PEINTRE VERRIER
Il ne s'agit pas d'une régularité mathématique; l'être vivant le plus beau n'est jamais rigoureusement parfait; l'on sait que la géométrie n'a rien a voir avec l'art et que même les œuvres qui donnent l'impression d'une régularité absolue, par exemple les temples grecs, ne parviennent;! l'harmonie, à l'équilibre que par une série de dissvmétnes. d'inégalités voulues, étudiées el nées. là c'est là précisément, dans cette gaucherie, que se manifeste une première fois la personnalité de .Marmot, maître verrier... Selon toute é\ idence, vous reconnaisse/ dans ses verreries les pocula dont on se servait pour boue, en Grèce, à Rome, en Allemagne, à Venise.
(l'est tout cela et cependant autre chose. Tout cela, parce qu'il y a certaines formes aussi tatales. aussi éternelles que l'arbre, la maison, l'être humain; parce qu'un verre, comme un meuble, obéità certaines lois de construction et d'équilibre d'autant plus nécessaires que sa nature est fragile ; parce qu'un vase, depuis toujours, contient du vin, de l'eau ou des parfums ; parce que les usages de l'humanité, en dépit de la mode, ont peu changé dans les besoins essentiels. Autre chose, parce qu'il y a un certain accord mystérieux entre le dessin du verrier et le pays où il est né. entre celui de
CORBEILLI Dl fLtl'RS
Prague et le climat de Bohême, entre l'artisan de Murano et les reflets irisés de la lagune, entre le maître barois et le ciel finement gris et tendre de la Champagne; autre chose, parce qu'il y a un esprit, une race dans la ligne plus ou moins renflée, la proportion, la mesure ; autre chose, parce que les services que l'on demande à un objet procèdent tous du besoin qu'a l'homme de manger, de boire, de se parer, d'habiter une demeure, mais aussi que la faconde manger, de boire, de se parer, d'habiter une demeure diffère et comporte des nuances selon les peuples et les individus Tandis que les Romains bu\ aient du \ in de Chio dans des lékané, les Allemands dégustent le vin du Rhin dans les rômeret les français font mousser le Champagne dans des ilùtes ; il y a une gourmandise de la vue qui correspond à celle du palais; elle veut pour les vins à bouquet une forme arrondie, ventrue, d'où le parfum du terroir s'exhale, en traînant comme une vapeur d'ivresse; et pour les vins pétillants, légers, une forme fragile, fuselée, où le breuvage monte brusquement aux :
comme un ruisseau emprisonné dans une gorge... Le ii juin 1569, Mohammed-pacha, le grand vi/ir de Constantinople, prie l'ambassadeur de Venise, - Antoine Barbaro, de faire exécutera Mui
lient cents lampes de mosquée dont il donne le dessin... Qu'elles planent ou qu'elles soient posées, le profil évasé demeure correct, harmonieux ; ce qui passe à travers le cristal émaillé comme à travers un grillage métallique, c'est une clarté mystérieuse, conforme à l'esprit du Koran. Dieu est la lumière des deux sur la terre, Cette lumière est comme un t<>ver où se trouve un flambeau , un /lambeau placé dans un cristal, cristal semblable à une étoile brillante. Et cependant, à la même époque, les mêmes ouvriers de Murano imaginent le lustre qui. le jour, égayé 1 ' a p p a r t e m e n t comme une stalactique ciselée, claire et joyeuse et,lesoir, ravonne doucement comme une grande fleur suspendue au plafond, sans reflet discordant, sans contrarier la vue des panneaux et des autres objets. .Mais on a remplacé les bougies par l'électricité. Nos organes visuels n'ont pas encore eu le temps de s'adapter à ce nouveau foyer; quelques décorateurs ont eu l' idéeexcellente de diriger les faisceaux lumineux sur un plan declarté, d'où ilsseréfléchiraient dans la salle; les rayons incandescents, désormais invisibles, se répandent par diffusion, et c'est à propos de leur violence apaisée que l'on pourrait reprendre précisément cette expression désuète qu'on lit dans les vieux romans : la pièce baignait dans une douce clarté. Marmot d'appliquer ce principe à un lustre dont la coupe de cristal émaillé enferme le foyer lumineux et se suspend au plafond par des chaînes de pastilles qui rappellent chacune, par la couleur, une nuance de la coupe. Ces pastilles rappellent les larges boutons que les caravanes de Venise transportaient jusqu'au cœur de la Chine et que les mandarins attachaient à leur tunique de soie par un cordon rose ou vert pistache. La coupe elle-
RAISINS — COUPE < (Le givre est obtenu par des bains d
même est capable de répandre dans nos appartements ces effluves mystérieux des lampes arabes dans les mosquées... Et voilà cependant un lustre moderne, électrique, dont le charme n'est pas un pastiche et dont l'utilité s'adapte à une force nouvelle... Poussé par une logique naturelle, par un instinct sur. Marinot voudrait faire de cette substance non seulement ce qui s'impose comme devant être en verre, flacons, gobelets à boire, lustres, mais encore des choses sans usage spécial; ainsi, remarquant la délicatesse prodigieuse que prend un calice de Venise posé sur un cabinet d'ébène. et combien la transparence de l'un fait valoir la massivité luisante de l'autre, il médite un vase terminé par un eouvercleetapportant un léger étage de verre à l'architecture d'un meuble...
