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LES ETOFFES DU VETEMENT

IL ne faut pas songer à remonter au jour où l'homme, pour la première fois, sentit le besoin de voiler son corps. Il pensa longtemps à le cou\-rir a^•ant de penser à l'habiUer. Pour se couvrir, des peaux de bêtes suffisaient. Bientôt il fila le poil des animaux, et, un peu plus tard, trouva la manière d'utiliser le lin. Ce qui est certain, c'est que l'instinct ai'tistique s'éveilla en lui dès qu'il fut capable de fabriquer une étoffe. Des essais rudimentaires d'ornements existent sur les spécimens ayant les origines les plus primitives: des^croix, images, des morceaux de bois disposés pour produire le feu et des lignes ondulées, rappelant les vagues du rivage. Mais ces signes n'étaient pas tissés ; ils étaient grossièrement brodés.

Nos fabricants modernes savent combien il est difficile de créer un dessin nouveau, surtout dans les petites dispositions. Les grandes compositions servent encore les artistes d'imagination féconde. La nature, naturelle ou stylisée, semble inépuisable, ^lais le petit « rien » paraît avoir subi tous les avatars possibles.

En ce qui touche notre France nous sommes faiblement renseignés sur les temps qui précédèrent Charlemagne. Les pierres des monuments ou les tombes nous fournissent bien la ligne des costumes ; elles sont muettes sur la matière et la couleur.

Contemporains des croisades, les tissas sont assez fins, évidemment, car les plis menus des voiles et des

robes n'auraient pu être exécutés avec des étoffes épaisses.

Les tapisseries et les vitraux, précieuses « gravures de mode », vont nous révéler la richesse des ramages, des rosaces, dont la période gothique va presque faire abus. L'or et l'argent tissés rehaussent les armoiries que toutes les nobles dames portent sur les amples draperies dont elles s'enveloppent majestueusement.

Sous Louis XI, la soie, importée d'Italie, trouve un puissant appui chez le roi qui ordonne la fondation d'une manufacture à Lyon. Ilfsejproduit alors une véritable révolution dans la toilette, durant la Renaissance, accentuée par l'apparition d'un nouvel élément, que nous jugeons très humble aujourd'hui, qui fut extrêmement luxueux alors : la toile de fil. Elle venait de Hollande. On la considérait de si belle élégance, qu'on ouvrit les vêtements pour laisser voir ce « linge » distingué ; — ce qui amène la robe décolletée et prépare tout doucement l'invention des « fraises », des collerettes, de tout ce qu'on a vu depuis.

La Réforme vient exercer une influence morose sur le costume. Les draps sombres, unis, s'imposent. Diane de Poitiers accepte la mode (??) ; et d'un goût sûr compose de jolies harmonies avec les teintes que nous appelons à présent : « demi -deuil ».

Henri III secoue cette austérité, et Henri IV résiste à Sully, qui voulait décréter une loi somptuaire.

xrv

— J'aimerais mieux combattre le roi d'Espagne en trois batailles rangées, que les femmes et les filles que nous aurions sur les bras si je vous écoutais — réplique le monarque, qui, du reste, protégeait volontiers l'industrie.

C'est alors la grande époque des damas, des brocarts somptueux. C'est pour fournir des modèles aux dessinateurs que le Jardin du roi est institué.

Mais, sous Louis XIII, la lourdeur des ornements chasse les belles fleurs, répudie les magnifiques étoffes. Il faut, pour supporter leur surcharge, des tissus plus souples, plus légers, unis, et presque toujours clairs.

Mazarin,Colbert, favorables àlasoie, vont par leur influence ramener les grands dessins. On va, exprès pour le roi, faire des tissus d'or et d'argent, dont Sa Majesté honorera en présents ses favoris et favorites. Et alors, comme au siècle précédent, une étoffe nouvelle, toute modeste, aura un succès fou, à côté de ces splendeurs : le coton.

