‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 35 sur 99 · BANLIEUE D HIVER · texte numérisé non relu

BANLIEUE D HIVER

X=F. lAFFAELLn

LES Égv'ptiens avaient l'admirable cérémonie du jugement des morts ; nous avons institué, en art, le jugement des vivants. Certes, c'était une belle pensée qui inspirait cette re\Tie des mérites et des faiblesses de celui qui s'en allait ; mais il était le seul (c'est nous du moins qui le croj-ons) à ne pas pouvoir profiter des critiques ni recueillir le fruit des louanges. Avec ce moderne jugement du vif qu'est l'exposition générale des œuvres d'un artiste, celui qui comparaît peut du moins revivre tout son effort passé et recevoir cette récompense enviable, quand cet effort est certifié méritoire : voir projeter son œuvre entière dans l'avenir.

Ces expositions modernes sont, à la vérité, de fraîche date. Au siècle dernier — que c'est étrange d'écrire ces mots, quand, il y a si peu d'année ■■ encore, le « siècle dernier » était pour nous celui de Watteau, de Diderot, de Fragonard, de Voltaire ! — les premiers qui prirent la redoutable initiative de se présenter eux-mêmes d'ensemble, devant le public, furent Ingres et Courbet ! .Singulière rencontre de deux hommes qui semblaient exclusifs l'un de l'autre, et que maintenant nous gratifions d'une admiration égale. Et il est non moins remarquable qu'une des plus importantes expositions d'un v'ivant ait été, après celles-là, celle d'un peintre aussi éloigné de l'un que de l'autre comme tempérament, J.-F. Raffaëlli, qui n'a ni l'académisme d'Ingres, ni le réalisme absolu de Courbet.

L'exposition que RaffaëUi lit de ses teuvres

en 1884 dans une boutique de l'avenue de l'Opéra avait donc des précédents d'importance, mais elle avait toute la valeur d'une innovation, car ses devanciers étaient précédés d'une réputation considérable, tandis que lui était en pleine lutte, et de la réputation ce n'était là que le début. Depuis, l'exemple qu'il donna ne fut que trop suivi. Sans doute nous avons pu voir se développer dans son ampleur le labeur de quelques-uns de nos plus beaux maîtres. Mais bien des entrepreneurs exhibèrent leurs « cKuvres complètes » tous les deux ou trois ans. Raffaëlli, tout en prenant part prépondérante aux expositions annuelles, tout en montrant parfois des ensembles spcciatix, sculptures ajourées, gravures en couleurs, n'a pas attendu moins de vingt-cinq ans avant de nous appeler à le juger de nouveau intégralement. C'est-à-dire que depuis 1884 il a accompli encore une longue, magistrale, décisive évolution ; que c'est un nouvel artiste qui s'est ajouté au premier, un peintre qui s'est donné en épanouissement comme il s'était, de 1870 à 1884, donné en concentration et en intensité, et ces deux Raffaëlli n'en forment qu'un seul, de qui la vie trace une belle et noble courbe, que nous pouvons mesurer du regard et de la pensée, dans toute sa grandeur et toute son originalité, à la galerie Georges Petit, en entier occupée par ses multiples travaux dans tous les domaines des arts graphiques.

En 18S4, lorsque s'ouvrit cette exposition de

CHEZ LE FDNDErK

l'avriiiK-ilf !'( )i)rra.(|uV'tait ce Raftaëlli qui, si auda- < iruscnu'iit.aiipclait le juiMic à \v jn.LTcr. et qui con- «lucrait la cék'hrité en un tciur de main?"

Il avait, en soninie, |i(inr lui. d'avoir été as.-^ez fréquemment refusé au Salon. d'a\oir eneouru les foudres d'Edmond Ahout, le eélèhre homme d'esprit, alors très éeouté comme critique, enfin d'avoir été remarqué par deux ou trois chercheurs d'(eu\-res mdépcndantes, et d'avoir ex]iosé avec les Impressionnistes.

Pour conquérir l'aris. il faut autre chose (jue cela, (e (juehiue chose fut l'exposition de l'avenue de l'Opéra. On y \-it, en somme, sans que l'artiste eût crié gare, un ensemble singulier, original, éloquent, ne ressemblant à rien <le ce cpu s'était fait à l'époque, ni comme ])eintin-e de m<eurs, ni connue paysages.