Même en étudiant lese.xemples de la Bohème, de l'Allemagne, de l'Orient et de Venise, même en cherchantlaforme qui paraît cependant relever des habitudes d'un atelier plus quede l'invention d'un artiste, il trouve le moven d'être personnel. Affaire de goût ; il faut se tenir à égale distance de l'Allemagne et de Venise, éviter la lourdeur de l'une ou l'excessive fragilité de l'autre; toute l'histoire de notre goût français n'est-elle pas dans cet équilibre? Voici maintenant que l'objet existe dans sa forme : il s'agit de le décorer. Alors vraiment le métier qui le crée va devenir, suivant la belle expression du sénat de Venise, ars tam nobilis. et l'artisan un gentilhomme méritant ses lettres de noblesse. La coupe, l'aiguière ou la buire ont atteint leur galbe, elles existent par le délicat profil, par la lumière où on les place ; elles reflètent le monde extérieur, tremblent des mêmes émotions, et le jour passe en elles comme un
IIVREE ET I acide alterné
des rcpollissages)
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MAKINO'I . PEINTRE VERRIER
nuage sur un lac; leur substance pure se colore parfois vaguement; ou à peine raffinée, elle contient
des bulles d'air nombreuses qui sont un souvenir de son état vivant de fusion : ou bien encore, attaquée par l'acide, elle subit une sorte de repolissage et prend l'aspect d'une fenêtre couverte de givre, d'un bloc de glace fondante; mais l'artisan seul, obéissant à des hasards ou à des pratiques d'atelier, aurait pu réaliser celte chose dont la beauté est en quelque sorte passive.
Marinot se propose de mettre en valeur par un ornement ses qualités d'éclat et de limpidité. Dangereuse entreprise ! Ajoutera un charme subtil ? on risque le dissiper, de même qu'en fixant un pastel, on en ruine la fragilité... Le regard traverse une première nappe transparente pour en atteindre une seconde, les lignes du décor peuvent se confondre; sans compter les hasards du feu ! ( >n dessine sur la panse, aux couleurs vitrifiables, un ornement, une figure, un paysage : le champ qu'enferme ce linéament, on le couvre avec de l'émail. .Mais la poudre d'émail est un cristal coloré par des oxydes métalliques, par conséquent plus fusible que le verre : la cuisson doit donc amener l'émail à la fusion tandis que le support verre est seulement amolli ; d'où cuissons répétées
I I HOI ol II Dl I I I I
(Flacon à parfum — Verre blan
[Bouteille rci re blanc émailléj
pour incorporer l'émail au verre, et d'autant plus d libelles que la gamme de couleurs est plus étendue. J'insiste sur ces di 11 i cul tes d'e sédition . non pas que je croie que l'art se doit réduire à une \ irtuosité un peu vaine, mais afin de montrer qu'il obéit à certaines expériences, à un certain fatalisme technique et, pourquoi ne pas le dire, à certains hasards, C'esl pai hasard, dans des ateliers, que l'on a découvert des procèdes nouveaux qui ont fondé la gloire de toute une école. C'est par une rencontre de fortune que Schvanhard de Nuremberg a imaginé la combinaison des dessins en clair .:i tond mat : il avait laisse tomber une goutte d'acide sur ses lunettes! De même, c'est en essayant de tailler le verre de Venise, importé en Bohême, ou de le graver profondément, que les ouvriers de Prague reconnurent l'impossibilité de le décorer comme ils l'entendaient, qu'ils eurent l'idée de chercher une matière plus résistante. plus épaisse, et turent amenés aux tonnes plus lourdes, plus solides qui caractérisent le Style 1 i ihèmien.