Sous Louis XV, ce sera une fureur. Le linon, le bazin, la mousseline vont servir aux paniers, aux robes flottantes, aux coqueluchons, aux dominos. D'abord on travaille dans l'uni et l'on invente les ruches, les plissés, les volants, inconnus jusqu'alors. Le velours de coton se fabrique dans toute la Normandie. — Mais Jouy fonde à Versailles sa célèbre manufacture, et on ne va plus vouloir que des toiles peintes et des indiennes décorées.

La Pompadour dirige les dessinateurs vers les sujets gracieux. On arrange les bouquets, on répand les roses à travers les branches entremêlées de rubans courants ou torsadés. L-n peu d'orientalisme et de chinoiserie se joint à tout cela. — Paris donne le ton ; et la fameuse « Poupée » part de France chaque année pour aller porter la mode à l'étranger, jusqu'au fond du sérail de Constantinople.

Marie-Antoinette, tout en conservant la grâce, aimera plus de simplicité. Les rubans vont se nouer d'une façon délicate, demeurée classique. La rayure, le plus sobre de tous les dessins, \a nous doter des jolis « gourgourans », Il y aura désormais des « fleu-

rettes ■.. Les « mille-fleurs » datent d'un habit fait pour le roi.

Les indiennes, les cotonnades de Trianon, lancées par genre, vont durer pendant toute la période révolutionnaire pour cause d'obligatoire simplicité, jusqu'au jour où M^e JaUien réveille le luxe, ressuscite les taffetas, adopte les gazes et tous les tissus transparents. Par caprice, elle va chercher la laine, tout à fait « peuple », pour se composer une toilette sensationnelle : un fourreau de drap amaranthe, passementé d'or.

Les ornements ou les dessins vont subir l'influence de David. Les Grecs et les Romains régnent de par lui.

Jacquart, par l'invention de son « métier », met la soie à la portée de la foule. Le coton également, démocratisé depuis longtemps, va faire naître le h tuyauté » dont les belles dames de la Restauration vont enjoliver leurs robes d'organdis ou de gros de Naples. Et les dessins romantiques, :- troubadours », dureront tant que le second Empire ne viendra pas donner un nouvel élan à l'art vestimentah-e.

La fin du règne voit la vogue des beaux lainages : serge, cachemire, draps fins, qui vont atteindre un haut perfectionnement après la Guerre. La coquetterie,qui jamais ne désarme, voulut, après nosdésastres, se donner des airs de repentir.

Entre temps, une ballerine : la Loie Fuller, et les Fontaine? Lumineuses du Champ de Mars font éclore l'engouement pour les couleurs changeantes et variées; pour les foulards souples, les mousselines de soie, teintées de japonaiserie, d'indianisme.

Un peu honteux de n'avoir rien inventé depuis longtemps, nous avons cherché un « art nouveau » et le « modem style » s'est installé chez nous.

A vrai dire, il n'a pas gêné la liberté de nos fabricants français. Si nos velours, nos lampas et nos plus magnifiques soieries s'efforcent de rechercher la composition très nouvelle, ils restent personnels ; et après quelques courtes hésitations ils se sont aperçu qu'ils n'avaient besoni de rien emprunter à personne.

M'»<^ Georges Regnal.

Le Mouvement artistique à l'Etranger

ALLEMAGNE DU SUD

E-x POSITION internationale de la Sécession, à Munich. Elle s'enorgueillit surtout de quelques toiles récentes du peintre bernois, établi à Genève, Ferdinand Hodler. Et vraiment il n'y a pas de quoi crier au miracle. M. Hodler a eu une chance énorme : celle d'ameuter les Sanguinède et les Zacharie du vieux fond calviniste, si drôlelemeut mis en scène par l'exquis et érudit écrivain Phi-

lippe Monnier dans ses Causeries Genevoises. Et comme l'émeute gagnait de proche en proche, il eut la chance non moindre de créer tant à Zurich qu'à Genève une série d'incidents où il faut avouer que le ridicule ne fut pas de son côté. Le retentissement en fut énorme, et l'étranger voulut connaître le fauteur de ces troubles. Chaque fois que quelqu'un casse des vitres, où que ce soit, il se

