‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 119 sur 180 · LA DANSEUSE · texte numérisé non relu

LA DANSEUSE

nigauds allait, venait, pirouettait et se renouvelait. Les bals foisonnaient et pompaient toute la jeunesse des boutiques. On s'entassait, on s'écrasait chez Sarrazin ; — et s'il y eut jamais un être comique, un drôle de corps, ce lut bien ce petit

homme brun, porteur d'un éternel pince-nez et ex-marchand d'olives.

Je l'évoque en celte minute, et je me souviens que ce •• louffiat » à figure de comptable disait des vers et avait surtout une peur affreuse de la police. Quand, dans son sous-sol. installé sans confortable, on criait trop fort, Sarrazin, la voix sourde, les mains en avant, se précipitait: «Messieurs! Messieurs ! je vous en prie ! la police ! » A quoi, la noble assemblée hurlait davantage ; et le «talfeur» battait en retraite.

11 draina beaucoup d'argent dans son locatis ; mais un jour il s'en laissa conter ; il voulut changer, embellir sa «tôle»; et, simplement, ce fut la faillite. Montmartre n'aime pas le luxe.

Et c'est pourquoi, à côté de l'orgueilleux Moulin- Rouge, le Moulin de la Galette prospérait, quoique délabré. Toutes les gamines de la Butte y proposaient leurs secs appâts et leurs impudeurs naïves, près des grandes sœurs collées aux accroche-cœurs des beaux Julots. On y buvait du vin dans des saladiers, et l'on pavait les danses. C'était un bougefumeux, étonnant et rare. Mais les peintres de Montmartre ne le voyaient pas; et ce fut Lautrec qui nous le magnifia.

Il travaillait avec un entrain régulier. Même au Café de hi Place Blanche et au Rat mort, perdu dans un tumulte, il paraphait sans cesse des types, avec quelques indications du crayon et du pouce, de ce mouvement répété en touches, si amusant pour ceux qui l'ont vu taire.

Et c'était toujours une suite de croquis caractéristiques et, comme on dit familièrement, très ressemblants. Du reste, sa mémoire des formes, des tares particulières à chaque individu observé, fût-ce un instant, était non moins surprenante. Souvent, par exemple, il lui arrivait de vous demander : « Quel est le nom du type qui nous a parlé l'autre jour au Moulin?» Et si l'on cherchait, si l'on questionnait :« Corn ment est-il ?» Vite, d'un coup de crayon, avec quelques traits, écrasés ici. affermis là, il campait irrésistiblement le bonhomme, vous faisant crier : « Mais c'est un tel ! •• Bientôt, tout Montmartre connut Lautrec. ( Hitre que son physique le singularisait, il rôdait avec une curiosité insatiable, si bien qu'on le voyait à peu près partout, avec ses camarades : les peintres Charles Maurin, Gœneutte et Zandomeneghi.

Sa mise était correcte, jamais excentrique. Il y avait, du reste, un tas de choses très ordonnées en lui. Je puis dire que si, vers la fin de sa vie, il devint bohème, c'est qu'il y fut contraint par les circonstances mêmes d'une existence très agitée, car il eut longtemps des goûts d'intérieur très bourgeois. Ses amis se souviennent de ce Lautrec-là,

HENRI DE Tl H LOUSE- LAI I REC

très ponctuel quand il allait à l'imprimerie pour « Depuis qu'il a disparu, et que nous ne pouvons

le tirage de ses lithographies; très exact aussi pour plus fréquenter que son souvenir que nous arri-

tous ses autres rendez-vous. vons à fixer, avec qui nous nous familiarisons.

Tristan-Bernard, qui fut, avec le sculpteur Cara- nous connaissons mieux cet homme admirable:

Blai^nt

DÉPAP I Dl '.'l \DRll II il \l'lil\ 1)1- l'\Kls>

bin, son ami le plus fidèle, lui a consacre, un jour, nous découvrons maintenant que Lautrec ne nous

ce portrait peu connu : « Que ce grand petit paraissait surnaturel que parce qu'il était naturel

homme était un individu prodigieux ! à l'extrême.

