‹ L'Art et les artistes (volume 3)Chapitre 83 sur 99 · L I OT A R D · texte numérisé non relu

L I OT A R D

\ i)lnmede I.iotard n'avait ni la facilite, m l'élcgantc précision (le son crayon, comme on pourra s'en rendre compte en lisant ces quel- ([ues notes ; et cela est vraiment fortret;ret table, car, étant données l'excentricité de son caractère, son humeur voyageuse, bon nombre de pittoresques aventures durent signaler ses lointaines et folles pérégrinations, l'n journal lidèlc, une sincère auto-

l'UKTRAIT KE I. .',K1 LUI-MÊME

biographie nous eût sans doute permis d'esquisser ici de cet étrange personnage, trop peu connu aujourd'hui, un portrait curieux et vivant.

Jean-Étienne Liotard avait en effet l'humeur voyageuse au plus haut degré.

« Par la curiosité, comme jiar l'amour du mouvement, dit M. Edouard Humbert dans l'élude qu'il a consacrée à son compatriote, il n'est pas loin de nous rappeler l'un de nos vieux chroniqueurs aux lointaines chevauchées, un artiste aussi, en son genre, Jehan Froissart. Sans l'éloigner d'ailleius du but souverain de l'art, les pérégrinations auxquelles l'âge seul le contraignit de renoncer^ eurent l'excellent effet de féconder son talent et d'accroître sa nouvelle facilite de travail. Où qu'il se phit à séjourner, à ré.sider, à penser, il entrait en commerce intime avec la nature ; et c'est ainsi que, sans cesse à la recherche du vrai, il a donné à ses œuvres la fraîcheur délicate et la grâce qui ont vaincu le temps ».

Cl. Vizsavoiia.

LA SIGNORA LANETO DE PAROS (dessin)

Sans doute il nous est l'esté de lui j)lusieurs lettres très caractéristiques de la nature de son esjnit, et un certain nombre d'anecdotes fantaisistes relatives à ses excentricités ont été pieusement recueillies par ses compatriotes genevois, puis nous sont parvenues a\"ec une sorte de couleur de légende. Mais, à \'rai dire, les renseignements sur le personnage, sur les détails de son existence si orageuse, si ballottée, sont trop incomplets pour ([u'on en puisse faire une biographie minutieuse, et en essayer même une psychologie superficielle.

A défaut de ce journal, Liotard a fait cependant œuvre d'écrivain en publiant sous ce titre : Traité des pn')icipcs et des rci^lcs de la peinture, un ouvrage dans le genre didactique, avec une éjiigra]ihe em-

ju'untéi' à V Art poétique d'Horace :

" Ergo tuiigar vice, cotis,^ acutum.

Reddcre (juae ferrum valet, exsors

[ipsa secandi ••.

I « J*-' f*"''''' donc l'office de la

pierre à aiguiser qui ne coupe point, mais qui met le fer en état de couper. "

Excusez du peu.

J 'ai eu le courage de lire jusqu'au bout ce petit volume, qui parut à Genève en 1781, et qui s'ouvre par une extraordinaire épître dédicatoire au nom de Corrège, que Uotarcl, })ar im singulier caprice de goût,ii)lace toujours en première ligne parmi les grands maîtres de la peinture. « Divin Corrège, Appelle moderne, ô mon maître!... »

Cette h-rique invocation est suivie d'une série de théories esthétiques ]ioncives. lourdement exprimées dans un langage barbare ; et presque toutes d'ailleurs, fort heureusement, en complète contradiction avec l'art si délicat, si lumineux, jT . si distingué de notre artiste. Je

me souviens, entre autres divagations, d'une discussion interminable sur " le fini du tableau sans touches et le grossier du tableau touché » qui. par ses formules gongoresques, ses arrêts décisifs, ses jugements contradictoires, me plongea dans une douce gaieté.

Mais brisons là avec le théoricien d'art et occupons-nous du simple artiste. Laissons la doctrine pour l'a-uvre, le prédicateur pour ier. Le sujet oftre plus d'intérêt.

lean-Étienne Liotard naquit à Genève, en 1702, de parents français, qui s'étaient réfugiés dans la ville forte du ]irotestantisme après la révocation de l'Édit de Nantes. Dans ses. Renseignements sur les Beau.x-Artsà Genève. J.-J. Rigaud consacre quelques pages à Liotard. et nous en extrayons les lignes suivantes, qui prouvent que notre artiste, destiné à devenir un des petits-maîtres les iilus distingues et les plus recherchés du xviii^' siècle, ne fit pas exception à la règle, en affirmant sa vocation avec éclat dès son âge le plus tendre :

LAKT ET LES AKTISTICS

" Il y avait au collège de Genève, en l'année ijii, un enfant

d'un caractère vit, d'une figure

originale, meilleur camarade que

bon écolier, et dont les cahiers

offraient un mélange constant

de ligures tracées à la plume

ou au crayon et de thèmes ou

de passages latins. Parfois, les

écoliers se groupaient hors de la

classe autour de leur camarade :

celui-ci s'amusait alors à

crayonner leur portrait, et.

quand la ressemblance s'v trouvait, celui qui venait de poser

obtenait, au moyen d'une pièce

de trois sols, le chef-d'œuvre

qu'il emportait ensuite dans sa

famille ».

La voilà bien doctoralement

établie, la précocité de vocation

du jeune Jean-Étienne Liotard.

