‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 25 sur 99 · DUCHESSE DE DEVONSHIRE · texte numérisé non relu

DUCHESSE DE DEVONSHIRE

(British lliiseum )

sentait l)ien le rôle qu'elle e la postérité, dans son ]iour rien qu'elle faisait ar Romney à Hailey de lui réserver dans la vie du peintre la place à laquelle elle savait qu'elle avait droit, à laquelle, vraiment, elle a droit.

Raeburn, lui, diffère grandement de Romney. Il est, dans cette école de portraitistes de carrière, et, par suite, contraints à satisfaire les exigences de leur clientèle aristocratique, un talent plus âpre, plus énergique. Les grands succès mondains de ses confrères anglais, il ne les connut jamais, il ne les rechercha pas non plus. Reynolds n'avait pas à redouter en lui un concurrent, comme Romne\-. Il le protégea donc et s'intéressa à lui. Quand, après avoir conquis une certaine notoriété à Edimbourg, Raeburn vient à Londres pour se perfectionner dans son art, c'est Reynolds qui l'accueille, cjui lui con-

seille il'aller en Italie :

Il Jeune homme, lui dit le président de la Royal Academy, je ne connais rien de votre situation de fortune ; les jeunes peintres sont rarement riches ; si vous avez besoin d'argent pour continuer vos études à l'étranger, dites-le, et vous n'en manquerez pas. » Raeburn déclina l'offre : il avait épousé à l'âge de vingt-deux ans une comtesse Leslie, plus âgée que lui de douze ans, et fort ■ iche, dont il s'était épris.

A son retour d'Italie, il se fixe de nouveau dans sa ville natale, et des années durant il ne reçoit pas moins de trois ou quatre modèles par jour dans son atelier.

Sa joie, c'est de peindre les visages et les mains; les draperies, les détails de toilette l'ennuient et l'embarrassent, il éprouve plus de difi&culté à modeler le pli d'une étoffe qu'à traduire une expression. Il y a dans le talent de Raeburn une espèce de gravité, de ton sérierrx, dont l'époque offre peu d'exemples. C'est un scrupuleux et un réfléchi, qui hait les conventions de coquetterie, qui ne cherche pas à plaire ; aussi les portraits de femmes sont-ils les moins nombreux dans son œuvre ; ils n'en sont que plus précieux, tels le portrait d'une Lady Hamilton, celui de Mrs H. W. Lauzun, et \a. Femme au grand chapeau de la National Gallery, comme aussi l'admirable portrait de Lady Stewart de Coltness de la collection F. C. K. Fleischmann, qui fut ime des toiles les plus remarquées à l'exposition franco-britannique de l'année dernière. Raeburn affectionnait particulièrement ces poses sans apparat, ces physionomies saines et simples de grandes bourgeoises anglaises. On comprend, par suite, si l'on y ajoute l'impression, je ne dirai pas déconcertante, mais un peu... décevante, que devaient éprouver ses contemporains et ses compatriotes de deux ou trois générations après sa mort devant l'exécution u martelée, plaquée en

L'Al'JT ET LES AimSTES

masses, parfois triviale .>, qui lui est coutuiuière, on comprend l'indifférence où il fut tenu en Angleterre jusqu'il >■ a une trentaine d'années. Songeons qu'il ne fut admis à la Royal Academy qu'en 1815 — il avait alors cinquante-neuf ans ; il mourut en 1823 f le roi George IV, voyageant en Ecosse, lui avait donné en 1822 le titre de Sir, et quelques mois avant sa mort l'avait nommé : « son peintre pour l'Ecosse '.

John Hoppnerestle dernier grand portraitiste de l'École anglaise du xviii'' siècle. Ne en 1750 et mort en 1810, il est en pleine possession de son talent et de sa gloire, du vivant déjà de Re\nolds, car à peine âgé de vingt-quatre ans, grâce au patronage du prince de Galles, plus tard George I\', il était déjà considéré comme un des jeunes peintres sur qui l'on pouvait former les plus belles espérances. A trente ans, il était marié avec la délicieuse Phébé Wright qui était le modèle favori de maint peintre, l^armi lesquels Benjamin West, et, malgré la rivalité de Reynolds, de Gainsborough et de Romne\ , il avait déjà exécuté les portraits du duc et de la duchesse d'York, du prince de Galles, du duc de Clarence, qui devait devenir Guillaume IV, et de quantité de personnages illustres. De sorte que, quand Reynolds, à la mort de Romney, fut nommé peintre ordinaire du roi, la faveur dont Hoppner jouissait déjà ne fut en rien diminuée : Reynolds eut le titre, Hoppner la fonction.

