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CECI pour faire suite à l'article que nous avons public ici iiicmc. Pour la déjensc de nos sites. Il en est des ponts comme des fabriques que les peintres du xvii<^ et du xviii"^ siècle introduisaient dans leurs paysages. Il faut qu'ils soient placés au bon endroit, et que leur matière s'harmonise avec le paysage, et prennent ainsi de la consistance, et semblent avoir été créés en même temps que lui, et devoir durer autant que lui. Depuis de troj) longues années, on abîme les sites les plus merveilleux avec des passerelles qui barrent l'horizon et traversent l'espace, sans noblesse, sans allure, comme des échafaudages.
Les ponts de fer n'ont pas le caractère d'éternité des ponts de pierre. Même dans des proportions gigantesques, ils offrent un aspect mesquin. Ils ont eu leur utilité à une époque et dans des pays où l'on était pressé de consti"uire. Je voudrais qu'on les considérât comme des monuments provisoires. D'autre jmrt, leur solidité est contestée depuis quelques années ; en Suisse et en .Mlemagne, on va quelquefois au ciment armé, au fer ; on revient volontiers à la pierre, qui a fait ses preuves d'utilité, de durée et de beauté. Je voudrais insister sur ce dernier caractère de beauté, et proposer à mes lecteurs quelques modèles de ponts, quelques t\-pes
caractéristiques des différents styles romain, roman, gothicjue et renaissance.
Chacun connaît le fameux passage des Confessions sur le Pont du Gard : « C'était le premier oux'rage des Romains que j'eusse vu. Je m'attendais à voir un monument digne des mains qui l'avaient construit. Pour le coup, l'objet passa mon attente, et ce fut la seule fois en ma vie. 11 n'ap])artenait qu'aux Romains de produire cet effet. L'aspect de ce simple et noble ouvrage me frapjia d'autant plus
jaunies jiar le temps, dorées par le soleil, ont été extraites d'une carrière voisine, à 500 mètres, sur la rive gauche du Gardon.
L'é])oque romane continua les belles traditions de l'époque gallo-romaine. <i L'érection des ponts, écrit excellemment M. Enlart, était considérée comme une œuvre trop utile aux hommes pour n'être pas méritoire aux yeux de Dieu ; c'est ce que dit en jiropres termes une charte du comte Eudes, ordonnant la construction du pont de Tours,
Cl. MouttmcHls hhtoriq\
PdNT DU G.\RD igallo-romaini unsemble côt
qu'il est au milieu d'un désert où le silence et la solitude rendent l'objet plus frappant et l'admiration j)lus vive, car ce prétendu pont n'était qu'un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carrière, et a réuni les bras de tant de milliers d'hommes dans un lieu où il n'en habite aucun. Je jiarcourus les trois étages de ce superbe éditice, que le respect m'empêchait presque d'oser fouler sous mes pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voûtes me faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bâties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m'élevait l'âme ; et je me disais en soupirant : « Que ne « suis-je né Romain? > Voilà qui est fort bien dit. INIais les belles pierres,
entre 1061 et 1137 ' qui avait 27 arches. Des associations s'organisèrent pour ériger et entretenir les ]ionts et les routes ; l'une d'elles éleva, au milieu du xii<^ siècle, le pont de Maupas sur la Durance, ce qui fit changer le nom de Maupas en Bonpas ; saint Bénezet quêta les fonds nécessaires au pont d'Avignon, le plus célèbre des ponts romans (1177 à 11S5). Ainsi de l'évêque Hervé, à Lyon, en 1150 ; de l'archevêque Hugues de Toucy, à Pont-sur- Yonne, en iiSi ; des frères de Saint- Jacques du Haut-Pas. à San lliniato, au xi*^ siècle ; de Saint-Jean l'Ermite, en Espagne, à la tin du xn« siècle.
