VENUS DE MEDICIS
de mascarade,... ayant à ses jiieds les longues chaussures à la poulainc dont la pointe se terminait en griffes de lions, en queues de scorpions, en têtes d'oiseaux ! Il pouvait, il est vrai, troquer sa jaquette au.x manches traînantes contre une cotte brodée d'animaux, ou de devises, ou de notes de musique ; on pourra ainsi lire une petite histoire ou chanter une chanson sur son dos....
Notre pauvre \'cnus. afin de dignement l'accompagner, choisira une robe bariolée sur laquelle seront figurés des licornes, ou des léopards, ou mieux encore des hommes .sauvages. Comme coiffure, elle aura un de ces cônes monstrueux ou un de ces extravagants croissants dont l'existence aujourd'hui nous paraît invraisemblable ! Ainsi harnachée, elle pourra s'asseoir, sans confort je le crains, sur un siège représentant une jx^tite cathédrale dorée et sculptée.... Un autre jour, elle saura varier son plaisir et manifester plus complètement sa richesse en s'emprisonnant dans une robe couverte d'hirondelles en orfèvrerie, chacune de ces hirondelles tenant dans son bec un bassin d'or. On a compté, dit un chroniquem", 1400 de ces bassins sur un costume ! Et, dans un autre, 900 grosses perles étaient employées à broder une chan.son sur l'habit !
Bref, c'est un vrai carnaval !
Quel dégoût éprouveront nos deux héros en sen-
FEMME DRAPEE (\I' SIÈCLE .W. J.-C.) (fouilles de Delphes)
tant leur ci)r]is splciitlidi" tra\-i'sti ut j>aial\sé ridiculeiiKiit i)ar ces 1,'rott'sqiR's appareils ! Coinhien regretterunt-ils alors l'ample et sciu])le draperie, la caressante tunique dont leur corps se \'oilait ou se dénudait si à l'aise !
^lais je veux en arri\er \'ite aux dclorniations des costumes modernes dont l'exemple est i>lus lra]i]iant jiour nous. Notons seulement en ]xissant les modes de ce ])ays tlans les époques immédiatement précédentes.
Que pensez-vous de notre W-nus soumise aux paniers Louis XV? Et plus tard suivant la mode de certaines coiffures Louis XVI : à la Belle-Poule, aux jardins d'Armide, etc.? Ces coiffures n'avaient guère que 80 centimètres de hauteur ; dans la première les cheveux figuraient une mer orageuse, gonflée par le souffle colérique de Borée. Quelques frégates et vaisseaux de haut bord — en miniature — s'y balançaient avec furie ! Dans la seconde, ce n'était que bosquets et pourpris, mails et quinconces, que traversaient des allées sinueuses rencontrant çà et là des imitations de fontaines et de pièces d'eau ; le tout en cheveux !
En revanche, si notre belle amie n'a pas porté sa coiffure et sa tête sur l'échafaud, elle pourra, quelques années plus tard, se promener deminue, un simple ténia autour des cheveux, dans le
jardin du Palais-Royal sous le prétexte de faire len. litre le costume antique.... Pouira-t-elle donc .linsi retrou\-er les impressions si lointaines d'une ]ironienade aux jardins d'Académus ?... Hélas! non. car son ami l'escorte, ridiculement attifé de ce faux col de mascarade, de ces revers d'habit carnavalesques, de cette frétillante queue de < lown,... vrai attirail de saltimbanque, bon pour une parade de foire....
La vie d'Athènes est bien morte !
Arrivons enfin à l'époque moderne proprement dite et voyons les déformations dont quelques-uns jianm nous ont été témoins oculaires.
De lointains souvenirs d'enfance me permettent de revoir, quelque peu vaguement, cet objet bizarre dénommé crinoline. Pourrait-on jamais croire, ■-ans l'avoir vu soi-même, que ce baroque attribut fut un élément de toilette féminine ? Il s'accompagnait, et en parfaite harmonie, je dois le reconnaître, des manches dites pagode. Toutes nos mères — ])ardon, toutes vos grand'mères — en ont porté.... Et elles étaient charmantes ainsi, s'il faut en croire nos pères et vos grands-pères. Charmantes ainsi ! (Combien plus charmantes alors eussent-elles été autrement !