Des . petites gens •,, bourgeois végétatifs de la banlieue la plus médiocre, étaient racontés dans leur> mesquines occupations, dans leur vie banale (mais si imjioi tante pour eux !) : des rôdeurs, des êtres hâves et noirs, étaient étuchés dans leurs allures de bêtes traquées ou ayant toujours ]ieur de l'être ; des chiffonniers, race sauvage, inconnue, étaient montrés dans leur contrée ingrate, rentrant du « travail », se rendant à leurs demeures de lattes et de papier goudronné. Et la nature où cela se passait ! Des ciels bas, tristes, de paxs sans caresse et sans espoir ; ou bien vastes, mais non

moins implacables et ravagés par d'aigres bises : des plaines aux maigres végétations ; des camjjagnes de gravât et de poussière, où de pauvres ânes, mis on ne peut dire au vert, maij an gris, ne rencontraient même pas un chardon ; lieut-être n'en avaient-ils même jamais vu, s'ils étaient nés en ces lieux. Pour horizons, point de vivifiantes forêts, mais des toits et des cheminées d'usines dont k'S noires fumées renforçaient l'hostilité du ciel. Pour fraîches rivières, la partie la jiius déshéritée des rives de la Seine, ne rappelant en aucune façon les « prés tleui is II de Mme Deshoulières. Les somptuosités de ces régions, c'étaient les villas de petits rentiers, ou les mairies qui n'étaient pas encore d'ambitieux « Hôtels de ^'ille m, mais bien des bicoques signalées seulement par des affiches et un drapeau français.

Or, toutes ces choses hargneuses, tous ces gens farouches, malingres ou mornes, toute cette nature trop pau\Te pour sou- . 'K'ijt,.-;. rire, et en même temps trop peu sauvage ])our qu'on la pût qualifier de maudite ; tout cela ne donnait pas une impression de tristesse, mais, quel que fût l'accent de mélancolie (ju'on y sentît régner, constituait un spectacle d'art d'une délicatesse et d'une beauté remarquables. C'était, impérieusement interprétée, de la vie \Taie qu'on avait jusque-là dédaigné de regarder. Les paysagistes s'étaient hâtés de traverser de telles zones poudreuses pour s'en aller bien vite vers les Barbizon et les bords de l'Oise éternellement exploités, et qu'ils n'avaient même pas en le mérite de décou\rir. Les peintres de figiu:es réalistes croyaient trouver dans les ou\Tiers de Paris, ou dans les jiaysans que Millet leur avait désignés, les uniques modèles qu'on pouvait opposer aux dieux de r( 'hinpe ou aux seigneurs des quatre Louis (XllI. XIV," XV, XVI).

Réaliste, le nouvel arrivant se défendait de l'être, et il ne l'était pas en efïet, car dans son art il entrait plus de composition que de copie, plus de sélection que d'acceptation. Dans un écrit qui suivait le catalogue, il expliquait comment l'art moderne, tel qu'il le comprenait, devait être aussi éloigné des conventions académiques que des brutalités de procès-verbal qu'affectaient les lourds continuateurs de Courbet, sans avoir sa magnifique et grandiloquente nature. Oue s'agissait-il donc de dégager dans l'œuvre d'art nouvelle? Le caractère des êtres et des choses, et d'y trouver les éléments de beauté du monde en évolution.

Il lançait, pour désigner cet art, le vocable

REUNION PrBLIOUE

canicléyisiiie, qui était très \ iwnient discuté, et qui, en somme, impliquait une doctrine très large et ne bornait pas aux territoires fie Clichy-Levallois et d'Asnières, non plus qu'à leurs ])oi)uIations. le domaine des artistes innovateurs.

D'ailleurs, lui-même, à son exposition, montrait autre chose que des haillons et des terrains

vagues. Des Ikurs, des iiortraits d'enfants, des esquisses d'après des contemporains, militants de la littérature et de la politique, donnaient des gages de la diversité de ce talent, montraient la jiromesse de toute une œuvre à venir que l'énergie endiablée de ce peintre, graveur, écrivain, sculpteur, conférencier, promettait vaste et féconde.

Le succès fut considérable. Raffaëlli l'ut célèbre du jour au lendemain, et ce qui est beau dans cette aventure, c'est que le succès, loin de le gâter et de le spécialiser , lui fit encore étendri' et enrichir son œuvre. Cet honune de trente-quatre ans, qui montrait un si important et si complet bagage, trouvait, dans cette exposition de 1884, un j)oint de départ, bien plutôt qu'un aboutissement.

En 1885, il expose une ceuvre capitale, le Portrait de M. Cleinciiccdii Juiis une rcunion puJ)liqiu\ le plus important morceau de peinture qu'il eût exécuté depuis la Famille de Jean le Boiteux du Salon de 1877. L'année d'après encore, ' hez le

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