‹ L'Art et les artistes (volume 4)Chapitre 45 sur 180 · ANDREA PALLADIO · texte numérisé non relu

ANDREA PALLADIO

1 \ ROTI INDE IM IRONS Dl \ Il I Ni

à la construction de villas d'une simplicité grandiose dans la région comprise entre l'Adige et les V, es Juliennes. Là comme ailleurs, il apportait Cette mesure et ce sentiment qui savaient si bien tirer un juste parti de chaque chose et accorder l'utile avec l'agréable. Ces villas semblent avoir été l'objet d'une certaine prédilection de la part de l'architecte : « Véritablement, écrit-il, c'est une marque d'un grand éclat pour un gentilhomme que d'avoir un beau palais dans la cité dont il est l'un des principaux habitants. .Mais peut-être n'y a-t-il pas moins de satisfactions en ces maisons de campagne où l'on peut passer une bonne partie de l'année dans le plaisir de l'étude OU de quelqu'autre vertueuse occupation ; à l'exemple de ces sages de l'antiquité qui, pour goûter cette \ ie qu'ils

!. uent bienheureuse, se retiraient souvei i de semblables lieux, lesquels étaient environnés de jardins urnes de fontaines et d'autres choses divertissantes ».

Palladio était à peine revenu de Rome que Léon . patricien de Venise, lui avait

commande une de ces demeures destinées a compenser par leurs agréments champêtres tout

ce qui pouvait manquer à tin opulent seigneur dans la cite des 1 )i iges. A Fanzolo, dans le Trévisan. non loin de Castelfranco, la patrie de Giorgione, Palladio avait élevé un curieux logis tenant à la lois du palais et de la métairie. I.a façade, de proportions peu communes, éta e d'un .01 ps de bâtiment central en forme de temple antique avec loggia et fronton, de deux ailes svmétriques à arcades et de deux colombiers, et ne mesurait pas moins de 117 mètres.

A Bagnolo, pour Vittore Pisani, autre noble Vénitien, Palladio axait édifié une semblable on. « magnifique fabrique, dit Vasari, avec une vaste 1 e d'une colonnade».

Cet art qui alliait avec tant d'adresse et de charme le somptueux et le rustique et ne la

omplètement oublier, au milieu des vignes cl des bois, un faste qui s'étalait à l'cn\ i sur les places et dans les rues principales des villes, était bien pour plaire à l'esprit vénitien dont le raffinement cachait un fond de parvenu. L'orgueil d en tilt frappé: et. de cette remarque, naquit vers ■ is de la Brenta, à quelques milles de la mer. une villa d'une imposante beauté.

toujours conçue selon la formule chère à son auteur, c'est-à-dire avec fronton surmonte de statues et loggia. .Mais quelle loggia ! Jamais Palladio, dans sa combinaison subtile des dimensions et des volumes, n'était arrivé à un résultat aussi parlait. Véritablement, il avait touché au sublime et chacun le reconnut. Sansovino, alors âgé de près de quatre-vingts ans. vint à la tête des notables de Venise rendre un public et solennel hommage à Palladio et admirer cette loggia d'un style si pur; et, douze ans plus tard, lorsque Henri III. revenant de Pologne en France, après avoir été quelques jours l'hôte de la Sérénissime République, s'arrêta à la villa Foscari pour y prendre collation, il déclara que cette dernière merveille ne le cédait en rien à toutes celles qu'il avait auparavant contemplées.

Tandis que Palladio recevait de la Reine de l'Adriatique cette couronne d'or légère qu'elle décernait aux maîtres de l'art et qui semblait tissée de rayons, là-bas, dans l'auguste et solennelle cité de Saint-Pierre qu'il avait marquée en maint endroit du sceau de son multiple génie, s'éteignait Michel-Ange.

Palladio recueillit l'héritage de gloire du colosse florentin et Rome l'appela de nouveau à elle. Il s'y rendit, exécuta des travaux que l'incendie devait malheureusement détruire, puis, bien vite, rentra dans sa patrie qui le réclamait jalousement.