\'oilà certes un bel exemple d'apparence artificielle et fausse donnée à la structure normale,... et exemple d'autant plus complet que cette mode n'était pas seulement l'attribut d'une caste peu nombreuse, oisiv'e et dépravée, comme certaines modes historiques aussi étranges ; non, c'était d'un emploi général : aristocrates ou petites bourgeoises s'affublèrent de ce comique ballon, dont l'usage, semblerait-il, devait terriblement compliquer la vie !
Que ceux qui n'ont point vu, de leurs veux vu, la crinoline ne se plaignent pas trop ; il leur est resté la joie des tournures de nos Dames, la gaieté des pantalons pied-d'éléphants de nos Messieurs. \'ous pourrez examiner dans un recueil ethnologique les différentes tenues de l'être humain dans tous les pays et dans tous les temps,... et vous constaterez alors avec tristesse... que chez les Patagons, comme chez les Papouins, chez les Groenlandais, comme chez les habitants des îles Marquises, on ne trouve rien de plus extrême comme aberration du goût et dépravation du sens esthétique ! Cette fois, je n'aurai pas le courage d'infliger cette honte au corps divin de la Vénus ! Même pour un franc rire, je refuse de ridiculiser ce que j'aime,... et nous resterons entre nous pour essayer ces horribles choses : tournures, chapeaux de haute forme, pieds-d'éléphants, corsets et appareils orthopédiques divers, etc.
Je vous ai montré le côté un peu gros des déformations du costume moderne ; néanmoins, tout
. ~ ! 1 .IION Dr VEAT IM)K ,i.-t.iil)
Le tékmcnt de la figure centrale e%t le type du beau costume lieiiaissance.
superficiel qu'ait été mon examen, j'espère qu'il vous aura sulfisanunent fait comprendre la vérité du premier principe et la valeur de son apjilication.
\'o\-ons maintenant celui (jui \-iont ai>rès : Tout clément qui laisse voir, t.x'l'lit/iu- on ajfiniic lu amslnuiioii iiorniuh- de relie, oit eiieore uiiipli/ie ee (/lie nous coiisitiéniiis coiiiiiie lies heiiulés liiiniaines, doil être soi'^neiiseiiienl choisi et consereé.
La première recommandation est d'une vérité lmi]nde : tout cicinent qui laisse voir la coiis- Iniclioii de l'elrc doit être conservé, ("est bien évident, jniisque, les formes du corps humain étant imnuiables et auilessus de la luode, nous sommes cirt.iins (l'avoir en leur représentation im élément d'intérêt durable c\ permanent. I,a forme d'un cou, le contoui d'un bras, le modelé d'une Ljori^e ou d'tm do^ ne s.iuraient \-ieilln ! Certes.
aucune lenmie portraitmée ne se phiindra que sa mique ne ^oit plu> à la mode ou qti'.' ses épaules soient siu'années ! Le nu est pour nous une vérité dont nous ne devons jamais jierdre l'occasion... et teinte forme de en^tume on d'ajustement qui 1.1 fusera \'c)ir un beau
morceau île corps doit être siii^neusement conser- \éi', il n'est pas besoin d'y in>istc'r. ]v dis, après, qui- l'on ili-\-ra choisir tout élément exf^li quant ou ajlinnant la construction du corps. Que juiis-je l'Htendre par là? Jlais, mon Dieu, il suffira d'examiner les beaux costumes des diftérentes époques poiu" comjirendre ma pensée.... Pourquoi, par exemple, le costume de guerrier antique est-il admirable ? Mais simplement parce que cette cuirasse modelée sur la poitrine, ces cnémides ajustées sur les janrbes ne font qu'expliquer, qu'affirmer l'anatomie de l'être. Rappelez-vous ces torses d'empereurs romains avec leurs belles divisions ornementées. Toute la partie décorative n'est qu'une affirmation des dessous osseux ou musculaires.