Marinot. lui. veut aviver la transparence et l'éclat du verre par l'opposition de la couleur et des opacités relatives aux différents émaux. Voilà donc un artiste convaincu de l'excellence de la
matière qu'il emploie, et décidé à un affirmer, non à en dissimuler les qualités essentielles.
Mais en demeurant traditionnel, il ne veut pas que son décor son un pastiche de la Renaissance, un rinceau d'école, unu figure faussement naïve,
missent autrement, dans la réalité. Nos regards demandent plus de clartés, plus de couleurs. Marinot, qui a exposé au Salon d'Automne, aime la couleur; il désire une gamme plus étendue — d'où des cuissons plus délicates, des difficultés
VASE EN VERBE MALEIN (Verre non rallinc contenant de grosses bulles d'à
l'illustration d'une devise de mirliton. 11 sera de son temps, personnel, non pas en recherchant l'anormal, l'hallucinant, mais en exprimant avec sa sensibilité des spectacles éternels. Une fleur, une maisonnette, une branche, on voit cela sans doute sur des verreries anciennes; à nous, elles appa-
plus grandes — ; mais il arrive ainsi à satisfaire le
goût particulier que nous avons pour la nature, dans le sentiment même où nous sommes de cette nature. Si bien que ceux qui savent les secrets de la matière, apprécient en ces œuvres la science du verrier, et que les autres, par surcroit, v rencontrent
M \M\< > I . IM l\ I M \ ERRIEB
des correspondances subtiles et l'évocation harmonieuse des paysages de France. Sa verrerie, saine et gaie à l'œil, donne une impression candide. Pimpante comme une fraîche aquarelle, elle éclate et jaillit dans la lumière ainsi qu'une fleur simple au-dessus d'un ruisseau clair: le blanc du cristal se ponctue d'or comme si c'étaient des boules de mimosa ou des «gouttes de sang». Un oiseau bleu. cet oiseau qui existe, mais que nous ne sa\ mis pas toujours voir, passe dans le ciel gris pommelé; il se perche près d'un rideau blanc gonflé par le vent qui entre par la fenêtre ouverte; et le cristal autour de ces choses fera le tremblement de l'airautourde leurs formes. Le merle noir à bec jaune vient sautiller de compagnie avec le merle blanc.
aux lianes d'un \ ase, pour picoter les grains rouges du sorbier ou se désaltérera l'eau de la fontaine, en laissant au verre la marque de leurs pattes é i o 1 1 é e s . Un envol dans le cristal ensoleillé, du rêve sur de la realité, des ciels sur un gobelet, un goût modeste et exquis, la poésie des simples.
I ne bouteille s'enchâsse dans une sorte de palissade ;des guirlandes s'appuient à cetuteur ; le gazon dru se parsème de violettes, de boutons
qu'un liseré de même nuance n'en suive la courbe et ne semble là comme un cercle concentrique, une ondulation de la couleur dominante. Sur une buire, des grappes de raisins rouges alternent avec le feuillage et les vrilles de la vigne, et leur ton de rubis incarnadin nous rappelle ces vitraux de- Saint-' iodard. à Rou( n ouge était si beau i disait d'un bon vin qu'il était delà couleur des vitres de Saint-Godard... Voici des coupes plates, à rebords pour que l'on puisse y l'aire tenir des camélias, de petits gobelets pour la violette, une fine aiguière pour l'œillet, l'orchidée, un i pour les capillaires. ,!l- grands \ascs à travers le cristal desquels on peut apercevoir le galbe des • charnues comme des jambes appar.i dans l'eau. Presque toti jours, ce sont des fruits et des fleurs de France, ceux que l'on trouvedans les jardins de curé, ceux qui germent dans la pierre.
Ombre des cathédrales gothiques. Pareils, et cependant autres ; il va autant de manières de composer un bouquet, d'enrubanner une m arguer i te q ue dénouer une cravate.
Les personnages qui laissent parfois aux lianes dti vase, ne nous semblent pas venir de ces longues