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SANS être ignorée du public français, puisqu'iuie exposition de ses principaux pastels et de quelques-unes (malheureusement très rares) de ses peintures en ont réuni les suffrages l'automne dernier à la galerie Bernheim jeune et Cie, Mme Clifford- Barney mérite cependant d'être beaucouji plus connue qu'elle ne l'est, non seulement à cause de
son talent, qui est très réel, mais encore et surtout à cause des caractères si divers qui composent sa personnalité artistique et que je m'efforcerai de dégager dans cette brève étude.
Mme Clifford-Barney appartient à cette élite américaine dont la suprématie tend là-bas de plus en ]ilus à s'établir et qui, sans mépriser le génie
L'ART ET LES ARlI^rES
commercial et industriel qui a iiennis la grandeur de son pays, prétend cependant que ce gcnie-là n'est pas tout et qu'il faut y adjoindre, jwur le ])lus grand bien de la nation, les préoccupations d'ordre moral, intellectuel, artistique dont l'ensemble constitue l'ornement, le loisir, la beauté d'une société.
Dans les chaleureuses et précises études que, presque chaque mois, Mme A. Seaton-Sclmiidt nous envoie de Washington, elle nous entretient de cet effort constant et tenace jiour élever le niveau esthétique des masses auquel nous devons, entre autres choses, d'aussi curieuses institutionque ces « Settlemeni liouses )> dont nous reparlerons tout à l'heure, effort dont les résultats heureux se font sentir actuelkment dans tous K- Etats : de la Louisiani à l'Orégon et de l.i Californie au Jlaryland, sur toute l.i superficie de la jeum république.
M. Jules Huret, M. Paul Adam nou> ont successivement ]iarlé de cet effort, des réalisations parfois magnifiques au.\quelles il a donné lieu et comment la culture générale, mais l)lus particulièrement celle de quelques-uns, en avait profité. On peut se rendre compte
([u'il y a déjà longtemps que les siije/s. si je puis dire, entraînés à ces sports intellectuels ont dépassé la période des tentatives gauches et attendrissantes et que, avec les dons de jiatience, d'assimilation et d'activité propres à leur race, ils sont arrivés à pouvoir être comparés aisément au.\ meilleurs des bons esprits de l'Europe.
Je le répète, Mme Clifîord-Barney appartient à cette élite. Elle a de qui tenir. Quelque peu Française, d'ailleurs, elle descend, du côté maternel, d'une famille normande que la Révolution obligea à quitter la France et qui vint s'établir en Louisiane. Son arricre-grand-père y devint même juge et notable et fut choisi par ses compatriotes pour les représenter à la signature de l'acte par lequel la France vendit la Louisiane au.x États-l'nis.
Le père de Mme Barney, amateur j)assionné de
MISS P.\TRICK C.VMPBELL (pastel)
musique, et qui habitait alors Cincinnati, a]irès de longues objurgations à ses concitoyens pour les amener à s'en occuper comme lui, prit la résolution de faire bâtir lui-même, à ses frais, le grand Opéra de Cincinnati, dont il fut le premier directeur et qui remporta le plus grand succès. C'était à l'époque où le prince de Galles, depuis roi d'Angleterre, fit son grand voj-age en Amérique.
On peut considérer comme un triomphe, à ce moment de l'évolution des Etats-Unis, que d'arriver à un tel résultat, surtout dans l'Ouest, et s'il fut moins heureu.x en essayant la même chose à New- York, le tait d'\' avoir pensé demeure et honore -j .mdement son esprit liniiiative et son iiiour désintéressé de ,irt.
C'est sans doute de lui que Mme Clifford- Harney tint cette disposition pour la musique qu'interrompit fâcheusement une maladie après laquelle, ne pouvant plus chanter, elle s'adonna résolument à la peinture. Elle vint prestpie aussitôt à Paris pour y recevoir l'enseignement des maîtres. Elle en eut plusieurs.î Retenons les noms de Henner et de M. Carolus-Duran ([ui furent les premiers et celui de Whistler ([ui fut le dernier.
Très heureusement douée, il ne lui fallut pas plus d'une année d'études pour arriver à faire un tableau qui hit reçu au Salon : une Piiysaïuic russe, peinture à l'huile.
