‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 24 sur 99 · REYXOLDS PORTRAIT DE LA MARQUISE DE CAMHDEY · texte numérisé non relu

REYXOLDS PORTRAIT DE LA MARQUISE DE CAMHDEY

(Collection de Lord Spencer)

Cette acuité de vision que Reynolds mettait à l'étude des chefs-d'œuvre de son art, il l'apportait à l'étude de ses modèles. Avec sa haute culture artistique et littéraire, ses habitudes de raisonnement et d'observation, il était préparé mieux que personne à devenir un grand portraitiste, non seulement de la grâce, de l'élégance féminines, mais de l'intelligence et de la pensée. La recherche du caractère et de la vérité des expressions et des gestes était son souci dominant.

Toute peinture du prix, disaitil, dès qu'elle est fortement caractérisée », et l'on connaît sa maxime favorite: «Le beau doit être cherché non pas au ciel, mais sur la terre ». Cependant la peinture de la seule réalité visible n'est pas suffisante ; il existe d'autres réalités, des réalités morales, des réalités spirituelles que le portraitiste ne doit pasnégliger,dont il doit se faire l'interprète. La forme sans l'expression est insuffisante et Re\nolds ne voulait pas admettre l'admiration aveugle de ses contemjwrains pour

ces milliers d'antiques qui lui paraissaient inanimés jusqu'à l'insipidité ». — « La valeur et le rang d'un art se mesurent, proclamait-il. à l'effort mental qu'il exige et au plaisir mental qu'il procure. 1) \'oilà la clef du génie de Reynolds. Et quand on pénètre dans l'étude de son œuvre jiar la porte qu'ouvre cette clef, on ne peut retenir un cri d'admiration; on comprend alors toute la grandeur et toute la beauté de cet œuvre si fécond en bienfaisantes influences, si beau en lui-même, et l'on souscrit au jugement enthousiaste de Ruskin.

« J'en viens à penser, écrit l'auteur du Trésor des Rois, en considérant tous les désavantages de

circonstances et d'éducation au milieu desquels son génie s'est développé, qu'il n'y a peut-être jamais eu un homme possédant de naissance un don plus intense de pénétration de la nature que notre Sir Joshua Reynolds. Comme peintre de l'individualité dans la forme humaine et l'esprit, je le tiens yiour le prince des portraitistes. Titien a

peint de ])lus nobles tableaux, \'an Dyck a eu lie plus nobles sujets, mais ni l'un ni l'autre n'a approfondi aussi subtilement que Sir Joshua les variétés mineures du cœur et du caractère humains; et si l'on songe que, malgré reffro3''abl(> conventionnalité des habitudes sociales qui l'entouraient, il a conçu Us types les plus simples du charme féminin et enfantin ; — que dans un climat

septentrional, avec, autour de lui, comme colorations dominantes, les gris, les l)lancs et les noirs, il est devenu un coloriste que personne ne dépasse, pas même les \"énitiens ; —et que, dans un temps où la jieinture hollandaise et la porcelaine de Dresde étaient les formes d'art à la mode dans les salons, il se jeta aux pieds des grands maîtres italiens, puis se leva pour partager leur trône. — je ne crois pas que l'on puisse citer dans l'histoire entière de l'art un autre exemple d'instinct aussi fort, aussi privé d'aide, aussi infaillible de tout ce qui était vrai, pur et noble. »

Mais qu'un pareil maître ait trouvé en son temjjs, dans cette Angleterre étrangement brutale et raffinée, le succès qu'il y rencontra, cela déconcerte un peu. Il aurait peint, dit-on, durant toute sa vie, près de quatre mille tableaux. De dix guinées jiour un portrait en buste, de vingt pour un jiortrait

- POKIKAiï DE FE.MME M. I.éon Cardon)

à mi-corps et de quarante pour un portrait en pieihju'il exigeait en 1735. il éleva ses prix, en 1757, àquinze, trente et soixante guinées, et il ne pouvait suffire aux exigences de sa clientèle. Et plus il augmentait le taux de ses portraits, plus les modèles affluaient à son atelier. Avant 1780, ils atteignaient quarante-cinq, quatrevingt-dix et cent quatre-vingts guinées ; plus tard, cintjuante, cent et deux cents. Pour un portrait de famille contenant huit figures, le troisième duc .leMarll.orough lui l^aya en 1777 se])t cents guinées, et en 178(1 ("atheiine 1! lui env()\ait quinze cents guinées.

livres sterling par an fortune de jilus de deux millidiis et demi de Irancs de l'époque.

