NOTRE-DAME-LA-GBANDE, A POITIERS
FRANK-BOGGS
Ce n'est jamais sans curiosité que je trappe à la porte d'un peintre de paysages. Son atelier, je le sais d'avance, et j'y compte, va me renseigner tout de suite sur sa doctrine, sur ses méthodes de travail. J'ai visité ainsi bien des paysagistes sédentaires, de ceux qui ne pourraient pas vivre loin de leur marchand de couleurs. Comme je les comprends : ils lui doivent tout! Et puis, leur logis est bien agréable. Il y règne une température égale, une confortable intimité. Quand on s'est assis là, on n'a plus envie de s'en aller. D'ailleurs, cette harmonieuse tranquillité n'est pas du tout contraire à la production d'eeuvres émues ou véhémentes. Bien mieux, je tiens pour certain que le travail à domicile favorise ce que l'on appelle
assez mystérieusement, en peinture. « le sentiment». A celui qui regarde (et qui. parfois, achète) de distinguer entre le sentiment ressenti et le sentiment inventé. Mais beaucoup d'honnêtes gens répugnent à couper, comme ils disent, des cheveux en quatre...
.le connaissais depuis longtemps l'art de .M. Frank-Boggs lorsque je gravis pour la première fois son escalier du boulevard de Clichy. Un Parisien ne saurait considérer sans émotion les pages nombreuses qu'inspirèrent à cet aquarelliste excellent les aspects de Paris. Elles sont pour la plupart d'une intensité et d'une délicatesse rares. Il lui est arrivé d'y fixer ce qu'il y a de plus abstrait dans le charme et dans la beauté de la ville. Tout
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ce que le passant ne voit pas, il l'a vu. Tout ce qui demeure hors de l'atteinte du profane et des vandales, la lumière, l'enveloppe, et cette grâce imprécise qui est dans l'air de Pans, il l'a déterminé avec précisa m. souvent avec une sorte d'allégresse. Bords de Seine, vieux quartiers «où Paris est beau comme une ville de province», c'est
Charles-Louis Philippe qui trouva cette image si juste et si expressive, rues endormies que
semblent veiller des arbres très vieux, il a inventorié ce domaine avec les dons les plus propres à en taire valoir la douceur et la richesse : une sensibilité extrême, un sens du pittoresque tou en év eil. mais atténue, comme nuance de discrétion et de subtilité.
Mlais-je rencontrer chez lui un artiste, un caractère, on simplement un peintre très habile?
Pas de sonnette : je heurtai l'huis. Un homme
iste et grisonnant vint ouvrir. Affable s.ms
familiarité, il me parul surtout préoccupe de ne
point laisser éteindre sa cigarette. .Mais j'examinais
l'atelier. II n'est pas très vaste. I n divi table occupe le tond. Il v a aussi un chevalet I nu, et beaucoup de pochades au mur. Pans un coin, une malle et une valise. 1 ne belle malle. I.a valise d'un homme qui sait voyager. Frank-B< comme entrée en matière, et avec un accent qui donne du relief à tout ce qu'il dit. m'ann son intention de partir le soir même pour une excursion dans le nord de la France. ! sans transition inutile, il se mit à me montrer quelques-unes des œuvres rapportées de sou récent voyage dans le Midi.
, au bout de cinq minutes, j'avais déjà pu me convaincre que je n'étais pas tombe i un paysagiste en chambre. Cet \mericain. depuis longtemps classé parmi les meilleurs peintres de . a en effet entrepris de taire son tour de l'rance. Il le commençait, il y a deux ans. par les Châteaux de la Loire, ei de cette première promenade résulta une exposition qui parut pleine de révélations, même à ceux qui. de longue date.
s'intéressaient à la production de Frank-Boggs. M. Danthon, directeur de la Galerie Haussmann, jugeant avec beaucoup d'autres hommes de goûl que notre époque public trop peu de beaux livres, n'hésita pas. dans la circonstance, à s'improviser éditeur. Avec les meilleures aquarelles de Boggs et îles textes demandés aux plus lins descripteurs de ce temps, il réalisa un livre d'art C]ui eut tout le succès attendu. De cet essai heureux naquit l'idée de poursuivre parallèlement la série des expositions et celle des albums : de là les nouveaux voyages de
l'achèvement de cette œuvre sans précédent. C'est aussi pour la plus grande gloire de la France. Notre pays, nous le connaissons vraiment trop mal. Nous ne soupçonnons pas la magnifique variété de ses belles provinces, leur richesse en monuments, en souvenirs. Or, c'est à l'artiste et à l'écrivain de célébrer ce patrimoine incomparable. Ils agissent sur l'esprit des foules d'une manière certainement plus directe et plus durable que les savants et les philosophes, Une page de roman, un bon tableau nous décident à prendre le train, résultat
