‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 44 sur 180 · ANDREA PALLADIO · texte numérisé non relu

ANDREA PALLADIO

Lorsqi i l'on arrive à Venise et que, pour la u première fois, on suit en gondole la doul ' courbe que décrit le Grand Canal de l'église des Scatzi à la Dogana, on contemple avec au moins autant de surprise que de ravissement les édifices qui s'offrent peu à peu à la vue. La variété du décor, si divers en son homogénéité séculaire, amuse, charme, enchante. Tous les styles, du bizantin au rococo, en passant par le lombard, le roman et le gothique, s'y succèdent sans symétrie ni ordre, mais tous marques au coin Je l'originalité vénitienne. Ces éléments s'harmonisent ici et, là. montrent de piquants contrastes. Pietro Lombardo, Sansovino, Sanmicheli, Scamozzi, Sebastiano Mazzoni, Longhena, Moro Coducci, Giorgio Mass. m \ donnent tour à tour la mesure

de leur art. Aux façades percées de baies cint ou de fenêtres en ogive, se marient d'autres façades ornées Je colonnes superposées suivant le goût delà Renaissance. Sur certaines, les marbres de couleurs étendent leur précieux placage; sur plusieurs, la pierre revêt mille tonnes dues au ciseau d'illustres sculpteurs. Le Palais Ducal, avec son mur blanc zébré de rose, ses balcons, sa loggia, ses trèfles et son acrotère dentelé, termine la série de ces constructions par une vision d'Orient I I alors, voici que sur la droite, au fond de la liquide qui s'élargit, soudain le : ouvre

un monument d'un caractère nouveau et à la base duquel se dresse, blanc et ambré comme un temple grec, un portail d'une splendeur et d'une majesté incomparables. C'est l'église Saint-i jeur.

Tout ce que l'on a précédemment admiré de somp- plus belles de l'Italie, Sans doute, parmi ces tueux, d'élégant, d'étrange est éclipsé par l'éclat œuvres, il en est de plus importantes que Saint-

de cette apparition imprévue, et, de lui-même, vient aux lèvres le nom de celui qui l'enfanta, ce nom emprunté à l'antiquité sereine, le nom de Palladio.

Palladio, le tait n'est ignoré de personne, a considérablement bâti. « Il a élevé, dit Vasari, son contemporain, une telle quantité d'édifices, que l'ensemble pourrait constituer une ville entière."

Georges-Majeur et que prise davantage l'élite des connaisseurs. Il n'en est peut-être pas une qui révèle mieux les tendances du célèbre architecte et qui soit plus caractéristique de son classique génie.

Palladio justifia pleinement cet adage de Michel- Ange : <•< Chi non sa far bene da se, non puà servirsi bene délie cose d'altri : Oui ne sail bien

PALAIS CH1ERICATI, AUJOURD'HUI MUSEE CIVIQUE (viCENCE)

Venise, outre Saint-Georges-Majeur, possède de lui deux oti trois monuments, sans compter ceux que le feu a détruits. La campagne qui s'étend aux environs de la Cité des Doges renferme de nombreuses villas de sa façon : les unes, habitées encore par les descendants des patriciens qui en furent les premiers possesseurs, s'érigent au milieu de délicieux jardins ; d'autres, abandonnées ou déchues, surgissent de la verdure champêtre qu'enguirlande le feston des vignes. Vicence enfin, berceau de Palladio, lui doit cette physionomie quasi-royale, cet air de grandeur et de noblesse qtii en fait une des villes les plus curieuses et les

faire par soi-même, ne saurait profiler de l'ouvrage d'auirui ■■■ Il ne tira parti des enseignements du passé que parce qu'il était lui-même un radieux et fécond esprit. Cette intelligence lumineuse lui lit discerner dans l'imitation de l'art antique la correction de la pédanterie et la sévérité de la rudesse. D'une beauté propre à des temps révolus, à des mœurs et à des usages d'un autre âge, il dégagea avec une entente et une sagacité remarquables ce qui en pouvait être appliqué aux besoins de son époque. A ce sens délicat, à cette faculté d'assimilation, il joignit un goût personnel d'une exquise logique et d'une

WDUKA PAI.I.ADIm

charmante ingéniosité . Saint -( Jeorges-Majeur démontre excellemment tout cela. Si la façade accuse de lointaines réminiscences les fenêtres passent pour reproduire les niches du temple de I )iane. à Nîmes — un examen plus soutenu ne tarde pas à faire découvrir une incontestable originalité dans l'ordonnance générale de la construction. Rompant avec cette méthode dont on avait vu tant d'exemples et qui consistait à dresser devant l'édifice un

panile, qui, sous le soleil vénitien, onl l'air de flamber dans l'azur.

