‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 103 sur 180 · ROU EN · texte numérisé non relu

ROU EN

■■a Normandie est une terre bénie pour les archéologues •*-* et les historiens. Les artistes y ont été nombreux dans le passe et lui ont laissé des joyaux inestimables encoreque très peu connus. Certes nul n'ignore plus aujourd'hui que Rouen et Caen sont des villes d'art « qu'il faut avoir vues », ce sont des halles prévues pour tous les itinéraires de touristes dans la région, mais on sait moins bien que Bayeux, Bernay, Evreux, Coutances, Séez valent mieux qu'une visite rapide.

Nombreux sont les archéologues qui depuis plus decinquante ans à l'exemple d'Arcisse de Caumont, ont patiemment touille le sol, relevé les inscriptions, mesure, dessiné, photographie, décrit, et les résultats de leurs recherches ont de quoi nous surprendre. Il n'est guère de siècle, de la domination romaine au xix' siècle, où la Normandie n'ait eu des artistes admirables dont le génie s'est affirmé en des œuvres robustes ou exquises : abbatiales romanes, cathédrales gothiques, hôtels Renaissance, sculptures de Rouland-le-Roux, toiles de Millet ou de Géricault. Plusieurs fois même, cet art s'est montré suffisamment vigoureux pour donner des leçons au Monde, on sait l'importance de l'exemple normand dans l'art médiéval anglais, et tout récemment, M. Emile Berteaux, à qui nous devions déjà de connaître l'œuvre et l'action des maîtres d'ieuvre normands dans l'Italie méridionale, nous a montré qu'au xvi" siècle la Renaissance portugaise, avant de se mettre directement a l'école des artistes italiens, avait été très imprégnée d'éléments français sous l'influence de l'imagier Jean de Rouen et de ses disciples établis à Coimbre.

.Mais si nous avons sujet de nous réjouir dans le passé, si les archéologues et les historiens peinent publier chaque

année des répertoires plus complets, plus méthodiques des splendeurs d'autrefois, les chroniqueurs d'art d'aujourd'hui n'ont pas les mêmes raisons de se déclarer satisfaits. L'essor magnifique du génie normand aux xi' et xvf siècles semble l'avoir épuise et les observateurs, même bienveillants, qui parcourent aujourd'hui le pays, ont plus l'occasion de se lamenter sur les progrés redoutables de l'alcoolisme et l'éliolement de la race que de célébrer des manifestations d'art.

Il y a lieu, croyons-nous, de mettre au point cette impression pessimiste. La Normandie, comme la plupart de nos provinces, a subi durant ces trente dernières années uneprofonde évolution économique. La terre classique des pommiers et des herbages voit de plus en plusse dépeupler ses campagnes et grandir ses agglomérations industrielles; le Calvados lui-même devient un département minier de premier ordre. Rien d'étonnant si derrière ce bouleversement disparaissent parfois des ressources artistiques pourtant très réelles.

Nous pensons qu'à côté du passé, le xx' siècle peut encore faire bonne ligure si on sait le vouloir. Le développement des villes a permis dans certains centres l'établissement d'écoles des Beaux-Arts. Ces écoles ne nous semblent pas parfaites, nous les voudrions en général moins éprises de théorie, plongeant plus profondément dans les traditions de leur région, plus soucieuses des industries locales, nous les souhaiterions plus riches, mieux outillées et mieux connues, mais elles ont déjà rendu des services que nous ne saurions méconnaître. Encore que dans certaines classes on se borne parfois maladroitement à enseigner « le grand art », dans d'autres très résolument on s'est intéressé aux

Page 1