COLLE
Le Mois Artistique
A l'expositiox coloniale. — Tandis que dans une autre partie du Grand Palais se prépare le Salon d'Automne dont nous rendrons compte dans notre prochain numéro, il y a dans les galeries de la façade sur l'avenue Alexandre un salonnet très suffisamment important, annexé à l'Exposition coloniale, qui y a ajouté, comme attractions peutêtre plus séduisantes, un parc d'autruches, et un village nègre ; cet exotisme à deux pattes n'est pas pour nous intéresser ; en dédaignant la rumeur horriblement sauvage, nous n'avons considéré, par habitude professionnelle, que les tableaux et sculptures qui emplissent plusieurs salles du premier étage.
Devant toutes ces impressions rapportées de voj-ages par les peintres, je me rappelle toujours ce que disait Puvis de Chavannes : « A quoi bon aller si loin, à l'étranger, en Orient ? notre France contient des merveilles, qu'on ne connaît pas ; on devrait commencer par son propre pa}s. d Le maître n'avait souci de ces bourses créées précisément pour permettre aux jeunes artistes de s'expatrier, d'aller chercher des motifs nouveaux et des colorations inusitées ; ils ne se contentent pas, en effet, des musées à chefs-d'œuvre qu'ils rencontrent, ils s'essaient à prendre contact avec les natures diverses oii ils se trouvent, et à leur retour ils attirent sans doute davantage la curiosité et l'attention du public que s'ils avaient simplement pérégxiné dans quelque site familier à notre vision. Cependant il faut être de son pa\s comme il faut être de son temps, le reste n'est que fantaisie ; le cinématographe suffit à nous faire connaître les endroits où nous ne saurions nous transporter, la personnalité ne s'accroît pas souvent de ces contributions passagères, elle s'^- diminue parfois, montrant le peu de souplesse du talent et le peu de compréhension des Cook's de la palette quand ils se déplacent; on sait l'exemple de Cottet voulant en vain devenir un orientaliste. Une maîtrise absolue comme celle de Besnard est nécessaire pour qu'un lac d'Annecy, une plage de Berck ou le port d'Alger voisinent à égale puissance dans l'œuvre du même artiste. Ainsi le génie, cette longue jiatience, de Flaubert a pu passer du Rouen d'Emma Bovary à la Carthage de Salammbô.
Mais si cette Coloniale n'avait que des exposants indigènes, les numéros ne seraient pas nombreux au catalogue ; et c'est un salon comme tous les autres, dans lequel nous retrouverons à chaque
cadre des figures de connaissance; il n'y a pas d'inédit au répertoire habituel ; sans vouloir citer tout le monde, il est juste de noter, avec ou sans indulgence : Colmet d'Aage, avec la Savane du Fort de France, les Flamboyants, un Cyclone en mer aux Tropiques ; Pierre Prins, avec ses mers orageuses et les souvenirs de la Mission Gentil 1895-98; Tristan Richer, et ses dessins teintés de Tunis ; Eugène Bourgeois, touriste inlassable, enjoliveur des gares de chemin de fer, avec le Fort Barber otisse; L. Cabanes et sa Fontaine de Biskra ; Delahogue s'attarde à Sfax et à El Kantara ; Montagne fait une pochade amusante d'un village arabe en Tunisie ; \'erlie portraicture des animaux ; Tina\Te est fidèle à Magadascar ; Cézard, à côté de la maquette de l'affiche de l'exposition, montre une jonque chinoise la nuit ; Régamey, le Renouard du Japon, ajoute à ses innombrables croquis des scènes typiques, l'Entrepont, l'Aveugle d'Assaksa, la cour mixte de Shang-Hal ; Corabœuf dessine presque à la façon ingriste de M"i** David la ph\-sionomie légendaire de Savorgnan de Brazza ; Fraipont, qui n'a pas compris le charme subtil et décoratif des danseuses cambodgiennes, mignonnes poupées dont Paris s'enthousiasma, nous initie au Jeu de Bacouen au Tonkin ; Paillard pastellise dans une harmonie bleutée une Mosquée juive à Alger ; au pastel aussi Tunis, par Brindeau de Jarny.