Les monuments de Palladio, assis sur des bases

solides, si savamment et si clairement conçus dans le fond et dans la forme qu'après plus de trois siècles ils servent encore de modèles, et terminés par des frontons ou des corniches ouvragées que dominent des statues de dieux, sont l'image même de la vie de leur créateur. Cette vie, simple, égale et grave, se forma et se fortifia dans sa contem] la-

\ BASILIQUE VICENi

mur pour ainsi dire indépendant du reste de ses parties, une sorte d'écran magnifique ne laissant tien soupçonner de l'intérieur. Palladio accuse au dehors les dispositions du dedans I n fronton correspond exactement à la nef principale et un demi-fronton à chacun des bas-côtés. Saint-Georges-Majeur montre aussi ce sentiment de la couleur qu'avait Palladio et qui le po à employer des matériaux différents afin de rompre la monotonie parfois fâcheuse du décor, ('.'est a quoi nous devons, au-dessus des blancheurs marmoréennes du portail, ces masses roses, ces flèches roses, dômes, clochetons, cam-

tion raison née des chefs-d'œuvre de l'antiquité; elle se développa normalement, sans heurts ni troubles, dans un perpétuel et constant une expression nouvelle de la beauté: elle se termina, non pas dans le déclin d'une sénilité débile, mais dans le pur épanouissement d'une maturité qui n'avait pas déchu. Non content de bâtir. Palladio, dans un livre qui eut suffi à immortaliser son souvenir, légua à la postérité le secret de sa science, lui vérité, si la religion du axait comme celle du Bien ses saints cl très, Palladio, plus que tout autre, mériterait l'auréo

Il naquit à Vicence en 1 5i8. Ses origines sont assez obscures. D'après Tremanza, son meilleur biographe, la condition de ses parents était modeste et il lut. dès l'adolescence, employé à d'humbles labeurs. Néanmoins, il faut croire que sa vocation se manifesta de bonne heure, car c'est parmi les pierres du palais Cricoli en voie d'érection que le découvrit le poète Giangiorgio Trissino. Palladio, dit-on, remplissait l'office de scarpellino (i). Peut-être maniait-il le ciseau avec une dextérité particulière; peut-être avait-il déjà exécuté quelqu'une de ces ébauches qui décèlent l'embryon d'un talent. Quoiqu'il en soit. Trissino. le dramaturge à la mode, l'auteur applaudi de Sophonisbe, le Mécène érudit et délicat, remarqua le jeune homme et s'intéressa à lui. Il devait lui ouvrir les portes de l'avenir.

Ce fut vraisemblablement vers i53o que cette rencontre eut lieu. On assure que, frappé des dispositions et de la sagesse précoce de son protégé, Trissino lui donna ce nom de Palladio d'une étymologie si caractéristique et qui, de ce fait, ne serait pas un nom de famille. Ce n'est là sans doute qu'une tradition, mais elle est fort conforme à l'esprit du temps.

En i53o, Trissino avait figuré avec honneur dans la suite du pape Clément VII au couronnement de Charles-Quint. La faveur du pontife le laissant libre d'agir à sa guise à Rome, où, d'ailleurs, il jouissait déjà de la réputation la plus flatteuse, il emmena Palladio à la Ville Eternelle et y lit exécuter pour lui des fouilles qui mirent à jour des débris enfouis depuis quinze siècles. Le futur architecte trouva ainsi une matière toute neuve d'études et de travaux. Non seulement il copia ces fragments, mais il eut encore l'heureuse idée de reconstituer en plans, coupes, élévations les édifices dont ils axaient fait partie. Sous son crayon résurrecteur renaquit la capitale des Césars. Ces dessins turent gravés plus tard ' 15471 et répandus dans toute l'Italie.