Mme Clifford-Barney ne se contente pas de peindre, de devenir ce spécimen humain si fréquent chez nous ; l'être qui s'est si)écialisé dans un art donné et qui, après avoir saisi quelques recettes commodes, les applique éternellement. Elle s'intéresse à tout. Et en ceci, elle est bien de sa race. Les recherches d'art décoratif, notamment, l'attirent. Ainsi, c'est elle qui fit les plans de sa maison de Washington et qui arrangea elle-même toutes les dispositions de son intérieur, que les personnes qui le connaissent s'accordent à déclarer entièrement original et personnel.
l'cintrr, -Mmi- ( litford-Barni-v tU surtout (k-:, l>(iiliaits, it c'est surtout jmr ses portraits qu'elle est connue', mais il ne m'a ]ias semblé inutile de parler des ]iréoccuj)ations qui chez elle sont étrangères à l'art pictural proprement dit et qui cependant ne j)euv-ent que donner à cet art plus de richesse et plus d'intérêt. Car la perfection banale à quoi l'on arrive en se s])éciali£ant est trompeuse et appauvrit très sûrement et très vite les sources de l'nisjuration. Je trouve dans la façon dont ces portraits sont présentés, dans leur arabesque, dans leur intensité plus ou moins accentuée d'expression, dans toutes leurs nuances en un mot de psychologie et de technique, des traces très caractérisées des jiréoccupations décoratives et des spéculations littéraires et intellectuelles qui, par ailleurs, occultent la pensée de leur auteur.
Le i)laisir éprouvé à regarder ces tableaux se suffit certes à soi-même et il n'y a rien de gratuit ni d'inexplicable dans les nuances dont je parle, mais enfui il \-aut toujours mieux, en face d'une (euvre d'art, savoir bien qui l'a faite. Ce qu'elle pciil d'inattendu et de mystère est compensé par ce qu'elle regagne à être pleinement comprise, jusqu'en ses intentions et ses détails.
Nombreuses sont les personnalités de tout ordre
JI. c;.-K. CHESTERTON (pastel)
En Ain(Ti(|nc, il ai"ri\-f siin\'ent (]uc des ]iarticulit-rs (ir.^'aniscnl des cspèi es de \"entes de cliaiité : ccréMKinics aitisli([ues pour lr--(pielles ils loucnl la salle d'nn tluatie un ils donnent de \-érital)les représentai iniis. non pas en vidgaires amateurs, mais a\ic le ^oin, le ^('lieux et la conscience cle inoirs>iiinncls. Po\u ces Irtis. ^liiie Clifford-Barney composa le texte des opérettes et autres pièces rei)rcsentécs et aiian,i,'ea é,t;alement des décors.
J'ai jiarh'', ([ueliiues para,i,'r.Lphes |)lus haut, des " Settleuirnt lionses i-. Ce -ont des chilis Jionr les ]iauvres ; et xi.inncnl l'on ]ieut affirmer cpie ce genre d'in\entioiis ne llenrit (ju'aux Etats-Unis. ."Mors (jue chc/, nous, d.ins les misérables réduits où l'on héberge les ]Mu\-ies, on se contente de leur donner à manger, là-lias on s'efforce, en outre, de leur inculquer le goût des jolies choses; on les intéresse à des travaux artistiques ; broderies, fers forgés, tressage de paniers indiens, que sais-je ? mille choses capables de leur faire trouver la vie moins aride et par conséquent de leur redonner le goût de l'action. Mme Clifford-Barney s'est occupée de ces i' Settlenient liouscs > avec beaucoup de sollicitude : elle dnige, choisit les gens capables d'enseigner dans ces écoles d'im genre si spécial. En un mot, son activité ne \'eut rien négliger de ce qui la sollicite.
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M. G. -BERNARD SH.\W (pastel;
(Qu'elle a peintes. Citons, biièvenunt, la lille du j)iésident Roosevelt : la princesse Alice; John Calhoun, le grand homme iiolitique américain (portrait dont l'Etat ût la commande pour le Ca]>itole) ; la comtesse de Suffolk, sreur de l'ex-vice-reine des Indes, lady Curzon; Mme Delarue-Mardrus; José de Charmoy; Mme Emma Calvé; Bernard Shaw ; son rival, M. G.-K. Chesterton ; miss Patrick Campbell, la créatrice de la Seconde Mme Tanqueray de Pinero (nous reproduisons ici ces trois derniers irortraits).