Ce prodigieux succès, 1-^eynolds ne le devait ])as seulement à son talent, il le «levait en grande partie à son caractère. \'ei ^ la lin même de sa vie, malgré que. Gainsborough et Romney l'eussent remplacé

THO.AIAS GAINSBOROUGH —; pdrtk.mt de miss

ELISABETH SINGLETOX (Collection deorges Salting)

en paiement d'une toile.

Il gagnait i)lus de six mille

et à sa iiKirt il laissait une

de Leicester Square était somptueusement aménagée ; son équipage faisait sensation ; sa table, richement servie et largement ouverte, était fort rechercliée. D'autre part, il était très répandu, fréquentait assidijment les clubs et les cafés à la mode et ne manquait pas une première. Promoteur de parties, organisateur de sociétés et de réunions, il n'était pas seulement une figure en vue, il était encore un des membres les plus actifs du « Tout - Londres »

de la seconde moitié du xviii« siècle )).

Ces dons de séduction que possédait l'homme, l'artiste les possédait aussi, il les possède toujours; séduction un peu superficielle, avouons-le. A de rares exceptions près, l'oeuvre de Reynolds manque, en effet, de profondeur, de puissance, de pénétration jisj^hologique, pour tout dire, d'émotion humaine. Est-ce de sa faute uniquement, ou, en partie, de la faute de ses modèles, de la faute du temps où il a vécu? En ce cas, il est trop facile de lui objecter Ciainsborough, même Romney dont l'œuvre compte

dans la faveur du public, son prestige était demeuré certaines œuvres plus profondes, plus frémissantes entier. En I7()q il avait reçu le titre de .S';> et il de vie intime.

avait été acclamé jirésident de l'Académie Royale ; il faisait ])artie de l'aristocratie anglaise, il était traité sur le pied d'égalité par les représentants de cette élite mondaine. « Ses allures, dit un de ses plus récents monographes, M. François Benoit, contrastaient singulièrement avec les habitudes de dissipation grossière et de vulgarité qui dégradaient un trop grand nombre de ses confrères. Au témoignage des contemporains, il avait le caractère, la tenue et les manières d'un « parfait gentleman ». Avenant et ])oli, humoriste délicat, « plein de tact « et de convenance », c'était un partenaire séduisant, un convive précieux et « un maitre de maison accom- «pli ». Aussi bien s'entcndait-il à rehausser son existence de luxe et à l'égayer de mondanité. Sa maison

Le portrait de Xelly (J'L^rien, il faut se rendre à ré\-idence, est, dans son leuvre, unique. Jamais il n'a atteint à cette intensité d'expression et à cette profondeur de caractérisation. Aucun artifice ici, aucun déploiement de gestes séducteurs et gracieux, aucun maniérisme. C'est une femme assise de face, dans un jardin, les mains croisées sur ses genoux, où elle tient un petit chien. Elle est décolletée en cœur, avec un collier qui accentue la belle rondeur de son cou ; un chapeau léger de tulles, en forme de cloche peu creuse, et très régulier de forme, abrite son visage, répand sur son front, sur ses veux, juscpi'à ses lèvres une pénombre transparente.

Elle est d'hier et d'aujourd'hui, et de demain et

GAIXSBOROUGH — portrait de m" f. fitzherbert

(appartenant à M. Trotti)

(le toujours. Peut-on ilire qu'elle est belle? Je ne sais : elle est infiniment séduisante, et quand une lois on l'a vue. on ne jieut l'oublier. C'est le propre des grandes œuvres d'art de s'imposer au souvenir, comme des réalités complètes et parfaites, comme des cristallisations de sentiments, de rêves, d'observations, de désirs, que sais-je? qui finissent par en faire des choses plus palpables, des êtres plus vivants que les choses et que les êtres existants. Si l'on arrivait à nous prouver que Mona Lisa ou Nelly O'Brien, que l'on a raison de comparer, n'ont jamais existé, que nous importerait? Elles existent, elles existeraient quand même.