Eh bien, dans tous les beaux costumes des belles époques, au xni>' siècle italien cornm,^ à la Renais-
M.M{C-,\URELE
sance, vous trouverez toujours ce principe appliqué. Vo\'ez les armures si ingénieuses de Botticelli, de Mantegna, de Cellini, voyez les admirables costumes des tableaux vénitiens, ils sont toujours une explication, une affirmation du corps, un revêtement correspondant à ses proportions générales. Dans la toilette des femmes, quoi de plus beau que ces ornementations du corsage et des hanches révélatrices des formes abritées. Parfois encore actuellement dans les modes modernes on peut retrouver une explication du corps ou tout au moins le respect de Ses jiroportions. Certaines formes de blouses, de corselets, d'épaulettes, peuvent être bien ]iroportionnées, logiquement divisées par les garnitures, et donner ainsi une très réelle imj^ression de beauté. LTn sim]ile veston d'homme peut avoir une beauté !
Sa coupe, ses divisions ])euvent correspondre avec les proportions du corps....
Par exemple, suppo- MZ un veston ordinaire avec des poches de poitrine à droite et à gauche ; si les petites bandes de fermeture sont à la hauteur des pectoraux, leur bouton correspondant au mamelon, l'aspect du vêtement ne sera pas désagréable, il aura une harmonie. Placez les poches lo centimètres jilus bas. ce sera fausser les proportions. Bien entendu, tout élément qui dans un costume pourra être ou devenir draperie sera retenu : dentelles, écharpes, pèlerines souples, etc., toute étoffe, tout tissu auquel le corps lui-même peut donner sa propre forme.
Maintenant, qu'ai-je pu vouloir dire en ajoutant dans ce deuxième principe que tout élément qui amplifie ou exagère ce que nous considérons comme des beautés humaines peut être également conservé} L'amplification d'une forme n'est-elle donc pas une déformation ?
Il faut d'abord s'entendre sur ce que j'appelle .' beautés humaines », car nous pourrions ne pas nous comprendre ; une main jietite, un pied minuscule, une taille de guêpe, etc.. ne sont-ils pas en
effet considérés comme des beautés,... et dans ce cas la manche pagode, le pantalon à la mexicaine, la crinoline, etc., exagérant l'impression de leur petitesse, ne de\Taient-ils donc pas être conservés ?
Eh bien, non, la main petite, la taille de guêpe, etc.. sont des modes et non des beautés.
A presque toutes les époques, de même qu'il v a des modes pour le costume, il y a des modes pour la forme corporelle, modes souvent données par l'influence d'une courtisane ou d'une maîtresse femme quelconque à laquelle les autres s'efforcent de ressembler,... et les peintres et sculpteurs, — bons courtisans, eu.x aussi, — reproduisant plus spécialement le caractère physique aimé, aident encore à en répandre le goût. On peut voir qu'au xviii<^ siècle les femmes petites et gracieuses étaient à la mode. Il fallait le cou long, les épaules tombantes, la gorge haute et pleine, la main petite et potelée pour être jolie femme. Les Pompadour. les Manon avaient ce type de grâce et de vivacité piquante....
Au siècle précédent, la jolie femme, au contraire, devait être de corps imposant, de chairs un peu fortes,... alors qu'au xvi» siècle la femme à la mode était maigre, très longue, sans gorge, de formes garçonnières.
Chaque époque a son goilt sjiécial.
Il faut donc se tenir en garde contre la beauté à la mode et ne pas retenir les éléments de costume qui peuvent amplifier ou exagérer les caractères spéciaux de cette mode.
Ce que j'apjielle « Beauté » n'est j)oint une convention momentanée, un goût du jour ; c'est la manifestation plastique des forces physiologiques, des supériorités vitales qui dans le principe ont déterminé ce que curieusement nous considérons maintenant comme un idéal.
A ce point de vue, à la fois jihilosophique et expérimental, les proportions des statues grecques resteront la ])Ius complète expression de Beauté que peut acquérir notre race humaine, car, en effet, c'est par ces i)roportions qu'est atteint l'équilibre parfait de la force, de la soui)lesse... et de la santé. Avant d'être im homme admirable, l'athlète grec est un animal admirable,... et c'est son parfait équilibre ph3-siologique qui se révêle par ces formes que nous qualifions de nobles, de pures, d'idéales!
Sa largeur d'épaules est une beauté parce que dans une large poitrine se trouvent de puissants poumons aspirant pleinement la vie ; ses membres, forts à leur sortie du tronc et se terminant par des attaches déliées, sont une beauté parce que le premier caractère indique la vigueur et la force, et le second la souplesse, la rapidité et la précision exacte dans les mouvements. C'est un caractère physique purement animal et commun à tous les
Cl. Durar.j.l