JEUNES GENS DE FOUESNANT
Je suis devant une partie exécutée, ou à peu près, d'une œuvre immense qui sera le plafond du théâtre de Hennés, ancienne capitale de la Bretagne, devenue le chef-lieu du département ci' I Ile-et- Vilaine. Le théâtre a été bâti en i835 sur la place de l'Hôtel-de-Ville, du côté où sont les galeries ou arcades, si agréables pour la promenade des soirs de pluie avec leurs magasins et leurs cafés dont les lumières illuminent tout à coup l'ombre des vieilles villes. L'Apollon et les Muses qui décorent la façade en demi-rotonde du monument de style Louis-Philippe ne pouvaient pas prévoir l'entrée de Lemordant installant une Bretagne vivante d'hier et d'aujourd'hui au ciel de la salle. Pour moi. |'e ne découvre pas de désaccord entre le dieu qui dirige les mouvements, les chants et les pensées des neuf sœurs et les paysans et les paysannes en costumes séculaires qui tournent leur ronde parmi les nuées où l'on est accoutumé de voir les figures symboliques de la Poésie, de la Musique, de la Danse, etc. Lemordant n'a pas symbolisé la Danse, il l'a montrée, frémissante et ardente. C'est d'une originalité bien naturelle et bien simple, mais c'est d'une originalité rare puisque l'on avait oublié que la décoration d'un plafond pouvait prendre sa grandeur et son arabesque au spectacle de la réalité. Spectacle magnifié ! dira-t-on. Pas tant que cela ! Spectacle magnifique plutôt, mais magnifié si l'on veut dire par là qu'il se plie, par la volonté et le goût de
l'artiste, à une certaine destination qui est ici de s'inscrire dans le cercle d'un plafond de théâtre.
Pour cet objet précis, Julien Lemordant a modifié en un sens la réalité. Il est parti d'un plan solide qui est une prairie couverte de fleurs, genêts et ajoncs, bruyères et coquelicots, et sur laquelle il fait passer les premiers couples de son assemblée dansante. Et tout de suite, c'est l'enroulement, le mouvement et la fuite de nuages d'été, à la fois dorés de soleil et bleuis du commencement du soir, et c'est à travers ces plans de nuages, partois solides comme des soubassements de marbre, parfois légers et scintillants comme les voiles étoiles de la nuit, que se déroule et se perd cette danse où les hommes et les femmes se tiennent par la main, s'éloignent pour des révérences, se rapprochent pour des étreintes, tous battant la mesure du pied et de la jambe, une jambe en avant, l'autre jambe en recul avec tout le reste du corps. Danse qui prend ici une ressemblance avec la bourrée auvergnate et la farandole provençale, mais qui a. sur place, des allures et des grâces sans pareilles.
Combien de fois je les ai admirées, ces danses bretonnes, menuets â salutations, dérobées aux fuites légères, danses des fêtes, des pardons, des tètes communales, de n'importe où et de n'importe quand, organisées sur la route, devant une auberge, là où il y a un banc pour s'asseoir, un joueur de biniou pour marquer le rythme des