Gainsborough est, je crois bien, à cet égard, im plus grand et plus fécond créateur que Sir Joshua. C'est que son génie a de tmit autres sources, plus profondes et plus humaines. Il s'est formé autrement, il a une nature numis l)iillante. moins extérieure ; il vit davantage sur lui-même, il tire de lui-même ses sentiments v\ ses idées ; il se fait lui-même sa conception de l'art ; il est infiniment plus primesautier. Ce n'est pas lui (jui, en présence d'une toile de Titien-ou de Rembrandt, songerait à ces analyses où Reynolds, qui ne cesse jamais de se posséder, se complait, sachant tout le profit qu'il en jieut tirer. En serait-il même capable? J'en doute, (iainsborough, devant un chef-d'œuvre, comme devant un paysage, est ému, et c'est du souvenir de cette émotion que s'enrichit sa sensibilité, que progresse son talent. Gainsborough est un rêveur et un émotif ; la raison, l'intelligence, n'interviennent chez lui qu'en second lieu. Auprès de Reynolds, c'est un sim]>le. un simple de cœur et un simple d'esjint ; il est peu cultivé, il ne connaît de l'art du passé que les quelques chefs-d'œuvre qu'il a pu voir en Angleterre dans les dem ares seigneuriales des environs de Bath où il a vécu quatorze ans ; il n'a pas raisonné sur Van Dyck, sur Rubens. sur Velasquez, sur Téniers, sur Murillo: il les a copiés avec amour.

Gainsborough, d'autre part, n'est pas devenu, malgré ses succès mondains, un homme du monde, comme l'est devenu Reynolds. Il ne faut pas négliger de dire, quand on parle de lui, qu'il est le père du paysage anglais. Il avait la passion de la nature, il adorait les arbres, les nuages, l'eau courante, les décors de son pays natal, dont Constable, qui, lui aussi, y avait vu le jour, disait : « C'est le Suffolk qui m'a rendu jieintre ".

Jamais Reynolds, au faite de la gloire, n'aurait écrit, comme l'écrit Gainsborough à son ami Jackson : « Je suis dégoûté des portraits, et je voudrais bien prendre ma viole de gambe et m'i'U

aller dans quelque i)laisant village où je pourrais peindre des paysages et jouir du bail final de la vie dans la tranquillité et le bien-être. Mais ces belles dames, avec leurs tasses de thé, leurs bals, leur chasse au mari, etc., m'escroqueront mes dix dernières années, sans réussir, j'en ai peur, à trouver des maris. Pourtant, il n'y a rien là à dire, mon cher Jackson ; il nous faut continuer à rouler cahincaha, et nous contenter du tintement des grelots ; seulement, je hais la poussière. Dieu me damne, et ce qui soulève la poussière, et d'être en prison sous le harnais pendant que d'autres sont en voiture, à couvert, allongeant à l'aise leurs jambes dans la paille et contemplant les arbres verts et les deux bleus, sans avoir de tout cela la moitié du goût que j'en ai... et c'est diaboliquement dur.... ■

Au même ami, il écrivait une autre fois : « J'ai toujours été d'avis que vous gaspillez journellement vos dons avec les gentlemen, et que toute votre étude tend à savoir comment vous deviendrez vous aussi gentleman. Eh bien ! damnés gentlemen, il n'y a pas d'espèce d'ennemis qui soit ]ilus à craindre pour un véritable artiste, quand on ne les tient pas convenablement à distance. Ils n'ont en eux qu'une partie qui vaille la peine qu'on la regarde, c'est leur boui'se, et leur cœur est rarement dans le voisinage de la place où il devrait être pour qu'on l'aperçoive ».

L^n tel langage, Reynolds ne l'eût jamais tenu ; je ne dis point cela pour diminuer le peintre de Xellv (J'Brien, simplement pour mettre en lumière, en le rapprochant du sien, le caractère de Gainsborough.

Il Plus qu'aucun des peintres qui vécurent icibas, dit fort justement Sir Walter Amstrong. Gainsborough fut l'esclave de ses émotions. II est impossible de parcourir son œuvre sans que la conviction s'impose que, pour chacune de ses créations, le degré de sa réussite a dépendu de la façon dont le sujet affecta au début son imagination. » — « Je suis vite perdu, disait-il luimême, dès que je prétends raisonner. »

L'œuvre de Gainsborough est donc l'expression entière de sa sensibilité. C'est celle d'un homme infiniment impressionnable et infiniment sincère. Par suite, il reste soumis à toutes les influences susceptibles d'agir sur ses nerfs et notamment sur sa vision. Il a besoin d'aimer son modèle pour le bien peindre, et quand il ne parvient pas, pour une raison ou une autre, à s'intéresser à son sujet, on le voit capable, malgré tout son acquit, malgré toute son expérience, alors qu'il est en pleine possession de son métier, on le voit capable d'une non-réussite.

