GREUZE — LE CHEVALIER GLUCK
LE MONT FUJI par OKUMURA SF.KITEI d'Aidii
Les Tendances de la Peinture
Japonaise Contemporaine
L'Européen désireux de comprendre la peinture japonaise contemporaine, de discerner en elle l'héritage du passé et les promesses de l'avenir doit tenir compte des remarques essentielles suivantes.
L'artiste du N i p ]3 o n s'est toujours proposé de faii"e œuvre subjective, tandis que celui de notre Europe est assez porté à rendre les choses objectivement. Très souvent, ce dernier ne donne que l'exacte mesure de sa sensation, tandis que le premier s'attache à exprimer son propre sentiment dans tous les sujets qu'il traite. Le Japonais est d'ailleurs naturellement enclin à découvrir une morale en toutes SOIRÉE d'.autom.ne choses animées
par TODA GYOKrsiHJ de Tokio OU inanimées.
Un des auteurs qui a su le mieux sonder l'âme nipponaise, M. Lafiadio Harn, a résumé tout ceci en une phrase : « Son œuvre, dit-il, en parlant du peintre japonais, recèle une puissance de suggestion, qui n'a guère d'équivalent dans l'art européen. »
Une autre tendance manifestée par les « Kakémonos » de toutes les époques, est l'amour de la sy)ithcse souvent poussé à son extrême limite. Ils recherchent leur effet dans l'harmonie de l'ensemble, plutôt que dans l'analyse très fouillée d'une des parties considérée comme centre du tableau. En eux, rien n'est accessoire.
Cette constatation explique la rareté des portraits et la façon quelque peu conventionnelle dont ceuxci ont été parfois traités. Il existe néanmoins d'heureuses exceptions à cette loi. Tel est cet admirable prêtre Jitchin attribué au premier quart du xiii'' siècle, provenant de la collection Gillot et figurant actuellement en bonne place au musée du Louvre.
Le réalisme japonais est lui-même synthétique. C'est ainsi qu'il cherche à rendre un mouvement par le jeu de quelques muscles, un sentiment de joie ou de douleur, de colère ou de haine en soulignant certains traits caractéristiques du visage.
A cette conception de l'art devait correspondre une technique toute particulière, les procédés auxquels nous sommes habitués n'étant guère susceptibles d'atteindre le but proposé.
Fait digne de remarque, la peinture à l'huile était connue dès le vu" siècle au Japon où elle était appelée Mitsuda, mais on lui réserva de suite un rôle purement décoratif. Elle semble trop lourde, trop
TIGRES par KATO GYOKUDO de Kioto
empâtée, elle manque de souplesse pour exprimer toutes les nuances de la pensée bouddhique ou yamatisante.
L'aquarelle sur soie possède au contraire quelque chose de vaporeux, d'imprécis, convenant parfaitement à ces régions de rêve où aime à s'attarder sans cesse le peintre japonais.
L'idéal de celui-ci est de reproduire les objets avec le minimum de touches possible. Il en est même arrivé à attribuer aux traits du pinceau une valeur intrinsèque, tels d'entre eux étant considérés comme sublimes, tels autres comme plaisants ou subtils
Dans leur extrême désir de simplification, certaines écoles ont même dédaigné tout coloris et se sont contentées d'employer l'encre de Chine. Leur manière s'est alors souvenue des procédés calligraphiques en usage à l'époque et tel de leurs maîtres recherchant le tour de force a réussi à traiter entièrement un sujet à l'aide d'un seul trait continu s'amincissant par endroits et en d'autres s'élargissant en grosses taches.
De nos jours, certains peintresjaponaisont essaye de renoncer à ces traditions, d'autres les ont pieusement conservées. Enfin, une nouvelle école semble vouloir combiner dans ime certaine mesure les idées japonaises et quelques-imes des nôtres. Peut-être a-t-elle trouvé la voie de l'avenir et les formules définitives.
De récentes expositions, en particulier celle de Tokio en 1904, onc permis de constater la formation
de ces courants divers, comme nous allons essayer de le montrer.
'( Le paysage, a pu dire un critique japonais, M. Sei-ichi-Taki, est tout à la fois l'âme et l'esprit de notre peinture. » C'est donc par lui que nous commencerons notre enquête.
Les Européens sont souvent portés à qualifier de bizarre et d'irréelle la nature que se sont efforcés de rendre les artistes du Nippon. Mais quiconque a visité leur pays est au contraire frappé de l'analogie d'ensemble de l'image avec l'original. Il ne faut pas oublier, en effet, que le Japon, contrée d'origine volcanique, est parsemé de montagnes et de rochers singulièrement contournés au milieu desquels bondissent cascatelles et torrents, que son rivage est découpé d'extraordinaire façon, que la Mer Intérieure est semée d'une poussière d'îles, lambeaux oa espérances d'autres terres ; que le règne végétal comme le minéral y possède enfin une extrême richesse. De là naît une incessante variété qui frappe dès le premier jour l'esprit du voyageur.