Son père, homme d'esprit positif et pratique, que les désastreuses spéculations de Law avaient en partie ruiné, voulut d'abord la contrarier ; mais, n'y pouvant réussir, il lui donna, à Genève même, un professeur de dessin, appelé Gordelle. Bientôt Liotard quittait l'atelier, presque aussi habile que son maître, pour se rendre à Paris, où il étudia à l'atelier de Massé, bon peintre en miniature, mais dont l'enseignement était déplorable.

Il y séjourna peu de temps et, après avoir pris les conseils de Lemoine, qui, après l'e-xaniin de ses œuvres, lui conseilla vivement de ne ])eindre que d'après nature, « ne connaissant personne mieux capable que lui de la représenter «, il partit pour l'Italie en compagnie du marquis de Puisieu.x, ambassadeur de France à Xaples, personnage providentiel qui, d'ailleurs, toujours le favorisa.

La période des voyages, des aventures, des succès, des triomphes va s'ouvrir.

Le voici donc en Italie, jniis dans les ilcs de la Grèce, à Constantinople, en Asie Mineure, en Autriche, en Angleterre, en France, en Hollande,... toujours travaillant, toujours son cra\-on au doigt et emprisonnant avec une prestigieuse maîtrise.

I A 61GNOR.\ MAKIGOT, SMVRNK idessin)

sur les feuillets de ses albums, dans le trait souple et délicat de ses crayons de couleur, les traits des paysannes de Chio, des effendis, des pachas, des belles SnuTniotes, des hospodars, des em]K'reurs, des brodeuses roumaines, des impératrices, des servantes hollandaises, des stathouders, des grands seigneurs à la mode, des ladies, des princes et des princesses du sang, des cardinaux, voire même du pape Clément \TI, car, à peine débarqué à Kome, Liotard, qui ne doutait de rien, put, grâce à l'intervention du cardinal Biancheri, qu'il connaissait un peu, obtenir deux séances du pape, dont il reproduisit au pastel la physionomie.

Liotard, dans une de ses lettres, rapporte même

LART Eï LES ARTISTES

que, i)eiulant une des séances, le Souverain Pontile lui aurait dit : « Si j'étais peintre, je ne peindrais jias le iiape. parce que, quand les jiapes sont morts. leurs })ortraits vont aux... -

Peu de jours après avoir peint le portrait de Clément \'II, Liotard partit jiour Florence, et c'est là qu'il fit l'heureuse rencontre de quelques jeunes Anglais propriétaires d'un navire dont le mouillage était à Xaples, et qui, sans aucune sérieuse résistance desa part, le décidèrent à les accompagner dans un assez long voyage qui devait être d'un prix inestimable pour l'artiste.

La bande joyeuse s'embarqua à Xaples par un jour de printemps et toucha d'abord à Capri, à Messine, à Syracuse, à ]\Lalte. à Mile, à Parcs, à Délos, puis à Cliio. à Sm\Tne, à Constantinople enfin.

Jusqu'à ce jour, on ne connaissait guère l'Orient que par la traduction des Mille et une Xiiils. de l'abbé Galland.

Qu'on juge des nupressions éprouvées par Liotard en se promenant sur les quais de Smyrne et dans les bazars de Stamboul I

De ce pèlerinage au pa\-s du soleil, il rapporta im très grand nombre de dessins, ceuvres d'une

traicheur et d'une expression délicieuses, et dont la plupart dorment encore, sans doute, enfouies dans des greniers de château.x.

Puissent toutes ces œuvres exquises sortir bientôt de cette nuit de l'oubli !

Toutes cependant n'ont pas été perdues, et le ]Musée du Lou\Te a acquis, il y a quelques années, de ^L le chanoine Gallet, une série de dessins, la plupart exécutés en Orient ou dans les îles de la Grèce.

Grâce à la faveur de ]\Iehemet-Aga. Liotard obtint à Constantinople un succès considérable, et, après avoir été accueilli au mieux par la société européenne, il fut très recherché des Turcs de distinction, charmés de poser devant lui malgré les prescriptions du Coran.

Lorsqu'il quitta Constantinople pour se rendre en Autriche, où il était appelé, U était célèbre et déjà riche, car chacun de ses portraits, pastel ou dessin, lui était grassement payé.

L'orientalisme s'était si fortement emparé de Liotard. qu'il fut sur le point d'épouser, conformément au rite musulman, une charmante jeune fille nommée ^limica. Puis, trouvant que la robe et le turban lui allaient à merveille, il adopta le

U liPlNAV (peinture)

costuiiU' turc, sous lequel il se présenta crailleur> chez le inincc de Moldavie, dont il fit le portrait ainsi que celui de la princesse et de sa tille. Il se rendit ensuite en Transylvanie, puis en Hongrie, et atteignit enfin Vienne le z septembre 174.;, toujours sous son accoutrement oriental.

Son aspect extérieur de parfait musulman était encore rendu ])lus frappant par une barlie flu\'iale (pii descendait en cascades sur sa poitrine.

" Le peintre turc », c'est le sobriquet sous lequel on le désignait, ne tarda pas à devcjiir l'homme du jour. Il fut reçu à la cour et Marie-Thérèse, charmée par la liru;-que originalité de son esprit autant

IHUt-étre que de son talent, le prit en affection. 11 quitta \'ienne comblé de faveurs, après avoir fait les portraits de F"rançois de Lorraine, grand-duc de Toscane, de Marie-Thérèse, de l'impératrice mère, du prince Charles de Lorraine, de la sieur de l'impératrice, de la princesse Charlotte, des archiduchesses et d'une foule de grands dignitaires.

De \'ienne, Liotard se rtndit à Paris après une courte halte à Genève, où son étrange costume ])rochiisit un véritable scandale parmi ses graves compatriotes.

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