LES OISEAUX DE PARADIS
soleil al/a hurla qui suggèrent les Antilles, les Florides et les tropiques; bref le jardin élu passé avec les délicats souvenirs d'enfance tchèque et tout à coup les zones torrides de la volupté aux fortes épices. le scherzo après l'adagio. Ce grave professeur rassis semble encore connaître des ardeurs de potache. Et c'est assez tchèque. Les Mémoires de Kaizl. le premier ministre que l'Autriche ait consenti à choisir dans la nation tchèque, montrent un tempérament tout semblable. A ce compte-là pourrait-on se demander si le prince Clément Lothaire de Metternich n'avait pas aussi un tempérament tchèque! Il est vrai que je ne lui vois pas donner à ses frasques les décors qu'imagine aux siennes AL Max Svabinsky. Qu'en eût pensé Mme de Liéven ! Et cependant n'est-ce pas un peu chacun de nous qui a été tenté de s'offrir de ces petites letes ? Quest-ce autre chose telle odalisque de M. Renoir ou la Féerie intime de .M. Besnard ? Irai-je plus loin ? Je retrouve dans la façon à la fois emportée et précise dont M. Svabinsky peint ses grosses orgies beaucoup du Flaubert des
fameux carnets de voyage. Beaucoup est trop peu dire, car souvent c'est tout un. Et le Svabinsky portraitiste, mais ce n'est rien d'autre qu'une manière pragoise tantôt d'Education sentimentale et tantôt de Bouvard et Pécuchet.
Je pourrais pousser le parallèle encore pi lis loin. M. Peladan écrit en l'un de ses traités, si cahoteux mais si gorgés d'idées rayonnantes et d'aperçus révélateurs : « Il appartient à la littérature d'écrire les amours d'une vieille et d'un perroquet ; cela ne peut pas être peint ».
Tout juste Svabinsky serait le peintre de cela, ("est même à peu près fait. 11 n'y aurait qu'à juxtaposer deux moitiés de tableaux de lui, ajouter à tel sien portrait de vieille fille, l'un ou l'autre de ces oiseaux du paradis dont il a coutume d'assaisonner ses déshabillages; ou ce faisan doré qui survient reconnaître avec un tel à propos la nudité, d'abricots mûrs, des femmes aux ombrelles bouton d'or ; ou simplement cet extraordinaire coq pendu à une patte contre l'armoire slovaque. C'est, du reste, le même procédé de l'accumulation de petits détails par-
I I s CAMELIAS
MAX SVABINSKY
taits. ou de petits dctaiN quelconques parfaitement exprimes, atteignant à des proportions monumentales autant par la quantité que par la qualité. C'est la même envolée ensuite vers la lumière et la liberté, et la même nostalgie de débauches décoratives et aussi la même continuelle et multiforme Tentation de Saint Antoine. Peutêtre est-ce aussi la même fa on d'avoir du cœur, -
Seulement il y a chez M. Sva- Mnskv une foi religieuse en plus.
La sincérité de cette lui est incontestable. Vienne une heure de détresse, il précipite le corps exsangue du Christ indéfectible dans les bras de la famille affligée. Voir deux de ses plus poignantes eauxfortes, si bien ja.il lies sous le coup de l'émotion qu'il v échappe à cet impeccable dessinateur des femmes de douze têtes. Sans omettre la belle crucifixion encore plus rembranesque. Rembranesque de Prague, la ville où les éclairages à la lanterne dans le tond descours humides fournissent encore le plus de fantastique romantique. (v>ui sait s'il n'y a pas du vieux Prague, même
i \( X |i[ PARADIS
dans ces morceaux nocturnes de symphonie, en tête desquels un Mailler inscrit pour toute indication de tempo. Schattenhajt... « a 1 d'i milie--. fanti imatique ».