Il est à présumer que la fortune sourit vite à Palladio. I fn portrait que peignit de lui Bernardino Licinio en inqi. le montre sous un riche costume, un anneau d'or orné d'un gros diamant au doigt, entouré des attributs de son art. bref dans tout l'appareil d'un maître. A cette époque en effet. Palladio avait bel et bien conquis la maîtrise. Il avait élevé à Lonedo une fastueuse maison de campagne pour un riche seigneur. Girolamo de i îodi : il se préparait à en commencer une seconde pour le comte Jacopo Angarono. Le grand-duc de Toscane lui demandait les dessins d'un vaste palais

ni Tailleur de pierre.

qu'il se proposait de lui faire bâtir. C'est alors qu'il lut chargé par sa ville natale d'une entreprise particulièrement difficile, qui allait une fois pour toutes mettre à l'épreuve son habileté de constructeur et dont la réussite devait consacrer à jamais son renom .

Il v axait à Vicence. au centre même et sur la place principale de la cité, un monument qui se trouvait dans un singulier état d'abandon. C'était la Basilique, l'antique Pala^o de/la Ragione. Commencé en 1222, élevé dans le style gothique, il axait été successivement témoin de la tyrannie des Ezzelins et de la domination non moins violente des Padouans ; puis, les Scaligers étaient venus et, enfui. Venise, dispensatrice d'un gouvernement meilleur et plus favorable au développement des arts. Les événements de ces périodes dix erses, fécondes en vicissitudes de toutes sortes, axaient fort endommagé le palais. En 1443, il tombait en ruines. Un décret du doge Foscari enjoignit aux Vicentins d'avoir à le restaurer sans tarder. De nouveaux fondements turent posés et le bâtiment s'éleva rapidement. Il faut croire que ceux qui lurent chargés de l'ouvrage n'avaient pas toutes les connaissances requises, car, au bout de sept ans, les murs s'affaissèrent. Le désastre fut réparé. En 1477, le vaste parallélogramme formant le corps de l'édifice était achevé : on mit dix-sept ans encore à le revêtir extérieurement de loges. La Basilique terminée, on établit devant elle une large place en jetant à bas plusieurs maisons.

Deux ans après, en 1411(1, les loges, en grande partie, s'écroulèrent. Les Vicentins tirent alors appel à l'expérience d'Antonio Riccio, architecte de la République, auteur de la façade intérieure au Palais des Doges et de l'escalier des Géants. Ce choix ne tut pas heureux. Riccio dilapida l'argent confié à sa garde et s'enfuit en 149S. accusé d'avoir volé 10.000 ducats. Les Vicentins se tournèrent vers Ciorgio Spaventa qui s'était signalé dans la construction des Procuratiesde Saint-Marc et avait réparé la salle du Grand-Conseil, au Palais Ducal. Spaventa fit un projet de consolidation qui tut accueilli favorablement. Mais la guerre que Venise eut presque aussitôt à soutenir contre la Ligue de Cambrai remit les choses en suspens. En 1 53S Sansovino vint à Vicence pour examiner les travaux. Serlio, Sanmicheli, Jules Romain s'y rendirent ensuite les uns après les autres et présentèrent des dessins qui ne furent pas approuvés.

Cependant, ce qui restait debout des loges menaçait de s'effondrer. On était en i5q3. Palladio, dont la gloire naissante attirait déjà l'attention, fut consulté à son tour. Il proposa sans hésitation

ANDKKA PALLADIO

de démolir les vieilles loges et de les remplacer concordance des différentes parties entre elles si

par de nouvelles de sa propre invention. Son absolue que l'harmonie de l'ensemble paraissait

projet fut adopté en 1549: il ne devait être exécuté tenii du miracle. A ce prestige de la difficulté totalement que

soixante-cinq

ans plus tard.

