I.EVEK DU JOUR A VILLENNES
eau ! cette Seine jaunâtre, murée entre les surfaces sombres des quais et des ponts! Je me rappelle une phrase des Concourt : « L'eau de la Seine va, une eau qui parait ne pas aller: elle est d'un ton vert décoloré, du vert neutre qu'ont les eaux aveugles... »
< ".es eaux lourdes s'encadrent dans les murailles brutales; les maisons alignent des façades impénétrables; ou bien les larges quais plats s'étendent gris, ou noirâtres, ou bruns, ou violacés, ou rosâtres. Souvent leurs vastes espaces luisent de pluie. Certains quais de Hambourg sont si prodi-
nante, avec ses réseaux de rails qui bilurquent et s'entrecroisent et les fumées en épaisses volutes dont il faudrait illustrer certaine page des Soeurs Vatard ! L'ne Notre-Dame où le chevet de la vieille cathédrale est saisi dans sa pose de crabe. accroupi sur les pattes de ses contreforts, cerné d'une grande eau glauque que marge un parapet ri isâtre !
Les matières sèches de ses tableaux, où la toile apparaît sans choquer, tant elle fait suite à la couleur, et ces couleurs vigoureuses, austères, noires, violàtres. brunes, jaunâtres, qui conviennent si
u.r.i n\ mai« )i l
bien à ses inexorables symétries, savez-vous ce que tout cela lui donne, à Marquet? Savez-vous ce qu'il y gagne, mitre cette belle tenue, et cette solide structure, et cette amère fermeté? Ah! le don men eilleux : la lumière !
Comment? la lumière? avec ces tons neutres, ces nuances tristes, en deuil? la lumière dans ces tableaux âpres ? ( lui ! ces toiles tristes et tortes sont un triomphe de lumière.
Marquet possède la lumière comme personne!
violent qu'avec toutes les vigueurs sombres,
dont l'œuvre est uniquement composée, ne peut
manquer de taire le plafond clair du ciel. A cette
énergique opposition. .Marquet doit d'être un
de la lumière.
Je regardais, un jour. chez. Druet, quelques
tableaux d'un peintre dont l'œuvre nie ravit :
Henri-Edmond Cross. Quel éblouissant et chaud
liment ! tout le Midi y flamboyait. ■ Quelle
lumière ! ■■, m'écriai-je. «Quelle couleur ! , reprit
■ i | s ROSES \ Ci
il a le secret d'une lumière pure, intense, dont l'éclat uniforme et sans couleur emplit tout le ciel. Les ciels de ces tableaux sont incomparables. Au-dessus de la terre fangeuse, des eaux stagnantes, des pierres mouillées, des fumées de gares, un ciel immense se développe, sans bleu, n'est-ce pas. sans nul azur, et .Mallarme n'y craindrait pas grands trous bleus». Mais lumineux! lumineux comme le jour lui-même, et si clair qu'un tableau î une l'impression qu'une large
fenêtre vient de s'ouvrir sur le dehors. Ce puissant ent précisément du contraste
Druet. • mais voici de la lumière. » Et il
un Marquet. In Marquet? sans rouges ni verts,
orangés ni lilas? Il fut tué? Non. il lit clair.
Passe maître, Albert Marquet apprit la joie de se détendre et de sourire. Ce fut dans son œuvre un moment capital qu< ix ri\es
enchantées du golfe de V '. |uet à Naples?
et qu'\ va-t-il faire? Se détendre. ■ grandir. Hé oui! Marquet à Naples et bientôt Marquet au Maroc. Il nous en reviendra plus divers. Les eaux de la mer napolitaine ne lui racontent pas les mêmes
L'ART HT LLS ARTISTKS
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entre les quais! D'ailleurs. Marquet s'était permis déjà des infidélités aux quais. Il les lâchait parfois pour des estuaires. Au golfe de Naples, aux estuaires, les eaux de ses t< nies se mettent à sourire, avec des reflets plus légers, et les barques y promènent des ombres plus délicates que la lourde chappe qui tombait des ponts de Paris. 11 y passe des teintes roses et des caresses vertes. Le ciel y entrouvre son manteau de nuages et. ma loi. voici un coin de bleu ! Tout le monde a vu, avec quel ravissement, la délicieuse barque qui gagne la mer, entre les \ases ruses, à la sortie du port de Honfleur et qui se mire, en passant, sur le reflet d'un nuage. Ainsi, le sentiment de .Marquet s'élargit, ou plutôt il ose maintenant nous en dévoiler d'autres nuances que les aspects sombres, et il a appris à exprimer les douceurs aussi bien que l'amertume. .Mais il retient, de sa rude école, ses qualités essentielles de fermeté et sa douceur ne s'affadit jamais en mollesse.