trouve dans les capitales des esprits entreprenants qui spéculent sur la curiosité ou l'effarouchement des goj^os. C'est toute l'histoire du cas Hodler. Et comme le public a pris le parti d'admirer désormais tout ce qui le révoltait autrefois, tout ce que dans son for intérieur il abomine plus que jamais, Hodler fut bombardé grand homme et médaillé partout. Je lui accorde un grand instinct décora. tii, le sens de la vieille Suisse, une imagination aussi gran. diose que brutale, un dessin scabreux, mais intéressant. En revanche, je ne sais pas de couleur plus répugnante, et ses tons de vieux fromages mêlés à ses bleus de g\-pseur m'inspirent un malaise presque ph}-sique. Ses ambitions philosophiques, le vide de son symbolisme qu'il est incapable d'expliquer et la prétention de ses titres m'énervent. Que si l'on me parle de naïveté de primitif, je réponds it^norance de primate, et que si l'on s'extasie sur sa technique, je soutiens qu'il n'en est qu'à l'enfance du métier et je démontre que sa peinture, à peine sortie de l'atelier, déjà s'écaille et tombe. Je me suis toujours méfié extraordinairement de l'artiste qui n'a cure de la durée de ses œuvres. Je me suis méfié non moins de ceu.N; qui veulent révolutionner l'art au nom de l'ingénuité et de l'innocence et qui érigent en principe leur manque de culture. Enfin, je me suis encore méfié de tous ceux qui emploient de grands mots vagues et des formules inintelligibles sans les appuyer d'un peu de bon sens. Et je continuerai. Et pour prouver que je suis sans parti pris, je concéderai encore que certaines peintures de Hodler, reproduites, paraissent de très grandes ^ œuvres, ce qu'elles ne sont plus quand on se trouve en présence des originaux ; et cela prouve ses dons d'invention et de composition. Je concéderai au surplus volontiers, que c'est le mieux Suisse des peintres modernes, mais en tout ce que l'épithète peut comporter de grossier et de brutal, au sens moral oir le mot Suisse signifie l'armaill: barbare et héroïque de la poésie de Gonzague de Reynold. Le Suisse complet et décisif fut le conquérant Boecklin. Et toute la délicieuse poésie intime de la pensée et du paysage suisses fut Hans Sandreuter, comme toute la fantaisie et l'humour sont Albert Welti.

L'influence de Hodler sur la jeune peinture suisse est énorme. Et je l'ai déjà dit ailleurs : elle est heureuse. L'école suisse sans lui serait encore longtemps restée bien sage, bien timide, bien timorée. Elle verse aujourd'hui dans l'excès contraire. Je n'y vois pas de mal. Il est beau d'être jeune et c'est une maladie dont on se guérit aisément. Il n'en est pas moins vrai que si l'on constate les tendances des peintres avancés, tant à cette exposition qu'en France, en Scandinavie et même en Roumanie, il faut avouer que la notion de la belle couleur et de la belle facture change complètement. La mode est aujourd'hui aux toiles mal tendues et tantôt légèrement barbouillées,, tantôt toute nues, ici et là empâtées de couleur pas même dématérialisée : toutes les harmonies consonantes ou dissonantes de la délicieuse orchestration des beaux peintres formés par l'étude et l'admiration de Vélasquez, de Rubens et de Rembrand et même du Japon, sont remplacés par des tumultes empiriques où la virulence de tons mal assortis à dessein va sans doute créer un goiit nouveau. Pour le moment on a l'impression que ces gens ont perdu toute finesse de vision, toute délicatesse de sentiment. D'autre part, je vois aujourd'hui couramment pratiquer à Munich, et par de grands artistes, une chose qui me semble la négation du principe de l'oeuvre d'art : des peintres abusant de la facilité des procédés a tempera dans lesquels ils sont passés maîtres, démolissent de fond en comble leur œuvre une fois accrochée à l'exposition, en bouleversent toutes les harmonies selon le fond de la muraille et les voisinages.. .Et des tableaux que j'ai vu superbes à l'atelier n'existent

plus lorsqu'ils sortent de l'exposition ; leur beauté véridique a été sacrifiée à la flamblée d'éclat factice de quelques heures. Telle une femme qui sacrifierait sa beauté à un maquillage d'un soir dont les suites devraient être désastreuses. On fait de ces folies-là dans les romans pour une heure d'amour ou de triomphe ; mais la vraie gloire ne s'en est jamais accommodée.