On était en 1785. Deux ans après, Lawrence déliutait à l'-Acadéinic avec sept portraits qui lui valurent le plus vif succès. L'attention de la Cour se porta sur lui : Hoppner sembla dédaigné. Officiellement, cel)endant, rien ne fut changé ; mais tandis qu'il continuait à s'intituler; « Portraitiste du prince de Galles », Lawrence prenait le titre de « Portraitiste ordinaire de Sa Majesté ». Comme naguère pour Reynolds et Romney, la Cour et la ville furent divisées en deux camps, les admirateur> d'Hoppner, les partisans de Lawrence , et tandis qu'un venimeux critique traitait Hoppner de « filou », un autre, en vers alors, le saluait connue un soleil levant qui allait éclairer le monde do ses raxons et donner à l'univers la joie de contempler en sa ])ersonn<> un autre Reynolds. La

bataille fut chaude et dura pendant des années. Lawrence, de son côté, raconte-t-on, gardait le silence ; le tempérament ardent d'Hoppner s'en excitait davantage : « Les dames de Lawrence, disait-il, font preuve d'une éclatante perversion du goût, et pèchent contre la chasteté morale et j)rofessionnelle », ce qui n'empêchait nullement Icsdites dames d'envahir l'atelier du rival d'Hoppner. Cette animosité virulente, Hoppner la conserva jusqu'à son dernier jour, et les démarches de Lawrence, venant jn-endre de ses nouvelles durant sa longue maladie, ne faisaient que l'irriter davantage ; il les attribuait à l'impatience que devait éprouver Lawrence d'ap])rendre sa mort. Étrange attitude de la part d'un homme que ses contemporains nous montrent connue une nature loyale, à l'esprit libre, au cœur généreux, aussi (lé]K)uillé de ])réjugés que pût jamais l'être un .Anglais.

Mais tout ceci nous imjHJrte relativement peu. L'ceuvre d'Hoppner est ce qu'il est. c'est-à-dire l'univre d'un jieintre de la fenune digne de prendre place à côté des meilleurs de sou pa\s. Il a uni' virtuosité nK-rx-eilleu-e, une aisance cpu enchante.

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(Cullcctiiin Spencer)

même dans ses toiles les plus maniérées, une espèce de laisser aller, de liberté d'allures charmants. Les femmes d'Hoppner, comparées aux femmes de Reynolds, de Gainsborough, de Romney, restent les femmes d'Hoppner. Elles ont un charme particulier, un peu superficiel peut-être. — on l'accusait déjà de son temps de rechercher la joliesse quand même, — mais incontestable et spécial. Puis, Hoppner est, en regard de Lawrence, le dernier grand |iortraitiste, on peut le dire, de tradition anglaise. 11 a su. lui. connue Reynolds et Gainsborough, remonter aux sources, à Van Dyck. Il a, aussi, leur dignité, leur respect de l'art. Il sait donner la vie à ses modèles, cette vie conventionnelle de la peinture qui est comme une seconde vie, plus intense que la vraie peut-être, plus durable en tout cas. Hoppner, quand il réussit, quand il est \raiment lui-même, apparaît l'égal des plus grands, bien supérieur, certes, à Lawrence. Avec lui tinit l'âge héroïque de l'Ecole anglaise de portrait.

Avec Lawrence, la déca<lence conuiience. « .\u grand st\'le de Re\nolds et de Gainsbc)rough, dit tort justement M. Gustave Geffroy, se substitue de plus en plus une manière, une sorte d'habitude graphique d'inscrire par le dessin, en quelques touches rapides et superficielles, une attitude et une physionomie. La jeunesse heureuse, le précoce génie de Lawrence, ruinent du [ireniier couji les réputations établies et les vieilles gloires. 11 n'y aura plus désormais, en Angleterre, pen<lant trente ans, d'autre fornuile que la sienne. »