Après s'être complu aux barques marines, croyez-vous qu'il regardera les péniches de la Seine avec tout à fait les mêmes veux ? Voyez la Péniche au
soleil, à Conjlans! c'est joyeux ! la solidité n'a rien perdu, mais une atmosphère de sérénité l'enveloppe. Cette grande raie blanche du bordage s'allonge, coupant le flanc noir d'une ligne puissante : mais le ciel est bleu, semé de nuages: la Seine s'encadre de \ erdures ; un bout de toit rouge éclate derrière un peuplier, et voyez quel exquis reflet sous le pont, et ces nuances ruses qui jouent dans l'eau bleutée.
Dans la Seine au Soir, à Villennes, le crépuscule tombe d'un calme ciel gris dans une eau souple: et comme elle est souple aussi, comme elle étincelle de lueurs, dans cet autre Soir à Villennes. ou se dresse la tour, et qu'encadrent des verts sombres, avec des collines au loin bleuissantes!
Quelques très vivantes places de Paris ont été saisies par lui avec un don de composition qui unit, comme chez Guardi, les perspectives monumentales an menti fourmillement des détails : la Place de la Trinité, en splendide lumière, grouillante de gens noirs, traversée d'omnibus rouges et de véhicules jaunes.
Une Rue de Collioure me restera toujours dans les veux : montante, sous un grand arc-boutant,
ALBERT MAROUET
vide, avec une seule petite femme qui se détache très svelte. en noir, sur le pavé clair, entre les grandes murailles et, au fond, des façades de petites maisons, tout de guin
Ce pays de Collioure me rappelle une autre toile où se révèle tout son talent si particulier de traduire les atmosphères. C'est un jour de pluie, mais une pluie d'été, une pluie du Midi, toute chaude, et tout à l'oppose de ces atmosphères de Hambourg dont je parlais plus haut, dont il a exprimé toutes les qualités de pluie glacée OU de froid sec; si différente, encore, de ce Pont Saint-Michel, l'hiver, avec sa neige, son atmosphère de brume et ses eaux-mortes, sous les arches noires.
Cette qualité main esse de lumière, il la garde quand il étudie, au lieu des villes et des eaux, le corps de la femme. Il l'étudié sans réserve, avec celte à prêté brutale que nous lui connaissons, mais avec une conscience précise et un souci véridique qui sauvent tout.
On garde à
jamais la vision d'une certaine femme sur fond rouge, toute farouche ! et une autre, terrible aussi, avec son dégingandé de fille, ou de grand insecte à pattes grêles, et si m tard rouge, et le sein sorti de la chemise, et rouges les bas. et rouges les grandes fleurs de la tenture crème. Je lui trouve encore plus d'audace cynique qu'aux Deux Amies nues, ces deux corps allongés, aux exquises jambes minces, qui faillirent émouvoir, dit-on. un commissaire. Mais ce commissaire se tùt mépris! il n'a rien à voir aux tableaux de Marquet. Cette audace n'est pas sensuelle : elle est tranquillement féroce. L'artiste voit le nu de ce même œil incisil OSÎI que nOUS lui savons. 1 es nus qu'il nous a déjà donnés mais en promettent une longue série d'autres, lumineux et véhéments,
BARQl i s \i p i p. IS
mais regardez-y de pies : sous la férocité transparaît la grâce. On en parlera, vous verrez, des femmes de Marquet '.
Ah! l'original et personnel artiste! .le me promenais, l'avril dernier, au bord du lac de Côme, sur la rive sauvage de Lecco, entre Fiumelatte et Lierna, après une journée de pluie. Les nuées sombres, à peine taries, commençaient à se lever; toute la nature apparaissait, sous elles, en lumières grises ou blanchissantes : des lambeaux de nuages montaient lentement comme de grandes chiffes au flanc des montagnes et passaient entre le laed'étain et la voûte ardoisée du ciel. En nous retournant,
aperce- \ ions le proiire de Varenna,avcc son petit tas de maisons n 'ses sur des cyprès sombres, seul point decou-
\ leurs tran-
chées en ce ^3 tableau de lumière grise qui filtrait des nuées.
NOUS M' 'lis
écrions :
• C'est un vrai
Marquet ! •■ Et, en eliet.
il eut fallu, pour le peindre, bâtir géométriques et durs ces lu. uts quais de pierre verticaux tombant à pic de la route au lac ; et. dans l'eau, les roches iux angles tranchants; et taire luire aux parapets et sur la route les reflets de pluie et les flaques : et tendre, au-dessus de la nappe plombée du lac. cette voûte ^rin' qui tamisait la lumière froide; c'était un Marquet! Notre cri était la preuve que Marquet a découvert m spécial de la nature, s'y est identifié, nous l'a révèle, nous a enseigné à le regarder. Si bien qu'on ne comprend pleinement certains paysages qu'à condition de les voir en Marquet.
Avais-jc raison de dire qu'il est chez lui ? 11 s'est inventé son genre et sa manière : et son talent est tout original.