Certainement les chercheurs de voies nouvelles ont droit à notre s\-mpathique curiosité, mais si je crois à l'intérêt pour l'avenir de certaines de leurs œuvres en soi, je crois davantage que certaines autres ne seront conservées qu'à titre de témoignage historique. Il est clair que si les extraordinaires vues de Pont-en-Royans,dans le Dauphiné, de M. Cottet, ou les mélancoliques et crépusculaires paysages de rêve que M. Ludwig Dill voit à Dachau sont de belles œuvres et de la saine peinture, le Regard sur l'infini ne saurait prétendre à leur être adjoint. Le portrait de Jlme Henry Gauthier- Villars, par M. J. E. Blanche, qui est fraîcheur et jeunesse de la chair, et grâce de l'attitude, et séduction française, ou la Saloiné, de M. Franz von Stuck (le von de date récente : en .\lleraagne cela a de l'importance), qui est tout ce que Munich entend par beau coloris, ou sa Bnccliaiiale, ou son Printemps, ne sont certainement pasdes dates dans l'histoirede l'art, mais seront, j'imagine, toujours agréables à regarder et représentatifs des goûts d'une élite. Les portraits de M. Albert Besnard. toujours si variés, d'une telle verve et d'un -tel instantané, sont à jamais des minutes exquises d'une vie humaine, comme ceux de Carrière, la profonde méditation d'un penseur devant l'âme entrevue du modèle. Quand des œuvres semblables sont exposées, on nous la bâille belle avec la « naïveté de primitif » et autres balivernes par lesquelles des critiques qui hier célébraient Grùtzner ou Knauss croient se reverdir. Et voici le ban et l'arrière-ban des solides travailleurs de la Sécession ; K. J. Becker-Gundahl, qui peine et s'escrime avec une honnêteté de bon ouvrier à traduire le type populaire bavarois, Walter Georgi, Hans von Hayek, un paysagiste vigoureux retour d'une campagne de Hollande. Angelo Jank, sorte de Vélasquez des sports modernes, Keller- Reutlingen avec ses paysages austères de l'Alpe de Souabe et des bords maussades de la Amper, Heinrich Knirr et Adolf Levier, des portraitistes auprès de qui Lavery se trouve en famille, Otto Reiniger la brosse la plus fougueuse d'entre les Wurtembergeoises, Rudolf Rienierschmid d'un métier précieux et délectable au service de visions neuves, Léo Samberger, revêche et misanthrope qui vaulLenbach et peint le clergé, les vieux professeurs et les magistrats. Cari Hans Schrader-Velgen, un plein-airiste débraillé et Hans Beat Wieland, le bon peintre d'Alpes. Et la somme d'efforts, de recherche, de science et de conscience accumulée sous ces noms, sous d'autres encore qu'il faut bien omettre sous peine de faire de cette chronique un catalogue, n'est-elle pas faite pour nous rendre quelque estime du labeur concentré et stoïque qui s'interdit les tapages nocturnes, les bris de vitres et les sections de queues de chiens d'Alcibiade sous prétexte d'art.

A la sculpture, le buste du musicien bourru Max Reger, par M. Théodore von Gosen, de Breslau, un beau buste de fière tournure romaine de M. Auguste Kraus et surtout des marbres attendrissants du Belge George Minne, poète de la maigreur et de la gracilité adolescente.

Aux arts graphiques : Brangwyn tout-puissant, le Piranèse des ponts en construction, des docks, des usines et des vieux navires, J. F. Raffaëlli avec sa neige silencieuse et sa Tempête tragique et safranée, enfin Adolph Thomann de Zurich qui dit l'estivage alpestre avec un accent neuf d'émotion et de véritable ingénuité celui-là.