Lawrence est l'habileté incarnée et toute sa science est la science de l'artifice. Ce qui avait fait, ce qui lait encore la gloire de l'Ecole anglaise avant lui, c'était sa compréhension noble et élégante de la vérité, cette distinction vraie, sincère, humaine, cette probité devant les manifestations de la vie. Ses maîtres avaient donné le plus bel exemple. Lawrence, hélas ! ne le suit pas. « Toujours et partout il triche. La beauté simple ne le touche pas. Il veut la femme élégante et distinguée, il lui donne des colorations lymphatiques, roses, bleues, creuses surtout et sans dessous. Et les femmes ainsi travesties se trouvent ravissantes. Il a le culte de la toilette. Les falbalas, les fourrures, les velours, la taille plus ou moins haute, le chignon plus ou moins relevé, des bandeaux ou des spirales, voilà ce qui le préoccupe d'abord. Ce n'est plus Gainsborough ni Reynolds, mais particulièrement le premier, ne reculant devant aucun caprice de la

mode, et trouvant néanmoins d'une façon si rapide et si sûre les grandes lignes qui l'affranchissent de son caractère éventuel. Sir Thomas Lawrence, au contraire, invente la mode de demain ; il fixe sur une toile qui durera des siècles un ajustement, une coupe d'habit qui ne durera qu'un jour. » Ce jugement, qui paraît sévère d'abord, d'Ernest Chesneau, ro])inion actuelle le confirme : la mise à sa vraie place il'un peintre comme Raeburn, trop longtemps dédaigné, est là pour le prouver. Auprès des fadeurs de Lawrence, les accents un peu rudes parfois, mais si sincères, si humains du maître écossais ont une saveur réconfortante.

On objectera peut-être, en faveur de Lawrence, le changement du temps et des mœurs. Mauvaise excuse, l'n grand artiste, quelle que soit l'époque iiù il vit, saura toujours en dégager l'âme. Les modèles de Lawrence étaient les mêmes, d'ailleurs, ([ueceux de Reynolds, de Gainsborough, de Romney et d'Hoppner. Les traditions, dans un pa\'s comme l'Angleterre, ne se modifient pas en quelque cinquante ans. Les hauts personnages qui posaient dans l'atelier de Lawrence, les grandes dames qui se faisaient peindre par lui, n'avaient sûrement l>as perdu les traits essentiels de psychologie et de race que les devanciers du peintre avaient si bien. si finement et si noblement su démêler.

Lawrence est le type du peintre cosmopolite, en qui s'effacent de plus en plus les caractères dominants de la famille humaine dont il fait partie pour être remplacés par des caractères généraux, purement artificiels et momentanés d'ailleurs, composés d'éléments hétérogènes presque impossibles à isoler. Les vrais grands maîtres sont ceux qui instinctivement sont le plus de leur pays et de leur temps ; on dirait qu'une cristallisation se fait en eux de toutes les idées, de tous les sentiments, de toutes les crovances, de tout l'idéal inconscient des générations et des générations qui les ont précédés et des générations au milieu desquelles ils vivent et meurent. La grandeur de l'École anglaise du xviir' siècle est faite surtout de cela. Née d'un coup, si l'on peut dire, elle a en elle une puissante vitalité, simplement parce que des hommes se trouvent qui, quoique contraints d'avoir recours, pour s'initier à l'art, à des maîtres étrangers, veulent être et sont délibérément anglais. Gainsborough, par exemple, dans l'ensemble de son leuvre, n'est plus grand que Reynolds que parce qu'il est plus Anglais, que parce qu'il nous donne, il'une façon générale, une vision plus complète, |>lus ex])ressive, de l'individu anglo-saxon.

G.\BRIEL ^lorKEY.