Jobert se perd dans la brume des bancs de Terre- Neuve ; G. Bigot, qui jadis collabora assidûment à la Vie moderne, est fixé définitivement au Japon, est un annaliste précieux et exact de la vie de là-bas, nous fait assister à la Toilette des femmes, à une Fête à Mikko ; de la Nezière a rapporté des pages d'album du Soudan ; Dillon quitte un instant Montmartre pour sui\Te à Hanoï un cortège aux lanternes ; Dumoulin a choisi, entre ses multiples études du Tour du Monde une rue de Singapore avec des banderolles rouges ; Camille Laurens a rencontré trois jeunes filles chinoises à la mine é\'eiUée dans le reflet soleilleux d'une ombrelle ; François Alaux aurait pu user d'une toile moindre pour nous émouvoir avec les Aveugles à Tanger ; René Binet, aquarelliste exquis, a posé son chevalet à l'intérieur de l'Alhambra ; Barbaroux trace des vues coquettes des environs de Gènes ; Aublet, qui réside une partie de l'année à Tunis, a fait poser une Bédouine à la fontaine, nous mène dans un joli site fleuri de roses sous un ciel bleu ; Alberti prend des instantanés à l'huile à Biskra.
Doigneau, un abonné du succès, aquarellise sur les bords de l'Oued des chasseurs et des fauconniers ; Bouisset note le Sénégal ; G. Huet s'attarde, parmi une atmosphère sereine, dans une rue solitaire de Tunis ; Cottet a trouve ce détail drôle, des Chevaux de bois au Caire : Saint-Germier, vénitien d'habitude, silhouette des Femmes broyant du sel ; Munier dessine une aquarelle architecturale au Temple d'Isis ; Girardet continue ses caravanes gentilles, et ses campements pour couvertures de romances ; Dagnac-Rivière est toujours rutilant, évoque Monticelli, met de la pourpre à l'étal des boucheries arabes ; Darien voit la Kasbah bleue ; Rigolot est un spécialiste de l'orientalisme ; Fournery croque à la plume de tous côtés, en Norvège, en Bosnie, à Venise, à Scutari, à Lofoten, — dont le mois prochain Mme Boberg nous apportera cinquante tableaux très intéressants ; Chauchet-Guilléré nous éblouit avec les Voiles jaunes au Maroc ; Assezat de Bouteyre également avec la Cueillette d'oranges à Oran, Rochegrosse a envoyé, en plus de ses jardins torrides à olivier et à chrysanthèmes d'Alger le carton de sa tapisserie des Gobelins, l'Expansion coloniale de la France en Afrique, dont la frise de singes est si spirituelle ; Hubert de La Rochefoucauld est plus calme dans son panneau décoratif à la cire, le Lac ; Crespel ornemanise des Dalilias et des Fleurs de tabac.
Charles Huard, humoriste, qui va se révéler écrivain avec un volume sur New- York, burine à Rotterdam et à Guernesey ; Dauchez demeure puissamment farouche dans ses marines sombres et ini superbe dessin d'Ecosse ; Dethomas a de fougueux dessins pastellistes ; Chénard-Huché a de la Hollande bien proprette ; Paul Buffet a tenté du Pointelin au Désert Donkali ; R. Pichot étudie les châles espagnols ; Réalier-Dumas est très sage à Tunis ; Surand encadre une ménagerie de lions et de tigres ; Vollet nous renseigne sur les sites et Maurice Feuillet sur le roi Sisowath : Denis Valverane suit une éclatante route tunisienne ; Paul Sain, très fécond, nous promène dans Constantine ; (Jlli\-ier va moins loin, à Saint-Quay-Portrieux ; Gillot nous raconte très bien Venise ; Maurice Eliot s'attarde à midi et le soir devant le Port de Pasajes ; Duvent se promène au Grand-Canal, à Kiotto, et en Hollande ; Sonnier, en Corse ; Sureda, boursier de voj'age, en profite pour varier son œuvre, Saragosse, Alger. Bruges, Venise, Fiurme, et c'est toujours grouillant, vivant, d'un impressionisme intense.