W1ILL.IM RiTTER.

ANGLETERRE

P.in MI les artistes contemporains anglais, il n'y a pas tle personnalité plus intéressante que M. \V. Holman Hunt. S'étendant jusqu'à près de quatre-vingts ans en arrière, l'histoire de sa vie forme l'un des chapitres les plus importants de l'histoire de ce pays, et, dans les principaux événements qui y prirent place, c'est lui-même qui se donna le rôle directeur. Quand, il y a soixante ans, lui, qui en comptait dix-neuf et John Everett Millais dix-sept, résolurent d'associer leurs efforts pour rapprocher l'art de la nature, ils étaient loin de penser à la tempête qu'ils allaient soulever, à l'étendue de l'influence que leur œuvre

le seuil qu'on ne repasse plus. Holman Hunt seul survit. Le fondateur de l'école, le chef de cette hardie petite bande de réformateurs, son prophète le plus ardent, peut dire avec Elie : « Seul, je suis resté seul »; seul, non seulement dans la vie, mais aussi dans son attachement aux dogmes de la confrérie. Avec une farouche persistance, témoignant de la grande force de ses jeunes convictions, il est allé son chemin à travers les longues années, sans s'écarter de l'épaisseur d'un cheveu de la résolution alors exprimée de « servir comme grand prêtre et interprète de l'excellence des œuvres du créateur. » Le résultat ? une vie d'isolement artis-

HOLMAX HL'NT — le sauveur est trouvé au temple

allait prendre. Leur première recrue dans la nouvelle croisade de Fidélité à la nature dans l'art, fut Dante Gabriel Rossetti. et en 1S49, les lettres mystiques P. R. B., après leurs signatures, sur leurs toiles, annonçaient l'ouverture de leur campagne, et la formation de la confrérie pré-raphaélite... Cette année là, Rienzi jurant de venger la mort de son jeune frère, par Holman Hunt, Lorenzo et Isabella, par Millais, et la Jeunesse de la ViergeMarie, par Rossetti, marquent une époquedansl'histoiredel'art anglais, lafondation de l'école de peinture pré-raphaêlite. Les tableaux eux-mêmes sont maintenant au rang des classiques. L'espace nous manque ici pour parler des vicissitudes du mouvement pré-raphaélite ainsi que du dédain et des reproches non seulement des critiques du jour, mais d'artistes même membres de la confrérie, et des luttes audacieuses de l'infatigable John Ruskin. Pour les lecteurs français, l'histoire en a été délicieusement racontée par M. de la Sizeranne. liais les hommes eux-mêmes ? que sont devenus Rossetti, Millais, Woolner ? Tous, tous ont depuis longtemps fini de combattre, et passé

tique. Sur Millais s'accumulèrent honneurs sur honneurs, dont le couronnement fut la présidence de l'Académie royale. Mais alors il avait tourné le dos au pré-raphaélitisme. Holman Hunt n'est membre d'aucune société artistique ; il n'a point cherché, on ne lui a point offert les honneurs académiques; son œuvre n'est pas représentée à la Galerie nationale. Et cependant quand, il y a quelques mois, le roi lui conféra l'Ordre du Mérite, on convint de tous côtés que jamais honneur n'avait été donné plus à propos. C'était, en vérité, la gracieuse récompense qui convenait : le couronnement exclusif d'une vie elle-même exclusive.

Une e.xposition de la collection des œuvres de l'artiste à ce moment est donc tout à fait de circonstance et du plus grand intérêt. On peut voir aux « Leicester Galleries » tous les tableau-x produits pendant ces soixante ans d'activé etvaillante vie artistique. Delà «Birmingham City Gallery» viennent les Deux gentilshommes de Vérone et le Christ au Temple: de Manchester VOmbre de la Mort et le Berger

mercenaire : de Liverpool, le Triomphe des Innocents. Tous admirables dans leur conception, mais plus admirables encore dans leur technique microscopique : tous offrant un éloquent témoignage de la force indomptable des convictions du peintre, de la fermeté de sa foi en la justesse de ses méthodes.

