analyse psychologique, instruiront le lecteur sur la nature de l'artiste.

Accablé de besogne, jaloux de ne peindre que les figures ipii ne lui déplaisaient point, et peu endurant sur l'éternel cha])itrc des observations et des conseils, il laissait \()lontiers interrompu sur le chevalet le jiortrait ébauché.

Son biographe et ami, le chevalier d'Estrées, nous raconte une anecdote qui le peint au vif. M. de la Re\nière, fermier général, s'impatientant de la longueur des séances et de leur répétition, en\-oie un jour son domestique le prévenir cpi'il n'est pas libre pour l'heure fixée. «Ton inaitre est un sot que je n'aurais jamais dû peindre I', s'écrie La Tour furieux.

Le domestique est assez de l'avis du peintre.

« Assieds-toi, dit La Tour; ta figure me plaît, je vais te peindre.

— Mais, monsieur, si je tarde à rendre réponse à M. de la Keynière, on me mettra à la porte.

— Bah ! je te replacerai n.

Et La Tour fit ce qu'il voulait.

l'n autre jour, c'est avec un membrt de la famille ro\ale qu'il prend ses aises.

1' Silvestre, le directeur de l'Académie, av'ait reçu une lettre de Mlle Silvestre, sa fille, attachée à !Mme la Dauphine, ]iar laquelle elle demandait à son jx'ie de faire souvenir à M. de la Tour de l'engagement qu'il avait pris avec la princesse, mais prévenant qu'elle désirait qu'au lieu de Fontainebleau, dont on était convenu, le portrait se fit à \'ersailles.

Elle marquait que sa maîtresse avait d'autant l>lus lieu de le désirer que son embonpoint était revenu, et que peut-être n'aurait-elle point un aussi bon visage à lui offrir si elle redevenait enceinte ; elle faisait assurer le peintre qu'elle se revêtirait ce jour-là de toute sa bonne humeur et qu'elle l'invitait à en faire autant de sa part....

La Tour répond froidement qu'il ne peut se rendre à l'invitation, qu'il n'est point îait pour ce pays-là, et cent autres choses qui allaient à le perdre si elles étaient révélées.

Heureusement, il les disait à Silvestre qui, fort éloigné de lui nuire, n'en était que plus embarrassé sur ce qu'il devait répondre à la lettre qui finissait par témoigner une sorte d'impatience de la part de Mme la Dauphine.

La Tour fut inébranlable. Il s'excusa tant bien que mal sur des occupations indispensables, sur les jours trop courts et trop sombres.... Il pria qu'on remît la partie au printemps, en \-ue apparemment de ce qui devait arriver. En effet, la

daupliiiu' tlevint grosse (K' luuucau et il ne hit plus question du portrait.

Et puisque nous sommes au chapitre dis anecdotes sur La Tour, racontons encore celle-ci ; aussi bien que les deux précédentes, elle contribue à fixer dans l'esprit du lecteur le caractère du grand artiste qui jamais ne fut le courtisan de personne et qui disait volontiers : « Mon talent est à moi ».

Appelé à faire le portrait de la Pompadour, il répondit qu'il n'allait pas peindre en ville.

On obtint de lui pourtant qu'il vînt à Versailles.

Mais il mit iiour condition cju'il serait seul avec son modèle.

Arrivé chez la favorite, il se mit à son aise, détacha les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, ôta sa perruque, se couvrit la tête d'un bonnet de taffetas et commença le portrait.

Mme de Pompadour n'en revenait pas.

Tout à coup le roi entra dans l'appartement.

La Tour dit, en ôtant son bonnet : « Vous m'aviez promis, madame, que votre porte serait fermée ».

Le roi rit du reproche, s'amusa du costume de l'artiste et l'engagea à continuer.

«Il ne m'est pas possible d'obéir à \'otre Majesté, répliqua La Tour ; je n'aime ])oint à être interrompu ».

Il emporta sa perruque, ses jarretières, et alla s'habiller dans une pièce voisine.

La favorite dut défendre sa porte, même au roi, pour que le portrait pût s'achever.