Allègre, c'est Venise; Avy, Tolède; Varet, sans exotisme, fait de chauds pastels avec une cour de ferme et des maisons de paysans ; René Ménard, un poète, rêve au crépuscule devant les Ruines du Temple d'Egine ; Dupain campe une Fenune de Marken, tandis que DesvaUières surprend des
Soupeuses à Londres : Scott aquarellise Dordrecht ; Jules Benoist-Levy est un des meilleurs touristes de cette Hollande à petits bonnets de dentelles et à maisons coloriées avec laquelle nous commençons à être familiarisés ; J. Lefort écoute des sérénades ; Houbron a quitté les encombrements de Paris pour ceux de Londres ; Nozal, que nous avons déjà vu çà et là, en France et aiUeurs, pose cette fois son pliant devant la Citadelle de Calvi : Eveva.Tt pratique les Environs de Bizerte ; Baertsoen erre par un mauvais temps pluvieux sur un Quai de Gand ; Guillaume Roger, d'exécution inégale, se souvient de Manet dans la Meuse à Dordrecht ; citons encore les Fiancés Hollandais de Guinier ; les tigres à l'eau forte de Mlle Delasalle, la Provence en émail de Laurent-Gsell, et, pour terminer sur une impression de vraie peinture, les tableaux de Beaufrère.
Parmi les gravures, les fauves de Van Mu\den, l'Espagne noire, violente, de Sprinckmann, la hthographie de Sureda sur le port d'Alger. Dans la sculpture, où ont été transportées peu de grandes pièces, le visiteur s'arrête devantles.4î't'//g/6'ideLandowski, le vase en bronze de Brou, la cire dure de Vernhes, les médailles de Vernier, les animaux, déjà et justement célèbres, de Bugatti, des groupes de Froment- Meurice, et, dans des vitrines, des Waldmann, Rouiller, Savine, Rivière, Roger Bloche, Gardet, Seysses ; des grès de Vallombreuse et des céramiques de Decceur.
Enfin, le très pittoresque encrier à la cire perdue de Mme Judith Gautier représentant un Chmois à sa table de travail, le pinceau en main.
Les dessins de Victor Hugo. — Il y a quelques semaines mourait dans la misère unartiste peu connu de notre génération et qui, pourtant, avait eu un instant de notoriété, Paul Chena\-, parce qu'il avait été le graveur de \'ictor Hugo, comme l'indique cette annonce de i8b2 :
En vente chez Castel, -
du lo au 15 décembre,
passage de l'Opéra, galerie de l'Horloge, Ji
Dessins de Victor Hugo
gravés sur acier par Paul Chenay,
texte par Théophile Gautier.
Un beau volume, grand in-4" Jésus.
Prix : 25 francs.
Dans la mansarde du vieil homme on a trouvé des planches de l'ancien temps, des croquis qui passeront en vente prochainement, parmi lesquels les hugophiles trouveront des pièces rarissimes de collections, dignes de compléter les cadres légués par Paul ^leurice au Musée de la place Royale.
« Si Victor Hugo n'était pas poète, écrivit un jour Théophile Gautier, ce serait un peintre de premier ordre. » La phrase a été reconnue très juste.
