BOUCHER
PORTRAIT DE M"" DK l'OMPAUOl K (Colloclion Wallacc)
L'ART l-rr LES ARTISTES
Ses niaiseries sentimentales, ses molles et fades peintures de mœurs devant lesquelles s'exaltait éperdument le lyrisme de Diderot, par quelques effigies féminines où se révèlent les plus belles qualités de peintre delà figure humaine, comme dans les portraits de Mme de Porcin (Musée d'Angers), de Sophie Arnould (collection Wallace), de la duchesse de Choiseul, de la collection du baron Edmond de Rothschild, que nous reproduisons ici, la gracieuse jeune femme en noir de la collection du comte Pastré, le superbe portrait de la collection David Weil, l'exquis portrait de la collection de Curel,... images d'une individualité très caractérisée et qui démentent cette opinion que dans tout l'ceuvre de Greuze un type général de femme s'impose, celui de Mlle Babuti, en vérité très répandu à travers les toiles du maître et ses sentimentales allégories.
Quant à Boucher, il est fort probable qu'il ne fut portraitiste de figures contemporaines que « par ordre », et il est peut-être permis de supposer que son trouble et son embarras furent grands lorsque, ]:iour la première fois, sa bienveillante et toutepuissante protectrice, Mme de Pompadour, apparut devant son chevalet si royalement belle dans sa merveilleuse robe fleurie et enrubannée et sous son diadème de roses. Ses portraits sont très rares, et il ne faut pas trop le regretter, car rarement peintre fut moins doué que lui pour l'étude et l'analyse de la figure humaine. Il fut avant tout un habile décorateur d'une ingénieuse et intarissable imagination. Son sens du pittoresque, son inépuisable fantaisie, la légèreté expéditive de son pinceau, sa rare imagination de coloriste lui imposaient, pour ainsi dire, un genre de peinture où il devait prendre le rang de maître.
A vrai dire, il ne fit guère que deux portraits de femmes dans sa vie, celui de « la petite Morphil », sous les traits charmants de laquelle il fit défiler devant les yeux de ses contemporains toutes les plus séduisantes divinités de l'Olympe, principalement Vénus, et aussi la Vierge Marie,... et celui de Mme de Pompadour, qu'il. répéta plusieurs fois et dans l'exécution duquel les. détails compliqués de la toilette le préoccupent visiblement bien plus que l'analyse des traits et l'expression du visage (i).
On pourrait porter presque le même jugement sur Fragonard, considéré comme peintre de la Femme. Lui aussi aima passionnément la Femme. Il la
(i) Les portraits de Mme de Pompadour exécutés par Boucher sont assez nombreux. Nous connaissons ceux de la National Gallery d'Edimbourg, qui figurera, nous l'espérons, à l'exposition des Tuileries, de la Galerie Wallace, du South-Kensington. de la collection du baron de Schilchting, petit chef-d'œuvre qui figure à l'Exposition rfi's Cents portniit-i tir fnnmes. de la collection du baron Maurice de Rothschild, du Musir d'Orléans. 11 en est d'autres, pent-étrc...
peignit d'abord sous les traits de Stratonice, d'Armide, d'Iphigénie, de Callirhoë,... puis sous ceux de toutes les demoiselles de l'Opéra dans de légères et charmantes inventions joyeusement intitulées ; la Chemise enlevée, la Ginthlette, la Fontaine d'amour, la Culbute, le Baiser dangereux, le Baiser à la dérobée, l'Instant désiré, la Main chaude, etc. Ici, la femme triomphe dans toute sa grâce fraîche et rieuse. Mais dans ces vives peintures, comme aussi dans les grandes compositions décoratives qui font la gloire de l'hôtel de M. Pierpont- Morgan à Londres, le jeu rapide du pinceau de l'élève brillant de Boucher paraît peu s'accommoder des patients efforts nécessaires à la parfaite réalisation d'un portrait exécuté d'après nature. Telles étaient cependant la virtuosité de ce pinceau et l'acuité de vision de l'incomparable artiste qui le maniait de si prestigieuse façon, qu'on rencontre parfois dans l'œuvre de Fragonard quelques vivants portraits d'hommes d'une audacieuse facture, comme celui du Diderot de la collection du comte André Pastéeet quelques images de femmes d'un charme tout particulier dans leur tonalité d'ambre et de rose, tels les portraits de la Gnimard de la collection du baron Edmond de Rothschild, de Mlle Colomb de la collection du baron Edouard de Rothschild, du Portrait de Jeune Femme de la collection Hébert, et du magnifique portrait de jeune femme lisant, une des perles de la riche collection du D'' Truffier, et qu'on ]icut admirer à l'Exposition des Cent portraits de /on mes.