Mais quand il réussit, et c'est fréquemment,

RUMNEV

PORTRAIT DE M" DOROTHEA MuKLLV ,.\LE JARVISJ (appartenant à M. Trotti)

JOSHUA REYNOLDS — portrait de m'^ chambers

nul ne lui est comparable. La distinction suprême et le raffinement sujn'ême, des délicatesses et des vigueurs surprenantes, une grâce hautaine et distante, sans artifice, un affleurement délicieux de la vie intérieure qui baigne les traits de ses figures, notamment de ses figures de femmes, comme d'un attendrissement, qui les fait toutes frémissantes de vérité, une précision de caractérisation qui n'est jamais sèche ni nnmobilisée, au contraire, que l'on sent comme flottante — qu'on me pardonne ces expressions, — une espèce de gravité, tle solennité, de recueillement devant la vie qui de la personne du jieintre semble gagner celle du modèle,... n'y a-t-il ]ias im [leu, ou beaucoup, de cela dans l'impression que l'on éprouve en présence des (éuvres maîtresses de Gainsborough? Puis, comme il paraît, même dans ses morceaux les plus prodigieu.x d'habileté, alors qu'il triomphe de toutes les difficultés techniques, tenir peu à sa virtuosité, en tirer peu d'avantages personnels ! Dans le portrait de la duchesse de Devonshire de la collection Spencer, dans celui de Mrs Graham de la Galerie Nationale Écossaise, dans celui de Mrs Sheridan et Mrs Tickell du Musée de Dul-

\sich, dans celui de Mrs Robinson en Perdita du Musée Wallace, quelle tendresse répandue, quel sentiment délicat et pénétrant de la féminité ! Reynolds et Romney, certes, sont plus \oluptueux, plus passionnés, mais je vois, dans ces adorables effigies d'adorables femmes, une sorte de sensualité extrêmement discrète qui m'enchante, une sorte d'idéalisme amoureux dont la présence silencieuse, comme un peu mélancolique, ajoute un agrément à tant de séductions.

Ayant cité le jugement de Ruskin sur Reynolds, je me reprocherais de ne pas citer celui qu'il porte sur Gainsborough.

« Ombre de Gainsborough, dit-il, penseur profond, solennel Gainsborough!

« La puissance de coloris de Gainsborough .1 ce qu'il faut pour prendre rang à côté de celle de Rubens : c'est le plus pur coloriste, --ans en excepter Sir Joshua lui-même, de toute l'École anglaise ; avec lui, en fait, l'art de peindre mourut en grande partie et cet art n'existe pas maintenant en Europe. On verra assez de preuves dans mes écrits de l'admiration que j'ai \ouée à Turner, mais je n'hésite pas à dire ipie, dans l'emploi et la qualité d'une teinte simple et particulière, dans l'art purement technique de la peinture, Turner est un enfant auprès de Gainsborough.... La main de Gainsborough est aussi légère que le vol d'un nuage, aussi rapide que l'éclair d'un rais de soleil.... Les masses de Gainsborough sont aussi largement disposées que la division entre la lumière et les ténèbres dans le ciel. Les formes de Gainsborough sont grandes, simples, idéales.... Gainsborough ne perd jamais de \aie son tableau comme ensemble.... En un mot, c'est un peintre munortel, et sa supériorité est fondée sur des principes d'art depuis longtemps reconnus et sur des faits de nature universellement apparents ».

Par Re\-nolds et Gainsborough, l'École anglaise est ainsi fondée et du premier coup elle possède une personnalité nettement définie. Elle possède son domaine propre, ses caractères individuels : ces deux maîtres ont fixé, si l'on peut dire, son esthétique et son avenir. Ceux qui viendront après eux seront contraints d'avoir recours à eux : ce sont des ancêtres. De leur vivant, ils sont glorieux, d'une gloire qui, on le sent, demeurera hors des atteintes de la mode et de l'engouement qui font et défont les réputations artistiques. Qu'importe qu'ils aient pour points de départ des exemples venus de l'étranger? Leur race, si elle avait eu en

TH()>L\S GAIXSBOROUGH — jeune fille en costime de chasse

(Collection John Stillmann)

elle-même de quoi se créer un art. n'aurait pas attendu si longtemps de le faire, et c'est au moment où, sauf en France et à Venise, on peut presque dire que l'art est mort, qu'il nait en Angleterre. Et voici qu'en cinquante ans il atteint à sa maturité, il réalise son développement complet.