« Peu s'en faut, dit l'un d'entre eux ' , qu'à la longue l'ensemble harmonieux du pays n'ait à souffrir de l'exquise singularité du détail. C'est une succession ininterrompue de petits tableaux dont chacun se suffit à lui-même. On en vient à regretter que la nature ait eu trop d'esprit ou que sa puissante imagination se soit si patiem.ment pliée aux menues fantaisies de notre art. « Telle est l'exubérante
z. A. Bellessort. La Société japonaise.
UN DAIM par MIYUKE GÛGYO de Kioio
DANS LA NEIGE par VAMAMOTO SHUNKYO de Ki
nature que les peintres japonais ont su exprimer en l'idéalisant de façon telle que Lafcadio Heam a pu déclarer qu'ils sont « seuls aptes à rendre le paysage japonais ».
Et il ajoute : « Quand vous aurez bien pénétré les principes d'après lesquels ils interprètent la nature de leur pays, vous ne manquerez pas de remarquer combien sont plats et dépourvus de vie les essais tentés en ce genre par les étrangers. Le peintre de nos pays s'attache souvent au détail ; il satisfait peut-être l'imagination, mais son frère oriental — qu'il supprime le détail ou qu'il l'idéalise, qu'il noie ses lointains dans les brumes, ou dans la nue ses pa3'sages — laisse seul sur\-i\re en sa mémoire ce que la nature enferme de beauté, d'originalité, ce qu'elle révèle de plus caractéristique. Il dépasse l'imagination, l'exalte et la laisse affamée du désir de ressaisir le charme des choses à peine perçu dans un éclair. »
Cette enthousiaste appréciation permet de comprendre l'échec de ceux des peintres japonais contemporains, qui ont voulu adopter sans discernement et en bloc
nos principes et nos formules artistiques. Ils n'ont en somme réussi à produire que des œuvres fort médiocres, sèches et inanimées, dans lesquelles on croit parfois reconnaître despaysages de notre continent, mais jamais ceux de l'Empire du Soleil Levant.
Les quelques « Kakémonos » que nous reproduisons ici, loin de porter les traces d'une imitation servile, témoignent au contraire d'une réelle originalité en même temps qu'ils se ressentent quelque peu de l'influence européenne.
La perspective y est '° observée et on sait
qu'elle n'est connue au Japon que depuis la première moitié du xix^ siècle, la perspective isométrique chinoise ayant été jusquelà seule employée. Quant à la perspective aérienne, elle a presque toujours été merveilleusement rendue par les artistes du Nippon. Les contemporains semblent encore davantage s'attacher à l'étude appro-
TAUREAU par MITSUDA SHUNSUI de Kioto
COUCHtR DE SuLtlL par TAN'AKA TORAZO de Tokio
fondie de la lumière et des différents aspects que prennent, sous son action, les milieux traversés par elle, enfin à l'exacte observation des valeurs capable de figurer l'éloignement.
Le Japon possède actuellement quelques peintres d'histoire, dont le plus talentueux de tous nous semble être Kasuya Sazan, qui avait exposé en 1904 une bataille de Kanaibara pleine de mouvement et d'une perspective sa\ante.
Les scènes humoristiques ont toujours été traitées de façon fort spirituelle par les peintres japonais.
Il nous suffira de citer ici les noms de Kano-Tanyu ( 1601-1679 ) et à'Okio (1732- 1795), les maîtres du genre.
Le « kakémono» que nous reproduisons se souvient, certes, de ceux des écoles naturalistes de Kioto. Il fait tout de suite penser aux célèbres
L ENFANT par XAKA HC
peintures de Maruvama Okio.
Les tigres de A'rt/o Gyokitdo , le daim bramant à la lune de Myake Gogyo , comme aussi les singes de SeM Shako et les ccqs de Yamada Koun visent au naturalisme et c'est là une tendance actuellement assez générale, tirant probablement son origine des Ecoles de Kioto (fin du xviii^ siècle et première moitié du xix^ siècle.)
Un des meilleurs peintres de fleurs nous paraît être Kaicabalo Gyokim/io dont le talent, par bien des points, est proche de celui â'Honnami Koyegfsu et à'Oga/aKôrin.' Au splendide coloris du règne végétal, il aime à opposer les teintes neutres de ces belles pierres tant estimées des Japonais dont quelquesunes, suivant la légende, s'inclinèrent devant le moine Daïta, lorsqu'il vint prêcher la parole du Bouddha.
Tels sont les domaines principaux dans lesquels s'exerce l'activité artistique contemporaine en Nipjion. Nous sommes fondé à conclure de leur
rapide examen , que les idées européennes assimilées avec mesure, comme au xv^ siècle celles de la Chine, ne feront pas périr la peinture japonaise, mais lui serviront en quelque sorte de stimulant capable de produire la plus riche floraison .
Tei-San.
15 juillet 1906.
I. Koyt'tSH (1559- 1637) fut le précurseur de Kônri (1666-1726). Ce dernier fonda une école très célèbre.
AUX OIES GYO de Kioto