Le Mois Artistique

Exposition- de Peintres et de Sculpteurs, sous LA présidence d'Auguste Rodin {Galeries Georges Petit, 8, rue de Sèze). — C'est certainement une des plus belles du mois. Tous les artistes conviés ici sont en pleine possession de leur talent, tous ont fait leurs preuves. Et s'ils gardent encore assez d'inquiétude pour ne point se figer en une formule, ils ont du moins dépouillé toute âcreté dans leur recherche et ils ne gardent aucune compromission avec certaines exagérations furieuses qui se prennent pour de l'intransigeance. Ils sont calmes, mesurés, apaisés. MM. Albert Besnard et Rodin triomphent. Les Cygnes du premier, la Main et le Nu du second étonnent par leur plénitude, leur jeunesse, leur chamie, leur lumière. Blanche et Walter Gay sont un peu froids, mais d'un métier magistral. Le Sidaner est tout simplement adorable ; à côté de sa souriante maîtrise, les essais des pointillistes paraissent de, misérables jeux de pédants. Quoi qu'il peigne : des fenêtres ouvertes, des soleils, le seuil d'une maison de campagne, il donne aux objets qu'il interprète une intimité quasi humaine, une vie seconde et magnétique, quelque chose de voluptueux et de mystérieux, dont il garde le secret. Tout l'envoi d'Henri Martin, notamment l'Église et le Portail, est tout à fait admirable. Que dire qui ne soit déjà dit, et souvent même à cette place, d'Aman-Jean, si suave; de Claus, ce maître des saisons; de Cottet, physionomiste âpi"c et sincère des figures résignées et intenses du littoral breton ; de Dauchez et d'Henri Duhcm; de La Gandara, dont une étude de chrysanthème atteste l'impeccable technique; de Griveau, de La Touche, de Mcnard, de Lucien Schnegg, de Lucien Simon, du prince Troubetzkoï et de Mlle Jane Poupclet. tlont les nus pleins, ronds, solides, vivent d'une vie si ramassée? Presque tout est cxcclK-nt.

Exposition Clément F.aller, 1S19-1901 {Galeries Bernheim jeune, 15, nie Riche pancc). — Certes ce peintre, dont il est parfaitement juste cpu' l'on tente aujourd'hui une réhabilitation, mieux, une révélation auprès du grand public, n'a ]ioinl les qualités qu'il tient ou semble tenir de quelques maîtres, au même degré que ces maîtres. Monticelli travaille à même une pâte plus épaisse et plus riche, plus savoureuse, plus méridionale. Corot est plus perlé avec moins de mollesse.

Les impressionnistes ont été ])lus loin dans la logique de leur audace. En un mot, ses rêves ont été un peu supérieurs à leur exp^ression. Mais, tels quels, ils le possédaient avec une si grande intensité que, même trahis par une facture un peu vagiie et un peu sommaire, où flotte l'allusion inconsistante d'un état d'âme plutôt que ne s'impose sa suggestion par des moyens techniques irréprochables, tels quels, ils n'ont pas perdu la majeure partie de leur charme et de leur exquisité.

Clément Faller, malgré le côté un peu romance. un peu illustration d'une partie de ses œuvTes, restera le poète idéal de la vallée de Che\Teuse et certains de ses sous-bois, de ses nus, de ses fleurs, de ses crépuscules, de ses brouillards, garderont toujours leur séduction mélancolique, leur discrète suavité.

Première exposition de la Société des Peintres et Gr.weurs de « Paris » {chez Dcvambez, 43, boulevard Malesherhes). — Voici les poètes de Paris. Quoiqu'ils ne soient pas tous Parisiens ni même Français, ils comprennent si bien l'atmosphère unique de cette cité que, malgré des différences dues à leur tempérament individuel, ils gardent, en exposant ici, je ne sais quel air de famille assez singulier, grâce auquel Steinlen et Lepère, les incontestables rois du Paris populaire, ne sont pas si éloignés qu'on pourrait le croire de Jules /Vdler et de Gaston Prunier, d'Ernest Vauthrin et de Luigini, de Chapuis et de Gillot. Frank- Boggs a compris les quartiers jjopulaires avec une verve savoureuse qui n'exclut ]ias luie àpreté d'aquafortiste à la Whistler et à la Brangwin. M. Eugène Béjot montre des vues du Luxembourg, des quais et des ponts d'une exécution et d'un sentiment qui ravissent. Et je ne connaissais pas M. Garnot (Saintc-Farc), mais ses paysages montmartrois sont d'un peintre de talent, de vision originale, d'un faire vigoureux, agréable et large à la lois. Jlais la force, l'observation, l'âpretc satirique, le sentiment populaire, l'habileté du maître graveur et peintre Lepère dominent, emportent et résument tout le reste.

Peintures de Pierre Lapkade {Galeries Drucl, 20, rue Royale). — Quelques natures mortes, telles que la Pie, Grenade cl fleurs. Fleurs cl citrons.

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