Ronmey, Raeburn et Hoppner, le premier né en 1734. le second en I75(', le troisième en 1758. leur doivent tout ; ce qui ne veut pas dire que sans eux ils r'auraient rien jni être ; mais il est incontestable que, malgré les particularités de leur tempérament, ils n'auraient pas été ce qu'ils sont devenus.

Quand, en 1762, Romney s'installe à Londres, le talent de Reynolds et de Gamsborough est en pleine floraison. Reynolds est déjà célèbre, Gainsborough commence à l'être. En 1763 et 1765, il prend part aux concours organisés par la Société des Arts, et aussil("it il est remarqué. Mais ce n'est qu'en 1775 ([u'il devient jxiur Reynolds un redoutable concurrent, plus redoutable encore que Gainsliorough. L'aristocratie anglaise adoj)te Romney : en quelques années, il devient le peintre que tous fêtent, que tous acclament, et voilà Londres divisé en deux camjis : le camp Reynolds et le camp Romney. Lord Thurlow, qui appartenait au camp Romney, n'hésite pas à traiter Reynolds de coquin et de mauvais peintre.

Quoi qu'il en soit, dix ans après, en 1785, Romney gagne plus de trois mille cinq cents livres durant ses douze mois de travail. Son fils raconte qu'il ne mettait pas jilus de trois ou quatre séances, d'une heure et demie chacune, pour exécuter un jwrtrait d'homme à mi-corps et que, durant les mois d'été, il lui arrivait défaire poser dans son atelier cinq ou six modèles du matin au soir. Il travaillait ainsi jusqu'à treize heures par jour. Pendant des années, Romney mène cette existence de labeur acharné. Pour se reposer, il va passer un mois l'été chez son ami le poète Hailey, qui devait devenir son biographe. Une assemblée de Décaméron, parmi la grasse nature du Sussex, y tient ses assises : des poètes, des essayistes, des femmes de lettres, des artistes s'y retrouvent. Romney est le dieu de ce petit univers : on compose en son honneur des poèmes dithyrambiques. Tous l'adulent et tous s'adulent dans cette compagnie : c'est une société d'admiration mutuelle. A table, on ne s'interpelle que par ces mots : Sappho, Pindare. Raphaël. Romney, cependant, s'était marié ; mais il y avait si longtemps qu'il l'avait oublié. Il avait épousé à l'âge de vingt-deux ans, dans son pays natal, une jeune femme qui l'avait soigné durant une maladie et dont il était devenu éperdument amoureux ; ce qui ne l'avait pas empêché de l'abandonner, estimant qu'elle ]iouvait entraver sa car-

rière et lui nuire dans le monde. Mais elle lui demeura fidèle, quoique depuis son départ pour Londres jusqu'au jour où, épuisé, sentant la mort prochaine, il revint dans son Lancashire, il n'était venu la voir que deux fois.