Que dire de Watteau et de Chardin comme portraitistes de la Femme, si ce n'est qu'ils excellèrent en ce genre, pour peu que, par un jeu de l'esprit, on se plaise à considérer le premier comme le portraitiste définitif de toutes les Colombine, les Olivia, les Rosalinde, les Linda, les Viola, les Isabelle... de la Comédie-Italienne, et le bon Chardin comme celui de Marguerite Pouget et de Mme Geoffrin. la première dans le Benedicite, la Bonne éducation, la Toilette du matin, sous la cornette blanche de la Récureuse, de la Mère laborieuse, de la Lessiveuse, de la Gouvernante, etc., la seconde dans la Serinette, dans la Femme cachetant mie lettre, etc. Il existe cependant, cela est indéniable, plusieurs portraits véritables de Chardin, autres que celui de sa femme (Musée du Louvre) et l'image introuvable de Mme Lenoir. Il s'agit de les authentifier. La chose est parfois difficile.
La Femme eut aussi quelques brillants interprètes féminins au xviii'' siècle et, parmi les meilleurs, Mme Vigée-Lebrun, dont l'amitié d'une reine universalisa la notoriété, et Mme Adélaïde LabiUe- Guiard (1749-1803), qui eut non seulement la gloire d'être reçue de l'Académie, en même temps que
LARr,ILLll-:RE - portrait de jetne femme
(appartenant à M. Sortais)
sa triomphante émule, mais dont certaines peintures, comme les beaux portraits qu'elle fit d'ellemême (collections de Bardac et Wildenstein), peuvent rivaliser avec les remarquables portraits de Mme de Jeaucourt (collection Stillmann), de la princesse de Polignac (collection du duc de
Polignac),de la Dugazon (collection de lacomtesse de Poiutalcs, etc.).
L'reuvre de Mme Vigée-Lebrun (i755-i842),qui, en définitive, appartient plus au xix^ siècle qu'au xvni'î siècle, comme celle de Lawrence, avec laquelle elle n'est pas sans analogie, est considérable. De
son vivant, cllr dbtint, grâce à son art lacile et fois inconi])lètc et souveraine : l'élégance du aussi à la séduction de sa personne, le grand succès, maintien, la fierté du regard, la fraîcheur éclatante connue l'illustre peintre anglais. Elle aussi peignit des joues. Elle a donné le portrait idéal de Marie-
les rois, les reines, les ministres, les ambassadeurs, les dames de la cour, les reines du théâtre,... et cela (connue Lawrence) pendant ])rès de soi.xante ans sans interruption, exécutant parfois, (. ntre deux commandes officielles froidement et consciencieusement fabriquées, d'exquis jiortraits de femmes, d'un art très libre et très généreux. C'est ainsi que l'art de I^awrence, cet autre jM'oilucteur infatigable, se reCDUimande bien plus à l'admii almu de la ))osténté par les fines et vivantes images de ^Lstress Suidons (la ra\onnante mspiratrice lies grands jieintres de Sun fcm])s) et de celles de Lad\- ('(K.per, de Miss Farren (miu chef-d'ieuvre).de -Miss Arbuthnot.
que ]iar les solennelles et froides effigies i\r reuqxrcur A](.Naildri' et de Charles X.
Toutefois, la inéscncc du jiersounage le jilus important parmi la loulr de ses aristiieiatKpie:.
mudèles, je veux j)iLrler de la nine Marie-.\ntoinefte, ilcinl Mme \'igée- Lebrun tut le peintre fa\'ori pendant la dernièi trciublée de Ll soux'eraine, influence sur la liberté de ' De I77() à I/SS,
j.-H. CiREL'ZE — ÉTUDE DE JEUNE FII.I.E
(Cnllrctl
péricide de l'existence e, n'eut auciuie tacheusc r son art grac ieux et léger, représenta la reine dans
ostume^ ■intre <1
toutes les attitudes, dans tous Mme X'igée-Lebrun mérite le titre Marie-Autoini-'tte, comme La Tour celui de la Pompadour, et Drouais celui de la l)ul>arr\".
Les (piatre ])ortraits les plus connus de la souveraine apiiartieunent au Musée de \'ersailles.
La critique cpie l'on jiourrait adresser aux jiortraits de la reine par Mme Lebrun, et cette crititpie a d'ailleurs été déjà très justement formulée, c'est que l'aimable artiste, née d'ailleurs pour un rùle gracieusement idéalisateiu', avait apporté trop de soins à atténuer les détails les jilus fâcheux des traits de son auguste modèle, tels que les yeux ronds et à fleur de tète et la lèvre autrichienne. " Ce cpCelle s'est attachée à dégager, c'est le charmi' jiartu ulier d'une beauté qui fut à la
Antoinette en la peignant telle que la reine voulait être peinte, et telle que le sentiment public, à une certaine époque du moins, voulait la voir ».
Les bontés de la reine envers son peintre « idéalisateur » étaient des plus délicates, et l'aimable artiste se plaît à nous le raconter dans son intéressant Journal : « Je ne crois pas que la reine Marie-Antoinette ait jamais manqué l'occasion de dire une chose agréable à ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bonté qu'elle m'a toujours témoignée est un de mes plus doux sou- \-cnirs.
