L'ART RUSTIQUE EN SAVOIE
Dans le Merveilleux Voyage de Nils Holgerson, la romancière Sel ma Lagerlôl décrit, à l'usage des enfants de son pays, les principales provinces de la Suède; et elle arrive enfin, avec son peut héros, dans le parc national où l'on a réuni les principales maisons de la province, les plus significatives et les plus caractérisées parmi les demeures de paysans : toutes elles sont remplies, meublées des objets familiers; des personnages vêtus comme on l'est encore en Smaland ou en Dalécarlie, sonl assis près de la cheminée, il semble qu'ils vont parler et raconter des légendes, des histoires de tonnes pour amuser N ils ou lui taire peur... Et nen n'est plus savoureux, plus parfumé de ileui s campagnardes, que ce livre écrit pour les petits garçons et les petites filles des écoles primaires.
I ii tournant les pages, je songeais à moi-même que nous devrions avoir, nous aussi, à Paris, un parc national, où dans un dessin d'arbres et de frondaisons assez large, assez touffu pourqu'aucune architecture ne nuise à sa voisine, on aurait les plus belles de nos maisons de la campagne française : on y verrait une Bretonne austère, e, un mas provençal avec son toit de tuiles expiés, une terme Je Bourgogne, à grand toit pointu, un chalet de Savoie, une maison basque, étayée de pans de bois, une Normande coiffée Je chaume, une demeure bressane, plate. igée comme la plaine au pied du Jura... Si Paris ne jugeait pas qu'une telle idée fût assez « parisienne ••. chaque province pourrait construire sa maison idéale, non pas au chef-lieu
du département, mais à l'ancienne capitale... Arles a déjà son Museon Arlaten, la Bretagne son manoir de Kerjean, pourquoi Chambéry, par exemple, n'aurait-il pas sa maison savoyarde, pareille à celles que j'ai déjà décrites ici-même (Art et Artistes d'octobre 1912), meublée avec des meubles et des objets de provenance savoyarde... Le type de la maison existe, les meubles et les objets existent, eux aussi, tin peu partout... Les industries rurales, abandonnées par suite de l'émigration, l'hiver, ne demandent qu'à renaître : les costumes que l'on continue à porter dans quarante, cinquante villages exigent des parures qui se peinent fabriquer à l'endroit même où on les demande... II existe encore des modèles dans beaucoup de collections :
si la collection Vuillermet. à Saint-Jean -de- .Maurienne, a été vendue, par l'intermédiaire d'un bijoutier chambérien, à je ne sais quel antiquaire, il y a encore des objets intéressants chez différentes personnes qui s'intéressent aux vieux usages de la province...
.Moi-même, au cours des nombreux voyages que j'ai faits dans ce pays, qui est le mien, j'en ai vus. Et, en tgia et H)i3. un jeune artiste.
M. André Jacques, a pu réunir lui-même, pour le livre que je préparais sur la Maurienne et la
Larentaise, une série de dessins émus, vigoureux et raffinés... En vérité, je n'attendais pas moins de lui... Il s'était fait connaître aux Salons de la Société Nationale par de délicates aquarelles, et dans le pays où il habite, à Annecy, en traduisant les aspects nuancés de la capitale salésienne, endormie au milieu des vapeurs de son lac, et en faisant, d'après les paysans, les alpins, profondes analyses humaines... Pour le travail dont je lui avais indiqué les directions sentimentales, les données qui vont des êtres aux choses, il a pa
abandonne la Savoie pour le Dauphiné. 11 a fait le portrait des femmes des Yillards. des Arves, de la Haute-Maurienne, de Peisey, dans leurs costumes ; des montagnes qui ferment leur horizon, des maisons qu'elles habitent, des objets dont elles se servent. Il a vu les dentellières de Tignes, agitant leurs fuseaux l'hiver, les Bessanais fabriquer les jouets qu'on appelle « les diables de Bessans », les femmes de Saint-Alban-les- Yillards qui commencent, sur l'initiative du curé de leur village, à taire pendant l'hiver de la dentelle à l'aiguille, certains paysans des Villards tailler au couteau des crucifix en os.d'uncaractère douloureux et grave, les bergères tenir dans leur main, comme un sceptre, les quenouilles « en clocher »... Mais ses oeuvres marquent une sorte de prédilection pour le vallon des Arves...
La maison y est grise:
le climat, les matériaux la façonnent et lui imposent une silhouette que les habitants subissent plus qu'ils ne la commandent : basse de rrur, haute de toit, lerir e an nord, ouverte au midi, la tourmente lui conseille de se tasser, le long hiver de quêter le soleil, l'humidité de pencher rapidement les versants de son toit, les ardoisières nombreuses, abondantes et proches, de le couvrir en ardoises, la mauvaise saison de le munir, à quelque distance de la gouttière, avec ces hameçons où l'on fixe les perches de bois en travers de la pente, afin de retenir la neige accumulée.
.Mais dès le moment qu'on franchit le seuil, certains détails donnent à penser que l'on entre dans un domaine à part. La porte, parfois, est surmontée d'une inscription, non pas ces distiques d'humanistes, ces versets de la Bible, qui annoncent, dans les chalets du Tvrol ou de I'Engadine, une
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ANDRE JACOUES
DE TERMIGNON ET LA DENI PARBACHÉE
couru la plupart des vallées montagneuses de culture raffinée, une méditation continue, des
la Savoie, de Chambéry au Mont-Cenis, de Lans- esprits que la solitude détermine à de graves
lebourg à la source de 1 Arc. et la Tarentaise de pensées, mais des signes irrégulièrement, gauche-
\al-d Isère a Montmélian, l'endroit où l'Isère ment creusés dans la pierre, au-dessus de l'arc en
L'ART DECORATIF
accolade, le monogramme du Christ, I. II. s .. Jésus sauveur des hommes, une date qui rappelle combien d'années la maison a résisté à la tempête, deux initiales qui disent le nom de celui qui l'a bâtie et par là même le plus souvent de celui qui l'habite, un fer à cheval qui protège contre le mauvais sort, une gerbe de blé qui s'ouvre en corbeille naïve, une colombe du Saint-Esprit. Et ces signes qui racontent l'histoire d'une famille et la placent à la lois sous la protection du Christ et du diable, on les prononce comme une prière d'hospitalité, mais aussi comme une formule d'incantation. Ils nous pénètrent de cette idée quela porte n'est pas seulement un passage, mais l'entrée d'un logis qui a ses dieux lares et son culte dont les habitants restent les gardiens respectueux. Les bêtes et les gens vivent ensemble dans
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