CA'I MKIiHAl.K SAINTE-CECILE A AI.BI
M. Boggs et l'exposition à laquelle il nous convie ce mois-ci i 1 I.
dette nouvelle série d'oeuvres embrasse les principaux monuments de la France depuis la période romaine jusqu'à l'épanouissement du stvle ogival, c'est-à-dire une des plus émouvantes époques de l'âme française. On peut déjà prévoir que les années futures nous apporteront, de la même source et successivement, les monuments et les villes de la Renaissance, du xvii'- et du xvm' siècle. Et ce n'est pas seulement pour l'honneur de l'art que nous souhaitons de voir
i) En novembre. Gale
que n'oserait envisager le plus éloquent et le plus ambitieux des géographes... Il faut reconnaître que M. Boggs, avec ses expositions méthodiques, et M. Danthon. avec ses albums artistement composés, sont en train d'élever à la France un monument impérissable, et dont on ne saurait trop louer l'inspiration et la réalisation.
C'est parmi les aquarelles rapportées d'un vovage dans le Midi qu'on a choisi les reproductions groupées ici. Elles expriment tout ce que l'on peut attendre d'images monochromes, lorsqu'il s'agit de représenter l'œuvre d'un coloriste, et d'un coloriste raffiné : les qualités de la composition, la solidité et le brio du dessin. 11 v manque l'essentiel, ce que
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je considère comme l'élément le plus frappantdans la personnalité artistique de M. Frank-Bo l'atmosphère.
Réfléchissez à ce qui constitue la particularité intime, la particularité réelle d'un paysage, surtout d'un paysage urbain.
\ "us pour qui le che\ et de Notre-Dame est un sujet perpétuel d'émotion, essayez d'imaginer Notre- Dame en Provence. Place/, les arènes de Nîmes dans le Champ-de-Mars et Sainte-Cécile d'Albi dans les brumes du Pas-de- Calais. Déceptions, sacrilèges... Ces édifices font corps avec le ciel qui les couvre, avec la lumière qui les baigne, avec l'air qui les enveloppe. Ceux qui les ont bâtis ont tenu compte de ces éléments destinés à concourir à leur
III (pi '!■' l'I Dl i HOI EL DE VILLE)
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beauté, à en accentuer le relief, le charme, la majesté triomphante. Kt c'est ainsi, dans leur ensemble.
a\ ec leurenveloppe térielle, qu'ils constituent un passage. Si le peintre qui s'y hasarde m prend pas le rôle de l'atmosphère, s'il ne réussit pas à l'exprimi œuvreaura, même habile, cette impersonnalité, cettesécheresse qui éloignent, parce qu'elles déconcertent. L'atmosphère, dans un pa) sage, et surtoutdans un paysage monumental.
C'est l'élément essentiel de la ressemblance.
Le plus hardi des statisticiens n'entreprendrait pas de dénombrer les peintres de sites; mais il serait facile, au contraire, d'énumérer les : intres de \ illes et de monuments qui v'i •eut
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aujourd'hui ! Je crois qu'il n'en faut pas chercher cultivée à la meilleure école qui soit, sur les bords
la raison ailleurs que dans cette difficulté si de la Seine ; là. l'air et les ciels sont d'une qualité
passionnante, il faut le dire, d'exprimer, de rendre si délicate qu'on pourrait compter sur les dix
les qualités particulières de l'atmosphère. On doigts de la main les peintres qui, depuis cent ans,
réussit toujours à intéresser, sinon à émouvoir, en turent les interprètes fidèles.
avec une vallée, des collines, des champs. On Par cette sensibilité, par cette pénétration qui
n'émeut personne avec des architectures même caractérisent son art, M. Boggs échappe au
grandioses, si ces architectures ne vibrent pas dans reproche d'art touristique dont on ne manquerait
leur vraie lumière, dans leur enveloppe exacte. pas d'étiqueter sa récente production, comme on
Comment, allant du Nord au Sud, et d'Arles à Poitiers, et de Carcassonne à Saint-Quentin, à Bergues, à Arras, M. Frank-Boggs réussit-il à nous rapporter, de ce qu'il n'a vu presque toujours qu'en passant, des images aussi expressives, aussi émouvantes, des images dont le style nerveux, plaisant, pénétrant, atteint souvent à la puissance? Parce qu'il est un peintre excellent d'atmosphères. Quant à dire s'il v a là un don, ou une tendance voulue de son talent, je ne sais... Sans doute n'y faut-il voir autre chose que l'effet d'une sensibilité
appelle littérature touristique, non sans malveillante intention, l'ordinaire des « impressions de voyage ». Quelqu'un a dit i Courbet, je crois), que pour peindre un pavsage, il le faut connaître. — et il n'y a rien de proprement excessif dans une telle affirmation. A peine pourrais-je la trouver un peu absolue, et bien caractéristique de la personnalité, à vrai dire épaisse, à qui on doit de l'avoir formulée. On peut, en effet, admettre qu'un peintre analyse et connaisse plus ou moins vite un paysage, suivant non seu-