Ce lut l'époque de l'achèvement de ce palais Chiericati (actuellement le Musée civique) commencé vers i55o et auquel une curieuse superposition de colonnes doriques et ioniques terminée par d'élégants acrotères donne une physionomie si originale : de ce palais Porto-Barbaran, grave. sévère et pourtant luxueux grâce aux bas-reliefs qui le couvrent sans le surcharger : de cette Loggia del Capitanio, érigée en i5yi à l'emplacement d'une autre sur les murs de laquelle Paris Bordone avait peint des fresques, et flanquée de statues commémorant la décisive bataille de Lépante, remportée dans la même année par Venise contre les Turcs.

Ce fut l'époque de cette villa célèbre, bâtie à Maser, dans la campagne trévisane, « pour le révérendissime Daniel Barbaro, patriarche d'Aquilée, et pour le seigneur Marc-Antoine Barbaro son frère, chevalier, procurateur, ambassadeur de la Sérénissime République auprès du roi de France ■■. résidence presque royale qu'Alessandro Vittoria orna de sculptures et que Véronèse décora intérieurement de fresques.

Ce tut enfin l'époque de la construction du réfectoire du cornent de Saint-Georges-Majeur. Les moines, enthousiasmés de ce nouveau chef-

d'œuvre, démolirent, dit-on. eux-mêmes leur église afin que Palladio leur en lit une neuve. Telle fut l'origine du monument dont nous avons parlé au début de cet article.

En plus de ces travaux qui sont encore debout et sur lesquels les années ne semblent pas avoir eu prise, Palladio dépensait tout son art et toute sa science à des ouvrages d'une durée éphémère et dont les dessins seuls nous sont restés. A l'hôtel de ville de Vicence. il édifiait un théâtre destiné à une représentation extraordinaire. Ce théâtre, presque entièrement en carton, subsista deux ans, considéré par les spécialistes comme un modèle. Toujours à l'affût de ce qui pouvait servir à ses plaisirs, Venise commanda alors à Palladio une immense salle de spectacle pour laquelle Frédéric Zuccaro brossa douze toiles. Le feu dévora ce monument quelques années après son achèvement; les plans qui en ont été conservés, une vue d'ensemble gravée nous permettent de nous faire une idée de sa splendeur.

De nombreux dessins furent exécutés par Palladio pour la réception d'un évéque à Vicence. Il fut enfin le magicien qui fit sortir de l'onde ces arcs de triomphe dorés, ces portiques peuplés de personnages mythologiques, ces trophées emblématiques qui embellirent la Cité des Doges lorsque Henri III la visita en i 574.

Ajoutons que c'est à ce moment que parurent Les Quatre Livres de l'Architecture, considérable ouvrage traitant des cinq ordres et de toutes les sortes de constructions, maisons de plaisance, palais, temples, places publique, ponts, chemins, etc., et dont la renommée et l'application sont universelles.

Les magnificences de Ô74 auraient dû décider la République à charger Palladio de substituer au pont de bois qu'était alors le Rialto un édifice plus digne de Venise. Palladio avait fait ses preuves en ce genre à Bassano et surtout près de Vicence. On lui préféra Antonio da Ponte. L'échec lui fut sensible. 11 se ietira du monde, renonça aux grands travaux et se livra à son goût le plus cher : il bâtit pour quelques amis une série de villas de dimensions moyennes, merveilles de luxe, d'ingéniosité et d'agrément et que l'on a surnommées les Délices palladiennes. La Rotonde, située non loin de Vicence, dans un repli des monts Bérici, en est un admirable spécimen : «Jamais l'architecte, a dit Goethe, n'a rien conçu de plus somptueux ; c'est un palais et un temple». La Rotonde fut reproduite en Angleterre, à Tumbridge, et en France dans les jardins de Marly.