Ce qui nous en reste suftit à les juger très remarquables : ils sont d'une largeur modeste, 5 mètres. « Les culées ont des éperons triangulaires pour mieux fendi'e le courant et ne pas accrocher
LE PONT DE QUÉZAC tr..man)
PONTE-VECCHIO, FLORENCE igotlii-
PONT SANTA TRINITA, FLORENCE iRenaissann-
1rs (iliJL-ts qu'il t'iitrainc, surtmit les glaçnns ; (luaiit au nioilc de construction, il est inspiré de praticiues romaines ; le pont romain d'Airvault (Deux-Sèvres) a pour arches plusieurs arcs parallèles entre lesquels est posé un dallage formant tablier ; le jiont d'Avignon imite le pont romain liàti ])ar Julien ; ses arches sont tracées en ellipse, et au-dessus des piles sont ménagées des baies (lui allègent la maçonnerie, étrésillonnent les arches et li\"rent passage au courant en temps d'inondation, diminuant ainsi de beaucoup la fatigue de la construction. Sur l'une des culées du pont se voit une chapelle ; c'était l'usage, et le plus souvent elle était dédiée à saint Nicolas, jvatron des vo\'ageui's. »
Aux xiii^" et xiv-' siècles, les données sont sensil)lement les mêmes, sauf que les arches, au lieu d'être en plein cintre, sont en tiers-point. Citons : le pont Saint-Esprit, construit par les soins des frères Pontifes ; les ponts Saint-Martial et Saint- Etienne à Limoges ; le jiont de la Frégeoire à Najac (1238) ; le pont de Valentré (xiii'' siècle) à Cahors ; le pont de Champagnac et la Roque (Gard), du xiii<= siècle ; les ponts d'Orthez, Mende, Albi, Entraygues, Bourdeilles et Xyons. Les nécessités de la défense militaire faisaient parfois édifier à chaque extrémité et au milieu du pont, comme à
Cahors, une tour fortifiée qui contribue à lui donner un aspect plus majestueu.x encore.
En Italie, c'est, à la même époque, le pont de Vérone, et un peu ]5artout l'imitation des aqueducs romains à arcades. Au xiii^ siècle, l'aqueduc de rabba\-e de Casamari comporte des arcades de pierre en plein cintre, portées sur de larges et lourds piliers. L'aqueduc de Salone est plus élégant, avec ses arcs en tiers-point et ses piles carrées couronnées d'impostes (1256). Il faut mettre tout à fait à part le Ponte \'ecchio, à Florence, à trois arches, dont l'existence remonte, dit-on, à l'époque romaine, qui a été maintes fois détruit et rebâti en IJ45, probablement par Taddeo Gaddi, — l'attribution est controversée. Mais ce qui fait le charme et l'intérêt de ce pont, ce sont les quarantequatre boutiques d'orfèvres rangées de part et d'autre de la voie qui le traverse, où les Ghiberti, les \'errocchio, les Brunellescho, les Maso Finiguerra ont fait leur apprentissage. Vieux pont dont les épaules, comme dit \'asari, furent assez robustes pour résister à la terrible crue de l'Arno, qui, au xv!*" siècle, renversa ou emporta tous les autres ponts de Florence.
C'est un pou j)lus tard, à rc]ioque du gothique flamboyant, qu'ont été construits les deux ponts de bois de Lucerne, bâtis sur piles de pierre et couverts de toits de charpente. « L'un est jiourvu d'une chapelle et orné d'une suite de tableaux de la Danse des Morts, exécutés du xvi'-' au xviii'= siècle ; l'autre est défendu vers son centre par une tour de pierre octogone à bossages, dite Tour d'Eau (Wasserthurm) )> .
A partir du xvi"-' siècle, on vise plus à l'élégance qu'à la force. Le fameux pont Santa Trinita, souvent imité dans la suite, notamment à Pisc, déroule ses arches en cinti"e surbaissé suivant un rythme d'une noblesse sans pareille.
Nous avons reproduit ici, en manière de conclusion, une photographie saisissante, qui a été prise dans la vallée de la Truyère. On voit au jiremier plan le vieux pont de pierre, au second plan le viaduc de Garabit, construit par Eiffel jiour le chemin de fer de Béziers à Clermont-Ferrand. On mesure la différence qui séj^are ce vieux pont à doux arches, harmonisé aux grandes lignes du décor, et le viaduc, qui, malgré ses dimensions, couvre le fond mouvant du ciel et des nuages d'un filigrane sans majesté. Et l'on souhaite que désormais la science des ingénieurs ne soit utilisée que pour réaliser les inspirations d'un artiste.
LÉ.-\NDRE V.\II,L.\T.