Puisque nous en sommes au vieux Prague, :i.int indice de la \ eneration avec laqucllece M >ra\ e a su mieux qu'aucun autre artiste tchèque lui rendre hommage. Un seul tableau comme celui entièrement obstrué par i île et magnifique présence rectangulaire d'une tour chamarrée de statues et de guirlandes gothiques, sait mieux due en une lois l'amour d'un ur la vieille capitale
héroïque et toute l'empreinte tragique
sur ce cœur que tous les tableaux, sans grande conviction, de tant d'artistes qui ont cru devoir prendi ise pour ces vieux murs
sans se sentir pour eux de tendresse filiale, trop qu'ils étaient d'ambitions modernistes cosmopolites. La nostalgie ou le rêve d( valu à l'antique métropole combien d'entants prodigues! On peut dire que l'influence de Paris
a été nulle sur M. Svabinsky. S'il procède de quelqu'un, surtout comme portraitiste, c'est décès honnêtes petits peintres bourgeois de la société bourgeoise du bon vieux temps qui. par dessous la solennité académique et les prétentions à l'aristocratie et à la culture allemandes, font la transition entre les deux ou trois maîtres classiques et la société Manès. Svabinsky, seul de cette société, les continue, avec un autre accent et une autre autorité .
je le veux bien, mais tout de même etroitementapparenté.
Toute les vertus de cette bonne race d'ouvriers conscie nci eux se sont additionnées en lui.
il en est l'exemplaire définitif et promis à la gloire.
Pas question de passer en revue ici ses étonnants portraits qui surajoutent à une précision presque photographique et à u n e r e s s e m blance absolue parce que non m o m e n t a n é e mais synthétique, la vision non seulement de l'a me du personnage, mais de sa vie, quelle qu'elle soit, et de son œuvre quand il en a une. Le plus paterne petit bourgeois de la Mala Strana, survivant du monde drolatique et touchant de Neruda, sait admirer de tels portraits, et je n'ignore pas qtie ce n'est pas un éloge. Mais cela le devient aussitôt que constatée l'admiration encore plus grande et profondément intelligente des artistes les plus difficiles, les moins portés à la bienveillance. 11 appert des lors que cet art d'élite est complet puisqu'il réalise le miracle de surajouter, dans l'admiration qu'il inspire, l'élite à tout le monde. Non pas que M. Svabinsky une seule minute se soit
LES riEL'X FE.MJU
soucié de tout le monde. Chez lui la perfection poussée aux dernières limites de la ressemblance et du rendu est toute analogue à ce besoin qu'a le chat d'être parfaitement lustré et soyeux pour ronronner à son aise sur un confortable tapis. Or c'est le même besoin de la perfection de la couleur que de celle du dessin. Par ce besoin-là s'opèrent la juxtaposition des deux tendances et l'unité du personnage. La juste couleur à la juste
place ! En cela -X4H '' est bien le c o n t i n u a t e u r aussi du maître 1 1 y n a ï s , avec autantde savoir, mais autrement de verve et de diable au corps, d e c e m è m e diable au corps à la tchèque qu'avait D v orak... Qu'il s'agisse de la célébration de la famille ou de la volupté, qu'il s'agisse de l'esprit traditionnel du vieux Prague ou d'inventions tan tasmagoriques, des arrangements bizarres produits d'une imagination surchauffée, par lesquels ce bon g arçon s i 1 e n deux se récrée de tant de journées et de portraits d'un e implacable tension d'esprit, un joyeux déclanchenu'iit au travail se produit, pas plutôt l'artiste appliqué à sa tâche. On sent si bien que, grâce à la discipline fabuleuse de tant d'années de recherches et de continuel renouvellement, l'artiste va droit au but. enjambant les obstacles avec des bottes de sept lieues.
Ce continuel renouvellement dont je viens de parler est l'un des phénomènes artistiques les plus consolants à étudier, car il a lieu toujours dans le même sens : droit en avant. Rien de plus organique : tout est tiré exclusivement du germe
MAX SVABINSK.Y