«Quand, si jeune encore. H nous a quittes. « C'était vraiment un être libre. Mais il n'y avait

quelqu'un a dit que ce n'était pas une mort, et que aucun parti pris dans son indépendance.

cet étrange Lautrec était simplement rendu au « Il ne méprisait pas les idées toutes laites : il

monde surnaturel. n'en subissait en aucune façon l'autorité. Mais le

L'ART

P0KTRAIT l>F. FKMME ( PEINT! RE A F BESQUE, I Nï DI I I )

PORTRAIT DE FEMME ( PEIN riJRE A F RESQ1 I . INÉDITE)

dédain qu'il avait pour elles était si peu systématique qu'il lui arrivait très bien d'en adopter une à l'occasion, si elle lui avait semblé justifiée. Lesopinions de ce véritable indépendant pouvaient fort bien se rencontrer, par le fait du hasard, avec celles de tout le monde. C'était parce qu'il suivait son libre chemin, qu'il se trouvait in pi né ment sur la promenade publique, où il n'était attiré par aucune habitude sociale ni par l'heure de la musique.

« C'était surtout dans I choix de ses plaisirs que se décelait son originalité, c'est-à-dire son indépendance. Nulle part, en effet, le despotisme social n'est si rigoureux que sur le chapitre des distractions.

Que les hommes, pour penser, se conforment au règlement général, il un porte guère, car ils ne pensent pas énormément. Mais ils un t si peu le droit de s'amuser à leur guise, même de la façon la plus innocente, que nous sommes tout honteux d'un divertissement qui n'est pas sur la liste consacrée, théâtre, courses, dîners au restau-

POR1UAIT DE FEMME 'il\! Il A FRESQUE, INÉDITE)

rant, promenades en automobile, ébats sentimentaux, bridge et visites des musées. Une nuit, après un souper copieux, j'ai recueilli la confession d'un ami qui. le rouge au Iront, m'avoua que sa plus chère distraction était de lire le Bottin de l'étranger, et qu'il n'arrivait pas à se coucher le soir, 3 avoir noté la population d'un certain nombre de villes d'Amérique et l'altide quelques sommets.

« Les collectionneurs sont un bjet de dérision pour ceux qui ne sont pas des collectionneurs.

« Ils ne se réhabilitent qu'à l'Hôtel Drouot, quand leur vente atteint un beau total.

« Pour ceux qui choisissent leurs plaisirs en dehors du programme approuvé, nous avons des termes de mépris tout laits : ce sont des maniaques u des êtres puérils. J'aime beaucoup, pour ma part, les gens qui font preuve de puérilité, parce que ce mot signifie pour moi ingénuité et liberté.

« Lautrec. lui. s'amusait dans la vie avec la liberté souveraine d'un

HENRI DE TOI L< >l SE- LAI TREC

petitgarçon dans un square. Il était notre bout-en- un tempérament, on a cette garantie que le tempé-

train, tyrannique comme ces organisateurs de huit rament de Lautrec était vraiment libre. » ans, qui, autour des pelouses, inventent et dirigent

des jeux. L'œuvre la moins importante de Lautrec, c'est

« Un jour, il avait l'idée déjouer au barman, encore un enchantement. Mes l'instant qu'il

I i v Ml s DANSAN I M Vi ii 1 IN - :

Il installait un comptoir dans l'appartement posséda son originalité, il surclassa tous les

d'un ami, endossait une veste blanche, et. autres peintres. Nul n'est plus merveilleux. Je

toute la soirée, nous offrait impérieusement des ne vise que les peintres de ce temps, de notre

consommations anglaises de son experte l'abri- temps.

cation. Personne n'eut surtout, à un tel degré, une telle

« Je vous le dis, ce petit homme était le m, une grandeur de style. C'est une gageure déconcertante,

du bord et ne suivait que sa loi. Si l'on adopte la absurde'. Comment, voici un peintre qui entre.

fameuse définition : l'art est la nature vue à travers par exemple, dans des maisons closes et qui peut

réaliser des tableaux plus « distingués » que tous on dit en argot de salle des ventes. Elles se

ceux que l'on voit ailleurs, autour de soi ! Ce n'est classent, avec celles de Degas etde Forain, tellesque

même pas familial, simple, sentimental, comme de grandes œuvres représentatives et caractéristi-

tout ce qui se passe dans les « Maisons Tellier et ques. Sans doute, certains autres peintres auront

Philibert»! c'est quelque chose de plus, de beau- également voix au chapitre, dans le concile qu'orga-

coup plus, — c'est très noble ! niseront plus tard les collectionneurs, quand il

Tels de ces tableaux-là ne le cèdent point aux s'agira d'établir le bilan pictural de notre temps;

plus beaux Degas. Et encore Degas n'a jamais mis mais, parmi les peintres de mœurs, qui ne fera pas

en œuvre cette noblesse d'interprétation dont la plus belle place à Henri de Toulouse-Lautrec?