J.-B. Perronneau, dont les peintures sont aujourd'hui si recherchées et dont les savoureux pastels rivalisent d'éclat a\-ec ceux de La Tour,

\IGEE-LEHRLN

(Cnlk'ctioii (lu Cl

lut loiifitemps inécomni. Les salonniers du temps ui parlent à peine, et .Mariette, lui-même, n'a pas une lois transcrit son nom sur les marges (le VAbecedariiis. Il est juste de dire que sa vie lut instable, «l'instabilité même », assurait de Fonteiiaw vt (|u'il n'a pas laissé, pour aider les histoiinis, (le ci's lirrrs de raison où Joseph Vernet,

son ami, consi- !;nait les moindres ialls (le sa \'ie (piotidienile d'artiste.

I)el73()à 17(13, il lit ])liisieuis exdirsions en Italie et des séjours assez proloitgés en Hollande, oii lons^temps. aussi bien d'ailleurs (ju'enAngleterre, plusieurs de ses .idiiiirables ])aslels figurèrent dans des galeries seigneuriales sous le nom usurpé de La Tour. Le peintre de la Pompadour. qui accapalait la clientèle aristocratique, contraignit Perronneau, en (pii l'opinion ])iil)lit\nv a\'ait un instant salué son rival, à se ra- Iwttre sur la bourgeoisie. Outre ses pastels d'un accent moins vibrant, moins ]iassionnés (pie les chefs-d'teuvre de La Tour, mais d'une expression de vie aussi jirofonde et, il faut bien le dire, d'une harmonie de couleur plus chaude et plus généreuse, J.-B. Perronneau fit de magnifiques portraits à l'huile, notamment ceux d'Oudrv au Louvre, de François Drouais, coiffé d'une perruque bouclée et la main sur un portefeuille gaufré d'or, de Gilquin, une des ])erles de la collection Léon Michel-Lévy. Il exécuta aussi diverses images de femmes, et entre autres CCS portraits de la marquise de Sorquainville, de la collection David Weill. de la duchesse d'A\en (collection Devin de Lagarde). de Lady Coventry (collection W'ildenstein), tiui tieiment une j)lace si

roKTK.MT m-; i. .autiste

iiitc Croffulhc

éclatante ))anni les cent cliels-d'(eu\Te aujoui il'hni exposés dans les salles du Jeu de Paume. Le jugement si juste de ^I. Reiset, jiorté sur les portraits de Perronneau actuellement au Louvre, peut fort bien s'appliquer à cls admirabks peintures, et en général à tous les ])ortraits du noble et consciencieux artiste ; « Les tètes et les mains bien posées, dessinées sur nature et sans pratique, sont expressives et facilement rendues; les vêtements, d'un ton rompu et doux, sont d'un rendu qui trahit le pastelliste, car, contrairement à La Tour, qui donnait à son pastel l'éclat de l'huile, Perronneau donne volontiers à ses portraits à l'huile l'harmonie un jieu affaiblie du pastel ".

La famille \'an Loi) nous donne, en la personne de Louis-Michel, mi distmgué peintre de visages, mais, à l'opposé de son oncle Carie, le meilleur peintre de la famille.

Louis-^NIichel réussit surtout le portrait iThonnue. dû son l'inceau un peu sec et dur, inhabile aux caresses savoureuses. M"

s'exerçait avec plus de sûreté que ilans celui de la femme.

Carie, l'auteur de la Halle de cluissc du Louvre, où s'admirent, suivant l'expression de Théophile Gautier, <> de si jolies tètes de femmes aux sveltes tournures, aux costumes galamment jiortés )., nous a légué quelques rares mais charmants portraits de femmes, entre autres celui de Marie Leczinska. reine de Franee. Afin d'épargner à la souveraine la fatigue d'une jiose. Carie aurait, dit-on, peint le visage de son ro\-al modèle d'après un pastel de La Tour. La souveraine est debout : sa robe de soie blanche, large et bouffante, rehaussée de passementeries argentées, est peinte avec la plus souple adresse.

A mentionner aussi, parmi les meilleurs portraits de femmes de Carie Van Loo, la jolie guitariste de la collection de Moustier et la Marie Leczinska de la collection du marquis de Richouffts, une des bonnes toiles du maitre.

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