Sur ces entrefaites, un double deuil frappa Palladio et le plongea dans une tristesse qui le

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rendit incapable de tout travail. Marié selon son choix, père de nombreux (.■niants, il jouissait pleinement des joies Je la famille lorsque la mort lui enleva presque simultanément deux tils. Il ne fallut pas moins qu'un événement d'une gravité exceptionnelle pour l'arracher à sa douleur et le décider à reprendre le compas. En ôjd, la peste éclata à Venise. Les habitants, terrorises par les ravages du fléau, tirent le vœu d'offrir au Ciel un monument expiatoire et vinrent en demander

I h incendie réduisit en cendres une partie du Palais Ducal, détruisant une quantité de ru liesses accumulées depuis longtemps. Palla pour la restauration de ce monument, se montra fidèle a ses principes créateurs et conseilla une démolition totale et une réfection complète. Ce projet, si il eût été exécuté, eut certes changé l'aspect du centre de la ville, de cette Piazzetta, alors l'un des pôles du monde. De plus, sa réalisation eut coûté des sommes considérables.

la construction à Palladio. L'artiste se ressaisit. oublia sa peine pour ne penser qu'aux misères de toute une population qui attendait de lui le réconfort de l'espérance, et ce sacrifice d'une âme haute engendra l'église du Rédempteur, temple corinthien, dresse sur un soubassement de seize degrés, sobre d'ornements aussi bien en façade qu'à l'intérieur, dans son ensemble d'une beauté austère. ex-VOtO sublime dont les blanches colonnes et les dômes dominent les maisons basses de la ( iiudecca.

Après avoir subi les horreurs de la peste. Venise eut à déplorer une irréparable cata

(2e parti extrême ne plut pas et les plans de- Palladio ne turent pas favorablement accueillis. Il en ressentit une impression pénible : pour la seconde lois, l'on rejetait ses avis : blessa fierté, il s'éloigna de Venise, le cœur rempli d'amertune.

Vicence, dans sa vénération reconnaissante, le consola. Elle eut un de ces gestes qui honorent une cité aux yeux de l'humanité. Simplement, elle ouvrit ses coffres et accorda à Palladio toutela liberté que son génie pouvait souhaiter pour entamer un nouveau chef-d'œuvre : et ce fut le Théâtre Olympique, joyau inestimable, dernière

production d'une carrière bien remplie, suprême

manifestation d'un art aussi fécond que varié.

L'amour dos lettres était alors extrêmement

développé à Vicence. ( >n y voyait fleurir de

doctes assemblées où se succédaient les représentations théâtrales. Kn l 556 s'était fondée l'Académie Olympique et Palladio en taisait partie . ( "cite société lit jouer en i56i la Sophonisbe de Trissino sur une scène en bois installée dans la grande salle de la Basilique. Le m o n d e q u e cette tête attira, les recettes qu'elle produisit, le retentissement qu'elle e u t dans 1 e nord de l'Italie turent autant de raisons qui décidèrent ses organisateurs à taire bâtir un théâtre véritable. La villetour nit avec empressement le terrain ; l'argent afflua pour ainsi dire de lui-même et la co nstruct io n tut naturellement confiée à Palladio. 11 s'inspira d li m e i 1 1 e u r art

classique. Il adopta la forme du théâtre antique: toutefois, une irrégularité du terrain l'obligea à substituer l'ellipse au cercle. 11 imagina sur la scène, en manière de décor, une muraille ornée de colonnes, de pilastres, de statues, de basreliefs et d'inscriptions, et percée de trois larges baies ouvertes sur les rues d'une ville. Derrière les gradins, il disposa une loggia couronnée de statues : le tout du plus noble et du plus imposant effet. La mort, hélas ! empêcha Palladio de terminer lui-même cette oeuvre

LOGGIA DEI. CAP1TANI0 (VICENCEI

mémorable, parmi 1

remarquable. Ce fut son élève, Vincenzo Scamozzi. qui l'acheva.

Elle fut, inaugurée en 1 585. On joua à cette occasion l'Œdipe roi de Sophocle, traduit par Orsato Giustiniani. Luigi Groto incarna Œdipe. Parmi les autres comédiens qui prêtèrent leur concours, on peut citer aussi Giambattista Verato,

sur la mort de qui le Tasse devait composer l'un de ses plus beaux sonnets. Ce spectacle, auquel assista la haute société v i ce n t i n e e t toute la noblesse des pays environnants .

eut un succès considérable.