Lautrec put être, à juste titre, très orgueilleux. La nature, qui le supplicia physiquement, le

Toutes les femmes peintes par Degas-le-misogvne sont des créatures simiesques ou batraciennes, aux hideuses faces. Lautrec a vu des femm es encore plus accablées par d'inexorables taches; mais il s'est chaque fois ressaisi ; et toutes ses œuvres, en ce sens, témoig n eut de s a haute pitié.

C'est que Lautrec a beaucoup aimé la vie; et il la rechercha i t partout, dans la rue, au cirque, dans les bars et dans les coulisses des théâtres.

Peintre émerveillé de la vie moderne, il a été plus inquiet, plus désireux de toucher à tout que quiconque. Celui-ci s'est spécialisé dans les danseuses ; celui-là a trouvé une renommée en débusquant sans relâche les filles ; mais Lautrec. que n'a-t-il pas dessiné? Danseuses, filles, chevaux de courses, numéros de cirque, cabotins, voitures, etc., il a tout interprété avec une force singulière et avec un talent sans égal. Ses tableaux, ses dessins.

PORTRAIT DE M. I.APORTi: (JARDIN DE PARIS)

doua. en revanche, des plus enviables qualités morales.

11 était généreux, sans calcul ; et tout le passionnait.

C'est pourquoi il a fait, par exemple, de simples portraits d'enfants ou de buveurs, exécutés a\ ec une conscience infinie et avec un entrain merveille u x . Il n'eùtpasmieux travaillé. certes, pour le roi de Prusse ou pour un milliardaire d'outre- Atlantique. Je sais bien même que ses modèles habituels, les tilles, trouvèrent d'emblée la plus large place dans son cceur. Et cela et tout le reste est si visible qu'il serait vain d'expliquer ici. selon le mode habituel, les œuvres de Lautrec. Les considérer, les comprendre soi-même, avec sa propre tournure d'esprit, cela est préférable. Ses peintures sont, d'ailleurs, si éloquentes, d'un dessin si personnel, si fortement significatif, quetous les artifices d'écriture, pour les commenter prolixement. sont négligeables. Il n'y a pas. ici.

aujourd'hui, forment une œuvre historique, et des anecdotes historiques à raconter, des rébus à

déjà classique. Oui, il est bien le peintre de toute expliquer, — c'est de la vie transposée par un

une époque ! véritable maître, beaucoup de vie, toute la vie.

Ses œuvres doivent toujours « monter», comme II suffit de regarder, de méditer; et l'on com-

HENRI Dl Tl H Ll HJSE-I M TREC

prend coin mont Lautrec est grand au milieu de; plus grands.

Le Moulin-Rouge, qui succédai! au Bal de la Reine /Hanche, était réservé à la glorification totale du peintre Henri de Toulouse-Lautrec.

Entré là. il allait trouver bien des tares physiques, parmi ces hommes et parmi ces tilles. Les bals achalandés ne sont pas des haras. Aucune sélection n\ est im| i sée. Aussi, lui, il yé\ oluerait également à l'aise ; et n'y ayanl poinl motif d'être taciturne, il .

r.ut méditer de grandes œuvres expressif es et neuves. Les ailes rouges du Moulin tournaient touslcssoirs; elles

ent bien en passant son pauvre cœur

■ Il E

//. Dav

pour le jeter, comme les bonnets, par-dessus Paris, par-dessus sa vie!...

Elle date de cette époque l'idée que Montmartre est, de ti iul Paris, le seul endroit où l'on s'amuse. 11 n'y avait alors cependant aucun de ces restaurants de nuit qui.

aujourd'hui, flambent

de toute la liesse des viveurs. Roybet, en effet, s'essayait à peindre là où se trou\ e maintenant I lème :

et Pu\ is de Chavannes et llenner. devant la vasque Pigalle, restaient cloîtrés dans leurs ateliers silencieux. II n'\ avait non plus aucune de ces niaises attractions qui du Ciel tombent au Néant. Bruant et le i - Rouge sur le boulevard, c'était tout et c'était assez.

L'ART

Zidler.au Moulin-Rouge, s'était révélé tel qu'un prestigieux organisateur. On célébrait sa salle de bal, édifiée comme une gare norvégienne et

Ah ! ces curieuses et épileptiques sauterelles ! Quel extravagant trio ! Ali demeurant, ce Valentin le désossé était un pacifique roquentin qui. le soir.

Page 1