Une représentation ti.'pique de ces méthodes, on la voit dans Le Sauveur est trouvé au Temple ici reproduit. Le tableau, commencé en 1854, a été terminé en 1860. Se conformant au principe de « fidélité à la nature », l'artiste se rendit à Jérusalem, pour exprimer exactement sur le tableau ses études de chaque individu. Chaque personnage, chaque costume, chaque accessoire, jusqu'à la frange de l'étui renfermant le rouleau de la Loi, a été exactement copié de l'actualité. Comme naturellement le Temple n'existait plus, les plus grandes autorités ont par contre été consultées sur son apparence probable, et aucun effort négligé pour en obtenir une représentation aussi strictement exacte que possible. Il n'v a aucune omission de détails : chaque fil de la frange d'un vêtement est peint avec autant de soin que les visages des personnages principaux. Quant à la reproduction de la scène ainsi qu'elle a dû probablement se passer, il ne se trouve rien à quoi le plus pharisien des pharisiens puisse adresser le reproche d'une inexactitude. Ici aussi est le trait d'un sj-mbolisme que l'artiste met si volontiers dans ses tableaux religieux. Par l'ouverture de la porte, on aperçoit un groupe d'ouvriers se préparant à hisser à sa place le bloc qui sera « la principale pierre angulaire de l'édifice ». Pour la couleur, la forme, le détail, chaque chose est rendue avec le soin le plus strict dans cet admirable tableau, comme dans tous les autres admirables tableaux de cette admirable collection. Il y a de la beauté aussi — comme dans le groupe central de l'Enfant Jésus et de sa

mère — qualité que ne rechercha point Millais dans ses œuvres de cette période. C'est le pré-raphaélitisme dans ce qu'il y a de mieux ; l'effort suprême du principal représentant de ses méthodes. Mais ces œuvres, comment supportent-elles la lumière d'aujourd'hui ? L'agitation, les dissensions d'il y a cinquante ans ont subsisté : dans le calme de ces galeries modernes, sous l'éclat de la lumière électrique, quelle est l'impression produite par l'exposition d'œuvres qui ont été peintes d'après l'esprit d'une époque depuis longtemps écoulée ?

On est immédiatement frappe d'étonnement devant la merveilleuse évidence de la patience du peintre. C'est le réalisme mis en exemple. Il n'y a pas un bouton sur un vêtement, pas un brin d'herbe, pas un cil même qui ne soient rendus avec une absolue fidélité. Tout y est extraordinaire. Le tableau datant de cinquante ans égale le dernier que le peintre a produit. Mais en les examinant, en y réfléchissant, c'est aux premières œuvres que l'on retourne encore, et encore. A l'exquise Isahella, à Claudio et Isabella, au Bouc émissaire, à VOmbrc] de la mort. Le temps les a traitées avec bonté : il a adouci, atténué la dure insistance des détails, et, au-dessus des tours de force qu'on ne peut s'empêcher d'y reconnaître, vient la conviction que l'on se trouve devant l'œuvre d'un maître de l'art. Un seul de ses récents tableaux produit cette impression, la belle Dame de Shalott (Lady of Shalott.) Et il mérite, celui-là, de clore les efforts de cette longue vie de vaillance. Dans les autres, le souci du détail s'est transformé en un dur maniérisme. Mais on ne peut subtiliser avec quoi que ce soit, ici. Il est grand, admirable, inspire presque de la vénération, cet attachement résolu à des principes. Il est en effet, dans l'art de nos jours aussi bien que d'autres temps, si différent de tout le reste !

Arthur FISH.

ITALIE

UN sculpteur déjà connu, célèbre même, quoique très jeune, a envoyé à Milan une œuvre qui, si elle n'indique pas une orientation innovatrice d'une collectivité d'artistes, est cependant particulièrement remarquable, si on la considère surtout dans l'ensemble évolutif de son auteur. Celui-ci est M. Pietro Canonica, un rêveur plastique dont le talent s'épanouit aux pieds des Alpes, dans l'au.stère Piémont.