" Un jour, il m'arriva de manquer au rendez- \"ous qu'elle m'avait donné pour une séance, parce que, étant alors très avancée dans ma seconde grossesse, je m'étais sentie tout à coup souffrante. Je me hâtai le lendemain de me rendre à Versailles pour m'excuser.
" La reine ne m'attendait pas; elle avait fait atteler sa calèche pour se promener, et cette voiture fut la première chose que j'aperçus en entrant dans la cour du château. Toutefois, je n'en montai pas moins parler aux garçons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan.me reçut d'un air sec et froid et me dit d'un ton colère, avec sa voix de stentor : " C'était hier, madame, que Sa Majesté vous « attendait. Elle \'a se ])i"omener. et bien sûrement " elle ne \'ous ck)nnera [«s séance «.
'< Sur ma réponse que je venais simplement [)rendre les ordres de Sa Majesté pour un autre jour, il va trouver la reine cjui me fait entrer aussitôt dans son cabinet.
u Sa ALajesté finissait sa toilette ; elle tenait un livre à la main pour faire répéter une leçon à sa tille, la jeune Madame ; le cœur me battait, car j'avais d'autant plus peur que j'avais tort.
I' La reine se tourna vers moi et me dit avec douceur : "Je vous ai attendue hier toute la matinée. u One vous est-il donc arrivé ?
" — Hélas! madame, répondis-je, j'étais si souf-
que,
'niiiressement (in
(I frante que je n'ai pu me rendre aux ordres de « Votre Jlajesté. Je viens aujourd'hui jiour les « recevoir, et je repars à l'instant.
« — Non ! non ! ne partez pas, reprit la reine ; « je ne veux pas que vous ayez fait cette course (( inutilement «.
(( Elle décommanda sa calèche et me donna séance.
((Je me rappell j'étais de répondre à cette bonté, je saisis ma boîte à couleurs avec tant de vivacité qu'elle se renversa ; mes brosses, mes pinceaux tombèrent sur le parquet ; je me baissai pour réparer cette maladresse.
(( Laissez, lais- (I sez, dit la reine ; (( vous êtes troji (( avancée dans « votre grossesse « pour vous bais- « ser ».
Nous espérons voir figurer à V Exposition des Cent portraits de femmes celui de la série qui nous semble le meilleur et qui date de 1788. Il fut placé par Lonis-Plnlippe dans la de la reine.
Marie- Antoinette est assise pr un bouquet est pose ; elle jiorte une robe lilanclu une toque et un manteau bleus, et ti(nt un li\i relié à ses armes.
Cette rapide étude pourrait à la rigueur s'arrêter au nom de Mme \'igée-Lebrun, « j^eintre de la reine », et peintre aussi de toutes nos frivok;; aïeules de la fin du xviiip siècle « en chaiieau de paille, en fichu négligé, celles (|ui cueillent des bleuets et des roses, celles qui serrent tendrement contre leur sein de blondes lillettes. les mêmes que l'émigration emmènera, ou (pie prendra la guillotine. Leur ])eintre attitré nous aide à ]>énétrer ces âmes légères... ».
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Et cependant, deux des jilus grands peintres de notre école, David et Prud'hon, dont l'art ne s'épanouira complètement que dans les premières années du xiN^" siècle, méritent d'être cités ici, car c'est au jeune talent de ces deu.x maîtres que plusieurs charmants visages de femmes de la période révolutionnaire doivent leur éternelle jeunesse.
Sans parler des portraits d'un art si raffiné de MmeRécamier.et de celui d'un dessin un peu sec
de Mme Sériziat, qui tous deu.x figurent au M usée du Louvre, et qui furent lignés, le premier en 1795 et le second dans le courant de l'année 1800, David a laissé d'autres effigies d'une grâce exquise, en même temps (pie d'une exécution forte et réaliste. (]ui l'apjja-
relltellt aux plus
l;i.ui(1> i>eintres (lu wiii'' siècle, ( t (pii demeureidut ]>eut-être, à iia\'ers l'histoire, eounneles témoi- L;nages les plus oriLjinaiix, les plus iiersonnels, en même temps (pie les jjIus séuaturel, sa joie de dans la série de ses luits spontanés de ilans ses grandes compositions historiques, et si, iwur connaître ris]Mit volontaire du réacteur classique, il faut étudier ses grandes machines grecques, romaines et même najioléoniennes, c'est dans la vision des délicieuses images de:; marquises Sorcy de Thelussin, de Montgiraud (collection du baron d'Erlanger), de \'erninac et d'Orvilliers, de Mme Lavoisier (collection de Chazelles), exécutées en jileine tempête révolutionnaire. J'allais oublier la tine et charmante image de l'infortunée Mme Chalgrin. qui se détache avec une expression de si douloureuse mélancolie sur le fond sanglant de la toile....
Ht jiour linir. ]iiquons comme une fleur, au milieu de tous ces brillants interprètes des charmes fémi-
l'OKTK.MT PRESUME DE M r:d<.u.ir(l Wiibcli
(luisants de jdli art. Son t;eiile [leindre se devinent bien mieux jîortraits si remarquables, pio^ son génie observateur, (pie