Romney est, à mes yeux, dans l'École anglaise, le type du voluptueux. Ce n'est pas dans ses compositions légendaires, littéraires ou historiques qu'il faut le chercher, mais dans ses portraits, surtout dans ceux, fort nombreux heureusement, de Lady Hamilton. Tout Romney est là. Du jour où elle lui sert de modèle, on dirait que son art se transforme : elle lui inspire des accents qu'aucun ])eintre, dans un pays de puritanisme comme l'Angleterre, ne retrouvera. Le charme de l'ensorceleuse agit vite sur lui : où l'a-t-il découverte? Les uns disent au fond d'une taverne, en train de chanter des couplets obscènes devant des matelots. C'est en 1791 qu'il la rencontre. Elle revient de Xaples où elle a fait la conquête de Lord Hamilton. Elle n'est encore qu'Emma Hart ; elle ne tardera pas à devenir Lady Hamilton. Romney a cinquante-sept ans. « C'est alors, dit Henri Bouchot, que, prosterné devant cette beauté ensorcelante, ce corps aux formes antiques, cette chevelure plus abondante que nulle femme ne pouvait en montrer, Romney, outlaw comme cette gitane, mais vaincu par elle, l'eût gardée longtemps, oublieux de la tendre créature, autrefois épousée, et qui, après tant de fugues, le voudra recueillir et soigner. Alors, dans toutes les poses les plus sublimes, cachant son trésor de son mieux, il se hâte de prendre à Emma Lyons, qu'il sent impatiente de grand air, ce que sa divine beauté lui révèle. » Reynolds, Angelica Kauffmann, JIme Vigée-Lebrun l'ont peinte aussi, mais seules les effigies que Romney nous a léguées d'elle donnent de sa beauté une impression exaltée et vivante. Outre les portraits, les études qu'il fait d'elle, il incarne en elle tous les types de la légende, de l'allégorie, de la mythologie. Sous son pinceau amoureux, jamais las de chercher à immortaliser quelque charme d'elle qu'il aurait pu négliger, qui aurait pu lui échapper, elle est, tour à tour, Circé, Cassandre, EuphrosjTie, Ariane, Cah^pso, Jeanne d'Arc, une Sibylle, une Sainte, une Religieuse, une Madeleine; elle est la Comédie, et la Tragédie dans Shakespeare élevé par la Comédie et la Tragédie ; elle est Alope avec son enfant dans les bois, elle est une Bacchante, elle est une Fileuse. A travers ces métamorphoses, elle demeure l'incomparable magicienne dont les regards affolaient tous ceux qui la connurent. La souplesse de ses gestes, la grâce de ses attitudes, la diversité d'exfiressions de ses traits, sont irrésistibles. On conqirend l'ivresse qu'éprouvait Romney à la

GAINSBOROUGH — portrait de georgiana, dixhesse de devonshire

(Collection de Lord Spencer)

peindre : touiours changeante, toujours jilus l)elle. capable ainsi de jouer tous les rôles, inventant sans cesse de nouvelles armes de séduction. Prête à se donner, et se refusant tout à coup, rieuse, les lèvres ardentes, les \'eu\ alauL'ius, et soudain.

plus grande j)artie de l'étc, je serai pris par des tableaux d'après la divine dame : je ne puis lui donner une autre épithète, car je la juge supérieure à toutes les femmes. J'ai deux toiles à peindre d'elle pour le prince de Galles. Elle dit qu'elle voudrait

HEXRY RAEBL'RX — portrait de m" m. -h. lazarus

(X.Ttional Gallery, Londres)

comme si elle se voilait d'un nuage, devenue lointaine, les yeux baissés, gravement, toute son âme rentrée en elle-même. Son âme !

Le bon Romney y croyait-il lui-même, si aveugle qu'il fût ; on se le demande. L'emprise, en tout cas, du modèle sur le peintre était complète et tenace. «A présent, écrit-il à Hailey en 1791. quelque temps avant le mariage d'Emma, et pendant la

vous voir avant de quitter l'Angleterre, c'est-à-dire au commencement de septembre. Elle m'a demandé si vous n'écriviez pas ma vie ; je lui ai répondu que vous aviez commencé à le faire : alors, a-t-eUe dit, elle espère que vous aurez beaucoup à dire d'elle dans cet ouvrage, car elle est fière de me ser\ar de modèle ». Et encore, en juillet : « Je consacre tout mon temps à cette charmante femme, car elle

.AWREXCE — PORTRAIT DE FEMME (dessin» (Musée du Louvre)

a k- prdjrl (le (luittrr hi \-illc a\iT Sir William pour ilriix ou trois semaines. Ils sont très occupés en ce moment ]iar les préparatifs de lem" prochain mariage et tout le monde la recherche et parle d'elle : de sorte que si elle n'a\-ait pas jilus de bon sens que de vanité, cela lui ferait tourner la tète ". Il a alors quatre portraits d'elle sur le chantier, mais elle s'éclipse, se marie, quitte l'Angleterre ; les tableaux demeureront inachevés, Romney ne la reverra plus.

Sans sa rencontre avec I.adv Hamilton, Romney n'eût pas été, à mon avis.le délicieu.x artiste que nous connaissons. Mais la plus granile partie de son (eiivre était accomplie déjà, dira-t-on, et sa situation était faite.

C'est exact ; mais je donnerais liieii tout ce (ju'a jieint Romney jjour ses seuls portraits de l'enchanteresse. Elle jouerait, aux regards (cuvre, et ce n'est pa:

suggérer

THOMAS GAIXSBUROUGH — étude .\rx

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