‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 159 sur 180 · LA MUSE GITANE · texte numérisé non relu

LA MUSE GITANE

àme seule, la vie de son idéal, qu'il veut nous donner par-dessus la réalité d'abord olTerte, malgré la force patiemment travaillée de cette réalité.

11 ne prétend pas à une Beauté nouvelle, il sait que la Beauté est toujours égale dans ses transformations et que toute œuvre qui tend à elle la transforme; il lui suffit d'en être un des ouvriers véridiques et d'en avoir conscience.

Pourtant, il est une des personnalités les plus accusées de la peinture moderne, étant arrivé sans fracas et sans tâtonnements, sans recherches voulues — et cela donne à son œuvre toute sa signification — à cette confirmation de l'originalité qui s'appelle le style. Le style de Romero de Torres, formé par la prolongation continue du visible de

tîcicl. Les plus grands maîtres, aux plus grandes époques d'art, n'ont jamais dissimulé la source en une œuvre précédente de leur point de départ. Romero de Torres continue simplement l'effort de sa tradition, ajoutant simplement son etfort aux efforts de ceux qui. avant lui, affirmèrent l'esprit et la pensée de sa race, et en cela il est bien de l'Ecole espagnole d'aujourd'hui, seulement il en est sans doute l'artiste le plus exclusif.

Son œuvre est une étape de l'idéalisme comme d'autres le sont du réalisme d'un pays. Aux époques les plus agitées, les plus traversées de crises profondes qui semblent devoir ébranler jusqu'à leurs plus intimes ressorts, se trouvent toujoursquelques œuvres ou quelques vies qui sont

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comme un vivant et secret refuge pour la tranquillité et le recueillement des vies parallèles. Aujourd'hui, parmi l'anarchie de la Pensée, les inquiétudes et les impuissances des créateurs. l'égotisme à outrance, se trouvent quelques beaux artistes sûrs de leur route et de leur but. faisant, par la puissance de leur certitude et de sa réalisation, un abri de quiétude et de sérénité où d'autres hommes d'aujourd'hui et de plus tard pourront se recueillir et prendre possession d'eux-mêmes.

Romero de Torres est de ce petit nombre qui garde ce qui doit demeurer et en prépare le prolongement. Toute sa sensibilité est cultivée pour un ennoblissement infaillible de sa matérialisation et pour l'élévation que cette matérialisation doit infailliblement produire par son existence.

Péladan, dans l'œuvre si inégale, si arbitraire et si sincère de qui les artistes pourraient faire utilement un choix de phrases hautement réfléchies et frappées en médaille, a dit quelque part que : un aime arec l'âme les choses de l'âme. Les œuvres de Romero de Torres viennent tontes directement de son âme et, dans leur vérité, lui demeurent attachées et vibrent par elle de toutes ses vibrations; aussi c'est en l'âme qu'on les admire et c'est dans l'âme qu'elles se gravent, qu'elles laissent la plus profonde impression. Romero de Torres ne voit pas seulement par les yeux, ne nous donne pas que des sensations, et son œuvre doit être vue comme l'a vue celui qui la crée lentement, patiemment, en regardant en lui-même. En face d'un tableau de Romero de Torres comme en lace de certains tableaux d'esprit littéralement religieux, on ne songe pas à la discussion critique; on est attiré, subjugué, par l'esprit qui s'en dégage, l'esprit dont l'élaboration du tableau tut tout imprégnée. C'est un art pensif, un art de songes et surtout un art d'évocation, pas comme tant d'autres l'évocation seulement caractéristique d'une tendance ou d'une époque, mais d'une âme collective dont l'immuable semble une sérénité. Son tempérament est. en effet, foncièrement et absolument de sa terre et, par sa propre impulsion naturelle, il tait apparaître en son œuvre, au-dessus du momentané et de l'extérieur, tout le fondamental et l'essentiel de son esprit.

Cette qualité, qui élève l'œuvre sur sa terre même et la relie à tout ce qui palpite en cette terre, est bien la plus forte caractéristique de l'art espagnol, celui qui nous est antérieur et celui d'aujourd'hui.

Chez un peintre de la Castillc. héritier de la race brutalement sèche et violemment mystique d'Avilaet de Tolède, de Ségovie et de Salamanque, vivant sur l'aridité isolante des plaines désertes et

des collines rocailleuses, cette caractéristique deviendra l'objectivisme réaliste de Chicharro, la synthèse exaspérée de Zuloaga ; chez un Cordouan comme Romero de Torres. héritier direct des Maures et des Hébreux, nourri, encore plus que positivement, essentiellement du lyrisme de l'Ancien Testament et de la poésie concentrée de l'Arabie vagabonde, l'apport formidable de religiosité, encore accrue par l'idolâtrie des christianismes méridionaux, se transforme vite, par l'exaltation de l'instinct artistique, en paroles et gestes de mystère, imposant, dans leurs pénombres et leurs secrets, la force d'un dogme inébranlable.

L'art espagnol est peut-être aujourd'hui le seul qui se soit gardé farouchement et entièrement national : Romero de Torres. l'homme du sud de l'Espagne, l'artiste prenant sa foi et recevant son ordonnance de cette âme du Sud. la plus égale, dans son fond et dans son apparence, aux principes qui la formèrent, devait nécessairement être le peintre espagnol le plus farouchement à l'écart des fluctuations extérieures. Dans ces conditions, vouloir suivre en ses œuvres les courants généraux de la peinture européenne, c'eût été la perte complète de ses qualités particulières, l'abdication de toute son originalité. Romero de Torres s'en est résolument écarté, se contentant de recréer, par le Style de ses créations, le style de la vie déjà existante.