11 tut accompagné de réjouissancesqui durèrent plusieurs jours.

Le capitaine Alvise Mocenigo convia les membres de l'Académie Olympique à un repas splendide qui eut lieu d ans 1 a salle de la Basilique et auquel p r i r e n t part cinq cents dames de qualité.

Après cette consécration le Théâtre Olvmpique compta curiosités de l'Italie. D'illustres personnages, entre autres Guillaume 111. duc de Mantoue et Ferdinand Gonzague, seigneur de Guastalla, s'empressèrent de venir le visiter et l'admiration qu'il excita généralement se perpétua de siècle en siècle.

On raconte que Napoléon l"\ lorsqu'il pénétra dans cette salle d'une beauté aussi spéciale qu'inattendue, ne put retenir un cri de surprise et d'enthousiasme et. se tournant vers

\NDREA PALLADIO

ceux qui l'accompagnaient, s'écria : ■• Messieurs. nous sommes en Grèce! ».

Palladio mourut en i58o. Il laissait à la postérité un inépuisable héritage dont elle devait largement profiter. Jamais maître ne lit comme lui école, une école qui a duré jusqu'à nous en dépit de tous les errements du goût et les caprices de la mode et qui a de grandes chances de durer toujours parce que son enseignement renferme des principes dont la séduction s'exercera éternellement sur les esprits pondérés qui ont la vocation de l'Architecture.

Palladio a donc eu d'innombrables disciples. Beaucoup n'ont été que des imitateurs. Parmi ceux-ci, les uns. Italiens comme le maître, ont fait surgir autour de ses œuvres des rejetons qui ne sont pas sans saveur. Ces pastiches, élevés sur le même sol et sous le même ciel que leurs modèles, les encadrent somme toute assez, bien et les font valoir comme ces comparses de théâtre dont le jeu est calqué sur celui de leur protagoniste et dont la docile servilité fait ressortir les qualités du sujet principal. Les autres, nés dans des contrées et SOUS des climats différents, y ont transplanté un art qui y produit parfois une impression assez bamque. et ont mérité de ces surnoms qui ridiculisent quelque peu un homme en axant l'air de l'honorer. De ces élèves, la race peut être considérée comme éteinte.

Mais beaucoup aussi

ont su comprendre l'esprit palladien et se l'appliquer à eux-mêmes. Ils ont puise dans ses leçons des forces qui les ont soutenus pendant toute leur carrière. Remontant avec le maître aux sources pures, ils se sont appuyés sur sa logique, sa mesure, sa sagesse infaillible et profonde, lis ont formé leur goût en le suivant par les chemins ardus qui mènent aux sommets de l'art, puis. nourris à leur tour de cette substance génératrice sans laquelle rien ne saurait être fait que de superficiel et de creux, lis ont laissé se développer leur personnalité, agir leur nature, parlei leur sentiment, s'épandre leur âme. Ceux-là sont les vrais disciples de Palladio et, de ces disciples-là, Palladio en aura toujours.

A nous qui ne sommes pas de cette heureuse phalange, et qui. simples amateurs de belles choses, voyageons par plaisir dans cette région de la Vénétie qu'il a peuplée de tant de m ments immortels. Palladio apparaît comme un artiste unique en son genre et. à certains points de vue, véritablement sans égal. Ses oeuvres nous donnent par dessus tout ce raie régal de l'antiquité supérieurement et délicieusement interprétée par un moderne qui résume en toute les énergies

et les délicatesses de la Renaissance. Régal de ratli né . sensations exquises, qu; font oublier les platitudes de notre époque si orgueilleusement éprise de véritécrue, de réalité vulgaire et si follement

éloignée des joies mil- [i s et suaves de l'idéal et du rêve.

! h NABD.

PALAIS VALMABAN/

P0RTRA11 D UN MUSICIEN

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