‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 121 sur 186 · LE DERNIER ROYAUME DE MADAME RÉCAMIER · texte numérisé non relu

LE DERNIER ROYAUME DE MADAME RÉCAMIER

T 'abbaye-au-Bois, dont le nom seul évoque ^'^ le parfum mélancolique des tendresses d'autrefois, disparaît en ce moment. Cette demeure illustre, quiabritajadis le dernier « Salon »,le dernierroyaume de la « grande enchanteresse des yeux et des cœurs », de la « douce pacificatrice des passions renseignées », a été vouée, sans rémission, à la pioche des démolisseurs. La vente définitive, effectuée le jeudi 26 avril, sur une mise à prix de un million six cent quatre-vingt mille francs, à la suite d'une « surenchère du sixième », comportait même la cession des magnifiques jardins où les dames chanoinesses de Saint-Augustin et les pensionnaires de leur Maison d'Education se plaisaient, — voilà quelques mois à peine ! — à cheminer le long des allées ombreuses, entraînait l'abandon de ces arbres séculaires sur lesquels Chateaubriand, du haut du troisième étage qu'habita d'abord M™*' Récamier, laissait errer ses regards charmés par la « plongée des fenêtres »...

On se livre donc à la destruction de tous ces vieux arbres qui frissonnent encore sous la brise. Dans un quartier où survivait la physionomie savoureuse du Paris ancien, on morcelé ces vastes pelouses verdoyan-

tes et touffues... Mais surtout la rectification de l'alignement de la rue de Sèvres obligea à sacrifier l'un des deux pavillons qui se dressaient en saillie dans la cour d'honneur de l'antique maison. C'est au premier étage de ce pavillon que M'"*" Récamier vint s'établir en 1S35. lorsqu'elle quitta son modeste logement du « troisième », sous les combles, ce premier appartement composé de trois pièces séparées par un corridor noir, dont Chateaubriand nous a laissé une description célèbre dans les Mémoires d' Outre-Tombe. L'estampe fameuse de De Juinne paraît s'être inspirée de l'inventaire de Chateaubriand: n'y remarque-t-on point « la chambre à coucher... ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, du portrait de M'"^ de Staël et d'une vue de Coppet au clair de lune. «Tout y est, jusqu'aux « clochers pointus qui coupent le ciel ».

j^Ime Récamier exerçait à l'Abbaye sa souveraine influence depuis iSig, depuis le jour où la ruine de son mari, le banquier et fom-nisseur militaire Jacques Rose Récamier la força d'abandonner l'hôtel de la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Mais son « Salon » était déjà l'un des plus en vue du temps du Direc-

toire. Il fallait compter avec lui, en pleine apogée impériale. Napoléon, surpris et fâché de sa domination rapide sur les esprits les plus éminents, ne disait-il point :

— Depuis quand le Gouvernement siège-t-il chez cette dame ?...

Et cela valait à la belle amie de Chateaubriand l'exil, l'exil comme M™*' de Staël, l'exil comme Chateaubriand lui-même, pour motifs politiques.

Car l'influence de M™« Récamier fut surtout « frondeuse " à l'égard des partis au pouvoir, tant qu'elle habita le château de Clichy, rue du Mont-Blanc (la rue de la Chausséed'Antin de nos jours) ou la rue Basse-du- Rempart. De retour d'exil, après un court séjour à la VaUéeaux-Loups, elle commença à l'Abbayeau-Bois cette domination de trente années sur la Société littéraire et mondaine, qui ne prit fin qu'à sa mort, en 1849.

De cet ancien couvent, M™^ Récamier fit le heu le plus célèbre de Paris, et toutes, ou presque toutes les illustrations du xix'' siècle à son aurore passèrent dans ce Salon, dont il ne

restait jusqu'à ces derniers temps rien que la corniche et le parquet, rien si ce n'est la toile du baron Gérard, exécutée à la demande du prince Auguste de Prusse, amoureux après tant d'autres de la belle Jeanne Bernard, dame Récamier, et l'esquisse de Louis David, bien inférieure au portrait précédent, document historique plutôt qu'œmTe d'art proprement dite. Et cette esquisse dont les générations de jadis faisaient grand cas, n'est pas de David seul : la torchère à pieds, à gauche de la chaise longue, est attribuée au jeune Ingres, d'après une tradition fort \Taisemblable...

Mais combien de Parisiens, à qui le nom de M™*' Récamier est loin d'être inconnu, ont longé le mur recouvert d'un épais rideau de lierre, à l'angle de la rue de Sèvres et d'un tronçon du boulevard

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