Éprise de psychologie, elle trouve, à bon droit, que sur ces figures illustres les marques de lu beauté, de l'intelligence, de la domination et du rêve se sont plus profondément enfoncées et sont plus visibles. Elle s'efforce de les rendre.
Intuitive, elle saisit vite le caractère essentiel d'une physionomie, l'aspect principal et permanent autour duquel, semble-t-il, évoluent, pour aussitôt disparaître, les autres aspects, fugaces et momentanés. C'est en cela que consiste son étude; mais, une fois l'aspect découvert et l'inspiration venue, alors, elle s'y li\Te simplement et travaille, avec vivacité, avec fougue, et finit en quelques heures. Il lui est impossible de reprendre, de retoucher le travail matériel. C'est ce qui donne à toutes ses œuvres cette apparence spontanée, large et légère qu'elles
MISS LAUR.\ CLIFrOKD-B.\KNEV l.i
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ont et qui est parfois si séduisante ; c'est aussi ce qui explique sa prédilection pour le jirocédé du pastel, qui ne permet presque jias le repentir et dont elle use d'ailleurs suivant la plus classique tradition, effleurant le pajner où de grands blancs ménagés laissent le maximum de lumières.
Cette fougue, cette ardeur, cette rajndité d'ex- ]ircssion graphique inquiétaient même quelque peu W'histler, qui lui dit un jour, avec son humour brusque : « Yoii are too élever. Becarejul! », jjhrase presque intraduisible (i) qui, dans la bouche du raffiné et scrupuleux technicien qu'était Whist- 1er. signifiait moins un reproche que la constatation d'un tempérament pictural très éloigné du sien. Pour moi, j'avoue estimer j)leinement ce contraste produit entre l'intensité de ces physionomies et la largeur des traits qui les représentent. On y voit que tout le travail a été celui dv la réflexion : c'est le seul qui vaille. Après tout, n'est-ce pas le même W'histler qui, dans un jirocès fameux, aflirnie le droit de l'artiste à la production rapide d'une œuvre qu'explique un long travail préparatoire :
VERS LA FIN (pastel)
(i) Clever ne signifie ([u'approximativenient habile ou adroit. 11 s'y joint, dans une proportion difficile à préciser, le sens de rapidité d'intuition et d'intelligence qui en nuxiifie flatteusement l'effet fâcheux.
IJl
« J'ai mis quinze ans à pmivt)n- fane co tableau en huit jours, d
Parler des expositions récentes ou actuelles de ;\Inie Clifford-Barney en Amérique ne serait ])as apprendre grand'chose au public français. Ce (pii peut l'intéresser davantage, c'est de savoir que cette artiste exposera à Paris le printemps prochain, et cette fois sans doute davantage de tableaux que l'automne dernier où elle ne présenta guère que des pastels. Nul doute ([ue ce ne soit mieux que très attachant.
Je ne vomirais ]ias terminer cette trop courte étude sans dire que. marchant sur les traces de leur mère, les deux lille> de Mme Clifford-Barne}- — et qui lut ont toi t souvent servi de modèles — s'occupent, elles aussi, de questions d'art et de pensée :
l'une, miss Laura, dont nous reproduisons deux effigies, a traduit du ])ersan en anglais les Leçons de Saint- Jean d'Acre, li\'re du jirophète Abbas- Effendi dont l'influence lut grande sur l'émancipation de la Perse et sur le développement des idées modernes en Orient ; l'autre, miss Natalie, jKuticulièrement attirée par les questions de prosodie française, publia naguère un livre de vers et va bientôt nous en offrir un autre.
Comme on le voit, ainsi précédée, ainsi suivie, Mme Clifford-Barney, artiste sensible, délicat et intellectuel, portraitiste pénétrant et véhément, esprit ouvert à toutes les manifestations esthétiques, ne doit point se sentir isolée dans le culte actif et sincère qu'elle rend à l'idée du Beau. Fran'cis de Miomandre.
MISS LAURA CLIFFORD-BARNEY ipastel'
'^t-ApoUinairc, Ravenne.
MOSAÏQUE DE LA NEF PRINCIPALE (VI' SIECLE) idctaiij