Palladio, qui mourut en l58o, n'assista donc pas à l'achè\ emenl de son ieu\ re ;

toute fo i s , Ce

qu'il en put voir suffit à le tranquillise)' sur l'avenir. Il écrivait vers 1 570 dans s. m traité /. e s Quatre Lines de l'Architecture : « On r e m a r q u e à Vicence une Basilique dont les portiques d'alentour sont de ma composition : à mon avis, cette fabrique est comparable à celles des anciens et digne d'être considérée comme une des plus grandes et des plus belles qui aient été laites depuis eux tant pour la forme et la

1 i( lusse de ses ornements que pour la matière qui est une ive très dure dont les assises ont été

jointes et posées avec toute la diligence possible»

vaincue, l'architecte avait su joindre les grâces d'un art élégant autant que majestueux | .11 la superposition de deux ordres, l'un dorique et l'autre ionique.

I ,'ornem entat i o 11 était sobre. L'aspect général était n e a n m oins d'une richesse e I

d'une légèreté extraord inaire due à l'originalité des proportions ainsi qu'à une adroite répartition des pleins et des creux qui se taisaient réciproquement valoir.

l.a Basilique pa I la d i e n n e fut regardée comme une mer veil le bien axant que la dernière pierre en eût été posée, les altistes venaient de toutes parts en admirer les plans et sui\ re la marche des tr.naux comme ils allaient à Home s'instruire a l'école

de Michel-Ange, continuateur de Bramante, de Palladio revêtit donc le vieux colosse gothique Raphaël, de Péruzzi et d'Antonio de San Gallo

'une somptueuse p. unie de loges classiques. dans la construction de l'église de Samt-Pierrc.

.a fusion des deux st\lcs était si parfaite, la Vers 1 r.fu. on retrouve Palladio à sa Ville

LA VILLA BABBAB0 (A MASER, l'ROY. DE TREVISE)

Eternelle. Il y est venu sollicité par le pape Paul III à qui il soumet des dessins, et aussi pour assister aux derniers moments de son bienfaiteur Trissino, que le triomphe de son cher protégé console avant de mourir des chagrins domestiques qui le conduisent au tombeau. Trissino expira au début de l'année i55o, dans sa villa des environs de Rome, entre les bras de Palladio et en murmurant le nom de celui qu'il avait naguère si prophétiquement mis sous le vocable de Minerve. Palladio offrit à Trissino le suprême hommage de son talent, de sa gratitude, et le poète, en rendant le dernier soupir, put lire dans le regard viril et profond de son ami la certitude d'autres gloires prochaines. On s'imagine cette scène digne de l'antique, cette mort tranquille, l'extrême communion de ces deux âmes d'élite, de ces deux esprits d'une élévation si rare, dans l'idyllique douceur de la campagne aimée d'Horace et de Tibulle, sous l'ineffable sérénité du ciel italien.

Palladio calma sa douleur par un acharné labeur que. dans la lovauté de son cœur, il considérait comme une dette sacrée envers la mémoire du défunt. 11 retourna à Vicence et y commença une

série de demeures magnifiques que lui commandèrent les patriciens de son pays.

En 1 552, il édifia pour le comte Iseppo de Porti. un palais entre deux rues, avec d'imposantes façades, dont une ornée de colonnes d'ordre ionique ; les chambres furent décorées de stucs travaillés par Bartholomeo Ridoltî. de Vérone, et de peintures de Paul Véronèse.

lui i556, il bâtit le palais Thiene, comportant également deux façades, l'une élégante et délicate avec un portail de marbre rouge finement sculpté, l'autre de style rustique, raboteuse, massive, colossale, toute en pierre. Sur la cour qui séparait ces corps de logis, il ouvrit de spacieuses loggias.

Concurremment avec le palais Thiene, il éleva pour Leonardo Valmarana un palais décoré extérieurement de deux ordres de pilastres, le plus grand, comprenant deux étages, composite majestueux avec piédestal, le moindre, appliqué sur un seul étage, corinthien. Danscette demeure fut reçue en i58i Marie, fille de Charles-Quint et femme de Maximilien II. avec ses enfants.

En même temps qu'il enrichissait Vicence de ces résidences de luxe, Palladio donnait ses soins

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