Il n'est pas un des chefs de la renaissance espagnole, car il ne peut avoir de disciples, uniquement des parallèles découlant de la même source, et aucun parallèle en art n'est semblable ; mais il est. dans la vérité de son style et de sa conception, un grand créateur. Comme Zuloaga ou Chicharro nous donnent l'esprit véridique de la Castille. il nous donne l'esprit véridique de l'Andalousie, de celle que les étrangers ignorent et qui seule pourtant existe et demeure ; Romero de Torres est ainsi un des caractères représentatifs de l'esprit national de l'Espagne, une des plus hautes atlirmations de sa pensée et. aujourd'hui où tout s'internationalise, se confond et se pénètre, il est un des gardiens de cette pensée et un de ceux qui en assurent la continuation et le prolongement.

Par sa réceptivité et sa synthèse, il s'est élevé jusqu'au type général, mais il sait, grâce à la force de sa personnalité, inclure dans le caractère collectif de son œuvre son caractère particulier. En même temps que l'incarnation de sa race, ses ceuvres sont, par son intime correspondance avec ses attaches naturelles, de véritables filles de sa propre sensibilité. Ses modèles sont, par-dessus leur apparence réelle, façonnés à l'image de ses visions intérieures, à l'image de son âme et. comme son

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âme venue lointainement d'une civilisation immuable, ils sont de toujours.

Une œuvre d'art doit, pour être vraiment une création vivante et durable, être pétrie de passé, de présent et d'avenir; elle doit porter dans ses formes ce qui est venu jusqu'à l'artiste et ce qui devra demeurer après lui. Dans l'œuvre de Romero de Torres, rien d'accidentel, rien qui tire sa vie du moment et qui. par conséquent, meurt lorsque ce moment est tombé.

Ses femmes sont les femmes éternelles de l'Andalousie, pas ]' Andalousie des gestes crieurs et des expressions extérieures, mais l'Andalousie aux gestes recueillis, aux expressions captives, l'Andalousie mauresque qui se survit. I.eonardo da Vinci voulait qu'un portrait de femme ne désignât point, par son costume, d'époque déterminée, afin de garder toujours sa signification entière. Les femmes de Romero de Torres, qui matérialisent un esprit indépendant du temps, planent, en leur apparence, au-dessus des époques Elles portent des étoiles

sombres ou pâles, hiératiques et rigides comme leurs attitudes, avec des ornements travailles comme des orfèvreries, des plis tombants qui détendent et retiennent, elles sont droites et minces comme un idéal, avec des mains longues et transparentes, des chevelures casquant comme des diadèmes, des lèvres hermétiquement jointes et des veux immenses regardant très loin de leurs cadres, sur toute la route où elles se sont égrenées. semblables, depuis les plaintes de l'.oabdil.

Et elles sont peintes avec la ferveur passionnée du pèlerin adorant la tonne de la Vierge qui incarne son espoir, et elles sont vraies de la vérité de l'Art qui transpose et qui fixe, vivantes comme les statues des v ici Iles cathédrales, et c'est vraiment la sensation que nous donne Romero dt I par-dessus son aristocratisme renaissant : celle d'un imagier du moyen âge, toutes ses toiles laissant l'impression très sûre d'une grande vérité perçue et exprimée comme l'esprit essentiel des rythmes du monde.

Pour que cet esprit se dégage de l'œuvre de

l'artiste avec une force si émotive, il faut bien que la forme qui le contient soit juste et. au sens renaissant du mot, délectable profondément. L'harmonie, qui ne peut venir que de la juste proportion de l'imagination et de l'effet, en régnant sur cette œuvre, nous fait toucher du doigt la justesse de cette proportion. L'imagination et l'effet sont ici nés ensemble, créés par une même impulsion, ensemble ont pris la forme et en; emble continuent à vivre.

« ( 1-Aivre pleine et raisonnée», oh ! oui, œuvre complète où tout se pénètre et s'équilibre,

I a v a leur d es pi a n s égalant la valeur des contours sans aucun sacrifice, et leur combinaison baignant toute la toile dans une même atmosphère qui enveloppe et exhausse.

Dans son harmonie réfléchie et sa concentration des tons, Romero de Torres est un des peintres qui ont le plus senti vibrer la couleur.

II ne l'étalé pas ; les peintres qui rendent brutalement la couleur ne la sentent pas. Us la voient seulement, et.

de leur oeuvre qui n'est pas arrivée à leur cœur.

rien ne reste au cœur de celui qui la voit. Romero de Torres la travaille, la mélange avec une patience et une jouissance jamais lassées, toujours accrues, jusqu'à rendre palpitante en son amalgame toute la ferveur de sa sincérité.

Il est servi par un dessin si sur qu'il lui permet de dessiner des nus entiers au pinceau sans une erreur ou une défaillance. Le moindre détail, le moindre accent, le moindre point, l'accessoire le plus secondaire sont vrais et sont beaux en son œuvre, de la vérité et de la beauté de l'essentiel. Les ventres et les seins de ses femmes ont le poids de la vie et leurs ornements le volume. Il n'y a pas

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