J'ai parlé ici-même d'un autre grand artiste piémontais, M. Leonardo Bistolfi. Il y a chez ces deux sculpteurs, qui, travaillent sur le même sol, dans la même lumière, devant la même sévérité des lignes de la nature, quelques vastes analogies d'âme et non deplastique qu'il me plaît de signaler, puisqu'ils sont tous deux au sommet de la sculpture italienne d'aujourd'hui.

M. Leonardo Bistolfi est un poète de la matière brute. Il compose son œuvre en chants, en strophes, en vers marmoréens. Une idée centrale anime le tout, et le tout se fond dans cet indéfini du rêve, dans ce vague de la vision, qui fait d'une statue un noyau de vie enveloppé de lumière, ce que Rodin réalise suprêmement.

L'art de M. Pietro Canonica est fait d'une précision plus méticuleuse, plus retenue dans les contours infaillibles de la forme que celle de M. Bistolfi. Mais l'art ainsi conçu et immobilisé, qui généralement perd en émotion ce qu'il gagne en précision, acquiert au contraire chez le sculpteur Canonica une intensité de vie si singulière et si frappante, qu'il faut en rechercher les raisons peut-être dans la conception secrète de l'artiste, dans sa manière occulte même peut- Vtre pour lui-même de donner à la pierre un rayonnement

particulier, que la copie seule et simple du modèle lui interdirait à jamais.

Je regarde le nombre très grand de portraits que[M. Pietro Canonica a pu faire de quelques rois, de quelques reines, de quelques grandes dames de notre vieille aristocratie européenne. Certes ce n'est pas par obéissance aux contingences heureuses de sa vie, que l'artiste s'est adonné à ce labeur d'artisan aristocrate, d'admirateur des potentats. Ce n'est pas non plus pour un rêve impérial qu'il a voulu s'entourer des traits des plus hauts dominateurs de l'heure. Son esthétique, qui semble sortie toute pleine de grâce des boutiques de Donatello, dans un crépuscule doux de la Florence attique de la Renaissance, a certes poursuivi un autre rêve dont les caractères nous semblent à la fois s'attacher à la conception profonde d'une manifestation d'art et à la réalisation plastique en tout adéquate et heureuse. Ce rêve est, je crois, ce qu'on pourrait appeler la :< hantise du type n qui remue ou devrait remuer l'âme de tout artiste.

Dans un temps de détresse spirituelle et d'exaspération sensuelle comme le nôtre, dans ce long crépuscule animique, crépuscule du soir et crépuscule de l'aube, qui secoue nos instinct les plus oubliés, pour nous préparer à l'avènement formidable de notre Renaissance. l'Art parcourt son étrange chernin par bonds, se jetant tantôt dans le domaine aride de la Science, tantôt dans celui trop touffu de la Philosophie ou dans le domaine jeune et stérile de la Morale, mais souvent aussi poursuivant fièrement sa route en spirales, poussé par un grand souffle de l'immuable poésie. Dans cette heure crépusculaire, si particulièrement surchargée de désirs et de passions gigantesques, l'idéaldel'artistese rétré

cissant jusqu'à l'expression d'un but normal ou social quelconque, ou débordant dans quelque chimérique affirmation de renouveau, oublie souvent son essence lyrique, sa raison d'être en tant qu'immobilisateur d'un o type » de la forme ou d'un « type » de l'âme, arrêté en perfection dans un temps précis et reconnaissable.

Le David et les Esclaves de Michel-Ange sont la représentation infaillible de la force consciente et sereine dans l'attente de laforcequi.dansune convulsion suprême, aspire à briser tout lien pour prendre, libérée, quelque puissant essor dans l'espace. Tout l'esprit de la Renaissance est là ; toute la conscience et toute la volonté de la Renaissance et rien que de la Renaissance, aboutissement d'une époque et

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