Caricatures grotesques comme des Daumier
pavsages à la plume qui semblent des eaux-fortes de Rembrandt, sépias tourmentées et brutalement énergiques comme des Delacroix, visions de rêves et vues d'après nature, burgs démantelés des bords du Rhin et des hauteurs de Montmartre, marines et sous-bois, il y a de tout, depuis l'aquarelle représentant un navire secoué par une vague monstrueuse qui va l'engloutir et intitulée Mrt Destinée, ]nsqu' à. cette page faite autrefois lorsqu'il habitait rue de la Tour-d'Auvergne, et que de ses fenêtres il apercevait par-dessus les barricades les terrains \'agues limitrophes de sa demeure et l'immense panorama de Paris.
^'ictor Hugo possédait un réel talent de dessinateur et de peintre ; tel lointain de la ville, tel site de campagne sur lequel le ciel fond en pluie, sont des morceaux traités avec une maîtrise que pourraient envier bien des artistes professionnels.
Heurtées comme certaines de ses antithèses sont ces illustrations bizarres dont il ornait ses manuscrits ; on a raconté que tous les moyens lui étaient bons pour rendre ce qu'il imaginait, ce qu'il voyait, et l'historiette est connue de la tasse à café renversée sur une aquarelle pour la foncer : est-ce à ce procédé curieux et inventif qu'il faut attribuer ces effets fantastiques, hallucinants comme de l'Edgard Poë, grandioses comme du Gustave Doré, retouchés par un homme de génie ?
Au moment où la caricature en France sévit innombrable parmi tant de publications illustrées, — quantité et parfois qualité — iLest curieux de voir comment Victor Hugo comprenait cette forme d'esprit absolument française ; aussi bien que Daumier, celui qui inventa l'homme oui rit s'est amusé à tracer çà et là de sommaires silhouettes au-dessous desquelles il écrivait comme légendes :
— Un Anglais criant : Vive l'empereur ! et gardant son chapeau sur sa tête.
— Gavroche regardant V Anglais crier : Vive l'empereur !
— Celle qui se fera religieuse.
— Dernier fou songeant au dernier des rois. -— Le char de la monarchie.
Ces faciès grotesques dénotent un observateur merveilleux de la physionomie ; la plume est aussi habile à portraicturer avec des lignes qu'avec des mots.
En marge de ses manuscrits, il traduisait à nouveau sa pensée; sur celui des Travailleurs de la Mer un croquis mérite l'attention, une pochade horriblement belle de la pieuvre.
Dessiner, peindre ne lui suffisait pas.il sculptait aussi ; ses panneaux de bois, creusés, coloriés, sont d'étranges choses, tout à fait spéciales, dont émane avec une entente absolue de l'ornementation une imagination fantasque, quasi-primitive ; le moyen âge rustre, ignorant, indécis, s'y trouve mâtiné de japonisme. Il concevait des meubles d'un art bien personnel, telle la fameuse cheminée; telles ces portes de la galerie de chêne à Hauteville-House ; certaine scène archaïque, genre Gustave Moreau, avec une femme dressée, de blanc vêtue, sorte d'Hérodiade mystique qui reçoit l'hommage d'un chef ensanglanté, tandis qu'un serpent déroule par derrière ses anneaux immenses, semble la traduction en bois sculpté de quelque vieille estampe introuvable rehaussée de ton par un habile coloriste.
Cette passionnette de la sculpture le hantait tellement que presque tous les cadres de ses aquarelles, de ses dessins, sont ainsi bizarrement ornés, fouillés, pyrogravés, teintés ; il y a harmonie, unité entre l'œuvre et son entour, entre la scène et son décor.
Ce n'est pas l'excentricité facile de nos actuels « Poil et plume «, c'est un aspect, entre tant d'autres, de cette immense intellectuahté. Dans l'édition que poursuit M. Gustave Simon, on trouve encore parmi les notes des croquis inédits qui sont de précieuses choses; le Musée Victor-Hugo s'accroît chaque jour.
i\L\URiCE Guillemot.
en'crier a la cire perdue
par M""i JUDITH GAUTIER '288
p. PUGET
J/uaet; Uu Lomre.
Alexandre et Diogène
EF
PU g: