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BAL DE SOCIETE

Révolution supprima tout divertissement. Ce n'est qu'avec le Directoire que le Carnaval repaïut. Il eut alors un certain éclat, dû pour beaucoup à cette fiénésie du plaisir, à cette passion de la danse qui s'empara des Français au lendemain du 9 thermidor. Les estampes de Bosio, de Louis-Philibert Debucourt nous racontent la joie des rues de Paris au commencement du xix^ siècle, l'entrain des bals de l'Opéra et l'animation des bals de société.

Nous sommes contraints de simplement mentionner cette époque, où tout officier, voire tout soldat, se plaisait, entre deux campagnes, à prendre part à tant de réunions si joyeuses.

Mais elles furent loin d'avoir l'éclat qu'eut le Carnaval sous le règne du « roi-citoyen ». Les années qui suivirent la Révolution de Juillet 1830 ont vu ce que l'on appelle à juste titre l'âge d'or du Carnaval, âge d'or qui trouva son Homère, dans Chevalier, dit Gavami, et son Aristophane en Daumier.

Gavarni doit sa verve chaleureuse à ces Bals de l'Opéra, et même à ces innombrables bals masqués de la Courtille où la bacchanale du dimanche gras, du mardi gras, du jeudi de la mi-carême, s'épanouissait bruyamment toute la nuit, pour jeter son dernier fracas, lors de la descente de la Courtille, la fameuse descente de la Courtille. décrite tant de fois avec «Milord l'Arsouille (lord Seymour)» juché sur sa calèche à six chevaux, échangeant des lazzis

avec la foule des spectateurs et la cohue des masques, exhalant dans un dernier effort une joie de parade. C'était l'envahissement de la rue du Faubourg-du- Temple, le matin du mercredi des Cendres, par des gens avinés, aux oripeaux couverts de boue et de poussière. Et tout ce spectacle nous apparaît à distance, embelli par la fantaisie d'un Gavarni qui légua à la postérité les Souvenirs du bal Chicard (1841), d'rm pittoresque extravagant ; qui noirs laissa également tant de planches de la vie de Carnaval prises sur le vif par un observateur malicieux et expressif, assurant aux héros d'une épopée de Carnaval une immortahté d'art documentaire.

Mais si le Carnaval ne s'éteignit qu'en 1870, sa survie est suitout due à la « Promenade du Bœul Gras». Supprimé avec les masques à un moment où la Convention nationale décrétait la lutte contre les ennemis de l'Intérieur et conviait les citoyens à courir aux frontières, le « Bœuf-Gras » fut rétabli en 1S05.

Tant sous lepremrer Empire que durant lesannées du règne de Louis-Philippe et celles du second Empire, la pré.sentation d^ Dagobert, de Monte- Cristo, ou de Ba-Ta-Clan aux Parisiens constitua le principal attrait du Carnaval en plein air. Le cortège de ce monarque éphémère était somptueux : formé de fanfares innombrables et de masques en groupes (mousqrretaires, hussards de Chamborant,

reîtres de Louis XI II, cavaliers gaulois, etc., etc.). auxquels se joignaient individuellement quantité de déguisés fantaisistes qui égayaient le défilé... Puis c'étaient des Chinois, des Espagnols, des Sauvages, des Arlequins, des Pierrots, à pied, à âne. à cheval, sur des chars allégoriques, ou encore entassés siu" les coussins de victorias.

Tout ce monde, la nuit venue, se répandait chez les restaurateurs, dans les cirques, les guinguettes des barrières. Puis, l'heure des bals sonnait. On dansait, on dansait partout, à l'Opéra, à la Renaissance, aux Variétés, à l'Opéra-Comique. Le public était très mélangé, extraordinairement ! On }• voyait des gens de toutes classes, des commis échappés du « Chat qui pelote « et des clubmen authentiques, nombre de grisettes, et surtout, stiivant le mot de Léon Gozlan, « quantité de jetmes filles dont la joie est la profession ».

Aujourd'hui, les bals de l'Opéra ont disparu et

Ci. lioiert Datntpuj.

on essaye de ressusciter le Carnaval, grâce à des cortèges de commande. Tâche difficile ! Nous pouvons comparer par les estampes des artistes contemporains, les carnavals d'autrefois, avec nos bousculades boulevardières où l'on est asphyxié de poussière et aveuglé de confettis.

Déjà, en 1831, où pourtant le Carnaval jouissait d'un fort regain de vogue. Alfred de Musset écrivait : « ... Ce qu'il faut regretter, déplorer même, ce n'est pas tm bal, ce n'est pas l'Opéra, ce ne sont pas tous les lieux de'réjouissance publique de France, ce sont les idées qui tueront la gaîté tn France... »

Et cependant, à Nice, tmefoule bariolée et joyeuse. pourvue du masque de fil de fer échange, sur la Promenade des Anglais, ou le long de l'Avenue de la Gare, des confettis de plâtre, à la mode italienne, en l'honneur de Sa Majesté Carnaval XXI^, qui fait son entrée majestueuse au son des fanfares et avec un cortège de masques allègres et hilares.

EDor.\RD André.

Le Mouvement artistique à l'Etranger

ANGLETERRE

TL fut un temps où le « New English .\rt Club » était une puissance dans le monde artistique de Londres ; on allait à ses expositions avec l'espoir d'y trouver quelque chose de frappant, quelque chose de \ngoureux, quelque chose d 'original dans l'expression. Le Club attirait de jeunes ' artistes qui avaient du nouveau à dire ; les rêveurs enthou siastes, qui. en révolte contre les conventions académiques, cherchaient à exprimer leurs visions par des moyens tout à fait étrangers aux règles de l'art conventionnel. Mais le Club lui-même a changé tout cela ; lui même, il est devenu conventionnel, avec ses propres conventions. Maintenant, avant de visiter ses expositions, on sait que le culte de ses membres dirigeants absorbera l'effort principal, que sa puissance d'attraction sur les jeunes artistes vigoureux est évanouie, que tout ce qu'on peut attendre est une répétition de sa note ultra-impressionniste, une réédition de la bizarrerie, de la laideur, de l'inanité, qui dernièrement se sont associées avec le Club. La 37* exposition ne déçoit point cette attente ; pour la plus grande part, la réalise au contraire complètement. On se demande quelle satisfaction M. Walter Sickert peut trouver à peindre et exposer des choses telles que A Marengo, Maria Monda ou « Bonne fille » ; ou quelle curieuse contorsion de l'esprit permet à M. P. Wilson Steer de commettre de telles compositions que Tlie Bend 0/ ihe Rwer (le Détour de la rivière) ou An aiihinm Moniiitg (un Matin d'automne). Assurément la Nature, ne peut jamais offrir de semblables impressions, même à un impressionniste de profession. Comme pour nous prouver qu'il y a de sa part méchanceté à traiter ainsi la Nature dans ces paysages, M. Wilson Steer nous donne un charmant portrait d'A School Girl (une écolière). Mais ce sont MM.W. Orpen et Mark Fisher

qui délivrent l'exposition de la domination de déprimante laideur. Ils y sont aidés par un petit nombre d'autres, comme M. A. W. Rich, M. Lucien Pissaro, et M. Muirhead Bone, qui a un admirable dessin au crayon de la gare de Channg Cross (montrant le vieux toit) tableau qui a été acheté par « the National art Collections Fund » (caisse des Collections artistiques nationales) pour être présenté au British Muséum. C'est M. Orpen, toutefois, qui, pour la vigueur, s'élève là comme une tour. Il a trois peintures qui dominent tout le reste dans la galerie, et qui, dans leur puissance, font regarder avec une douce compassion, en bas, les remuants efforts des autres exposants.

Couleur et dessin, et l'art de s'en servir avec avantage, se trouvent dans les trois oeuvres.^ Woman, une femme nue, étendue sur un lit, dans un abandon lascif, est un tour de force. The reflection (le Reflet) montre peut-être plus d'habileté, mais moins de conviction. C'est la reproduction en pied d'un jeune fille vue de dos, vêtue d'une robe grise avec des parures vertes, coiffée d'un capuchon, et qui se tient devant une glace où se réfléchit la partie antérieure, nue, de sa personne. Le troisième tableau est the Eaftern gown (la robe de Pâques). Sur une conque, une jeune fille, dans une robe semi-transparente, dont l'admirable texture laisse briller, par derrière, le rose de sa chair, palpitante de vie. De la même façon que M. Orpen va vers la nature pour ses sujets, y va aussi M. Mark Fisher pour ses paj'sages. Forme, couleur, lumière et atmosphère, on est aussi sûr de les trouver dans ses tableaux que dans la Nature ; et ce sont cette entière soumission et cette fidélité à la Nature qui rendent remarquable i'œu\Te de ces deux peintres au « New English art Club ». Quant aux autres tableaux exposés, ils sont, pour un grand nombre.

une provocation directe à tontes les lois de la natnre, et de la rencontre, ce sont, à vrai dire, les tableaux qui sortent en mauvais état. L'art doit nécessairement être basé sur la nature, et si la nature est raillée, méprisée, et caricaturée, le produit cesse alors de mériter le titre d'artistique, ce n'est plus que l'invention d'esprits excentriques et irresponsables. La Hollande, quand elle est peinte par ses artistes indigènes, semble obligée de prendre l'aspect sous lequel elle a été vue par les maîtres de l'école moderne hollandaise. On la dirait un pays sans couleur, avec des cieux continuellement gris ; c'e.st ce que font ressortir encore les aquarelles de M. Gruppë aux « Fine Art Socicty's Galleries ». Son Inconûng herring boats (Arrivée de bateaux de la pêche des harengs) rappelle, avec son ciel strié de nuages, son rivage tristement sablonneux, l'œuvre de Mesdag et dans November Evening (Soir de novembre) on trouve une forte réminiscence d'Anton Mauve. C'est grande pitié qu'il en soit ainsi, car si Mesdag et Mauve ont donné à leurs tableaux cette note langoureuse, ce fut par obéissance à leurs tempéraments individuels, et la cause en fut le reflet de la nature en eux-mêmes, plutôt que le manque réel de couleur dans les sites, autour d'eu.x. M. Gruppë lui-même le prouve, quand il se permet de perdre de vue l'œuvre des maîtres reconnus de son pays, et peint ses paysages en dehors de leur influence. Il peut nous donner de brillants pâturages, et des bois à teinte automnale ; de longues étendues de fossés pittore.sques, qui. en réfléchissant le ciel bleu et le feuillage vert rappellent du moins que le soleil brille parfois, aux Pays-Bas.

Mais c'est l'artiste anglais ou américain qui voit la gaieté dont l'existence, en Hollande, est réelle. Comme pour mettre en relief ce point de vue différent des artistes étrangers, la (I Fine Art society » expose aussi une collection d'aquarelles par M. ,\. Romilly Fedden, comprenant de nombreu.x paysages hollandais. Ce sont, en brillanteséchappées. des villages au toit rouge qui, pour voir, sortent la

tête de dessous le feuillage d'un vert frais, des mouUns à vent gaiement colorés, des pay.sans et des pêcheurs, qui paraissent réellement joyeux sous leur casquette d'une blanche propreté, dans leurs vêtements bleus et bruns, et nous donnent cette sensation que les Hollandais ne sont pas toujours à broyer du noir, ainsi que voudrait nous le faire croire Josef I.sraëls. .Mais c'est dans le ciel que M. Fedden se réjouit le plus : de glorieuses étendues de bleu, avec d'admirables masses de nuages blancs ou teintés de rose. M. Fedden est aussi allé à Montreuil et Etaples. comme dernièrement tant d'autres artistes anglais, et là encore, opposition aux mornes paysages que ce pays apparemment suggère aux autres de peindre, il donne une note de couleur riante.

M. Frank Dean, aux mêmes Galeries, a montré, excessivement bien d'ailleurs, comment le brillant et la couleur de l'Orient peuvent être rendus au pastel. Dans un dessin, spécialement, la Route des Pyramides (the Road to the Pyramides) il a, on ne peut mieux, réussi à représenter l'éclat de la lumière dans ces contrées. D'autres dessins de paysages anglais prouvent que c'est en maître absolu qu'il sait se servir du pastel. Parmi ceux-ci. l'un des meilleurs était A misty Sunset (un coucher de soleil brumeux) où le mystérieu.v du site était senti dans son entier et admirablement suggéré.

La (( National Gallery » s'est dernièrement enrichie de l'addition de deux spécimens de l'Ecole française moderne — section qui jusqu'alors, dans notre collection de grand art, a été négligée. L'un est une œuvre pleine de caractère, par Diaz, Un jour d'été dans la forêt (a summei's day in the Forest ) ; et l'autre une charmante peinture, par Eugène Boudin, du Port de Trouville (the Harbour of Trouville). Ce dernier tableau a été présenté par la « National art Collections Fund » — à laquelle nous sommes déjà largement redevables pour le Velasquez Vénus et le Whi^tlrr Old Battersea Bridge (le vieu.x Pont Battersea).

ALLEMAGNE DU NORD

"W E gros événement des derniers mois dans le monde ^^ artistique de Berlin fut, avec l'exposition russe qui attira déjà à Paris l'attention générale, une exposition rétrospective : des collections de miniatures exposées à la galerie Friedmann et Weber. C'est à peine si l'art délicat et intime de la miniature s'est poursuivi jusque dans notre présent si peu favorable à l'éclosion et au succès d'un genre qui demande la tranquillité et le calme. Et pourtant en admirant les rangées d'élégantes vitrines où les heureux po.ssesseurs de remarquables collections nous présentent leurs trésors, on retournerait avec bonheur à ces vieux âges, à ces époques de modestie, de grâce et d'intimité où l'on trouvait encore le temps de peindre un délicat petit portrait, avec tant de soin et de passion que le plus petit coin et la plus petite tache se moquent de la PORTRAIT,

lorgnette et de la loupe. Cette exposition nous ramène assez loin dans l'histoire. Le xvii" siècle y dit son mot, et la dignité majestueuse de la grande peinture hollandaise se reflète dans les magnifiques et minuscules portraits tracés dans les petits cadres ronds ou carrés par lies artistes flamands de toutes les écoles. Mais c'est au xviiie siècle .seulement que l'art de la miniature atteint son apogée.

Une société pleine de grâce, de galanterie, de fidélité à l'anoitié, de goût naturel nous apparaît dans les portraits élégants et délicats de ces comtes.ses et de ces chevaliers avec leurs perruques, leurs robes à cerceaux. leurs jabots en dentelle et leurs grains de beauté.

Vers 1800. c'est surtout de Berlin que proviennent quelques pièces particulièrement belles, tandis que généralement la capitale prussienne doit céder le pas à Vienne, qui fut.

PETER (1830) surtout dans la première moitié du

GEORGES III, par C< )S\VAV

xixi; siècle la ville favorite de la miniature allemande et qui en possède encore aujourd'hui les plus belles collections. Peu de tentatives, dans cette exposition, de ressusciter l'art d'autrefois. L'époque de l'impressionisme. de la chasse à la sensation éphémère n'a rien qui puisse ranimer cette peinture correcte, délicate et familiale. Dans le petit nombre des miniaturistes qui font preuve actuellement de compréhension et de talent, notons surtout Emil Orlik, qui, pour s'être adonné longtemps à la décoration et à l'ornementation, s'est acquis un goiit très sûr pour les lignes parh.ntes, expressives, et les accords distincts de couleurs.

L'exposition des œuvres A'Albeyt Bartholomé (Galène Keller et Reimer) fait à Berlin une grosse impression. Le morceau principal en est un moulage du Monument aux Mort<;. du cimetière du Père-Lachaise. Les exposants berlinois, avec le consentement de la ville de Paris et de l'Etat, ont réussi à prendre un moulage sur l'original luimême, à le transporter à Berlin, et restituer, dans une grande salle, le monument tel q.i'il se trouve à l'extrémité delà Grande allée du Père-Lachaise.' Nous remarquons à cote un choix des oeuvres de Bartholomé" complètement inconnues jusqu'ici en .-Mlemagne; quelques-uns de ses tableaux, entre autres ceux qu'il e.xposa, élève de Bastien Lepage, au Salon de Pans, voilà quelque trente ans, et enfin quelques sculptures très récentes, où la joie des formes a chassé les inspirations du deuil et de la mort.

Deux intéressantes expositions nous content la beauté du vieux Berlin. Car Berlin fut autrefois une belle ville

PORTR.\IT, par M.ALD.\RELL.-\

Naples, vers 1830

LE PRLVCE LOUIS-FERDLNAND DE PRUSSE Portrait au pastel

avec une culture propre et une physionomie particulière. C'était au moment où la ville n'était pas encore devenue la métropole de l'Empire allemand et n'avait pas adopté encore cette rapidité américaine dans son développement, qui l'a rendue aujourd'hui si laide en la privant de tout caractère. Les deux expositions, l'une organisée par le cabinet des gravures du Nouveau-]\Iusée. l'autre par un comité particulier, renfermaient une collection considérable de gravures, datant de la fin du xviii<= siècle et des premières années du xix», c'est-à-dire de l'époque où Berlin, ville d'art, atteignait le stade le plus mûr et le plus délicat de son développement. C'étaient des maîtres modestes, ceux qui cherchaient autrefois à fi.xer l'aspect des rues et des places, à noter les types- populaires, les promeneurs, les modes, la vie de l'aristocratie et de la bourgeoisie. Mais nous reconnaissons aujourd'hui que ces artistes, dans leur minutie et leur élégance, nous ont léoué des œuvres d'un grand charme, et quelques-uns d'entre eux, de cet humble terrain, se haussent à l'art le plus élevé. Le \ieux Gottfried Schadow par exemple, le

fondateur d'un art prussien sincère et solide, un peu plat mais toujours honnête, qui fut jusque vers iSjo la conscience et l'oracle des jeunes artistes berlinois. De même Wilhe/m Reuter, le premier représentant berlinois de l'art

moderne de la lithographie ; de même Franz Krûger, le plus remarquable des devanciers de Menzel, et enfin Menzel lui-même, qui dans sa jeunesse fit de la représentation du vieux Berlin son occupation favorite.

Max Osboen".

ALLEMAGNE DU SUD

1" 'exposition d'hiver de la Sécession munichoise est ^^ d'un haut intérêt si elle n'est pas d'une folle gaieté et il s'en dégage une morale que voici : deux peintres que je ne crois pas offenser en les déclarant sans excessive réputation hors d'Allemagne, ni même en Allemagne: M. Adolf Hoelzel, en se complaisant avec une sorte de résignation sombre à des paysages désolés et aux quelques paysans farouches qui les hantent ; M. Rudolf Schramm-Zittau en se faisant avec une véritable ivresse joyeuse le spécialiste des oies, des cygnes, des canards et des volatiles de basse-cour, se témoignent infiniment meilleurs peintres et dignes d'autant de célébrité que M. Fritz von Uhde, dont voici toutes les pièces capitales prêtées par les premiers musées d'Allemagne, et qui apparaît tantôt un soiis-Bastien-Lepage, tantôt à peine l'égal de M. Eugène Burnand. Sa grande notoriété vient de deux causes. Prenant la succession puritaine de M. de Gebhart il a montré à l'Allemagne protestante une interprétation froidement convaincue et voulument anachronique des Evangiles ; et il a encore montré à l'Allemagne, au moment de son engouement pour la peinture réaliste française, un Allemand qui en savait faire de l'estimable. C'est tout. Il est inutile donc de crier au génie, au penseur, au philosophe, au théologien ; il est tout juste permis de parler de relativement bonne peinture. Et je vous assure qu'à côté non seulement des Manet, Monet et Courbet (e.xposés en ce moment chez Heinemann), mais à côté même des Hoelzel et des Schramm-Zittau, elle n'en mène pas large. Personne ne m'accusera de parti pris en faveur de la peinture française, mais il est bien certain que vous avez à Paris une bonne demi-centaine de Uhde. Les vraies gloires de la peinture allemande moderne sont à aller chercher ailleurs, là même où l'opinion française se cabre le plus ; car si vous admettez avec quelque indulgence la valeur des Liebermann et des Uhde c'est parce qu'ils vous ressemblent trop, ce qui devrait être au contraire une raison de vous méfier.

Nous avons donc revu, réunis, tous ces tableau.x gris et sans jeunesse, sans verve ni grande émotion, que nous avions vu se succéder avec une désespérante monotonie aux expositions de Munich et Vienne ; le Départ du jeune Tobie, un gamin en tablier bleu, sac au dos, s'en allant à l'école, conduit par l'ange sous la forme d'une sœur aînée et suivi par le regard attendri d'un vieil ouvrier en casquette et de sa femme, — les rois mages chevauchant par une nuit d'hiver à travers un paysage alpestre dans la direction d'une comète, — une Cène autour d'une table carrée, noyée dans la fumée d'une tabagie hollandaise, — le bon Samaritain, échappé aux albums de Caldecott en vieux gibus, arrivant dans la cour très encombrée d'une auberge de petite ville allemande — l'Ascension où un homme indifférent en chemise de nuit s'enlève d'un demi-cercle de têtes effarées et de mains jointes, etc.. etc. Et tout cela qui veut être religieu-x se dégage à peine d'une foule de tableaux de famille où des enfants quelconques, pris dans des postures et des occupations quelconques, sont traduits par une peinture quelconque, désormais boueuse (car certaines œuvres de

jeunesse sont pleines de fraîcheur), qu'il s'agisse du jour ou de la nuit, de chambres ou de plein air. Il y a surtout un arbre de Noël couvert de compactes toiles d'araignées et ces toiles d'araignées signifient les lumières... Et les robes et les tabliers de ces jeunes filles, leurs chairs, et leurs cheveux, les poils des chiens avec lesquels elles jouent, les plantes du jardin et le gravier, les barrières et les murs, tout est de la même pâte, de la même touche copieuse et fatiguée. C'est de l'ouvrage abattu sans poésie et sans esprit par un travailleur qui se croit consciencieux parce qu'il accomplit régulièrement la tâche quotidienne. C'est de la peinture de bon ouvrier, jamais de grand artiste, estimable plus par le sérieux et la conviction de l'homme qu'elle a rendu fameux, que par son charme. Encore une fois, mises à part, les œuvres du commencement de la carrière.

Aussi les volailles de M. Schramm-Zittau, malgré leur extrême multitude, apparaissent-elles au sortir de ces salles grises, où les pastiches de M. Bastien-Lepage sont seuls à receler un peu de clarté et de santé, délicieusement colorées et rustiques. Elles barbottent dans des mares; elles s'abattent sur le ruisseau du village ; elles gravissent des berges terreuses que rosit le soleil ; mais le charme est dans les beau.x tons ou les belles blancheurs de leurs plumages, les éclats subits de leurs mouvements et les ombres douillettes de leurs ailes. Nous n'avons certes pas une bien grande sympathie pour ce genre-là ; il nous est impossible de ne pas reconnaître en M. Schramm-Zittau un vrai peintre, et qui sait mettre dans ces scènes de la \'ie piaillante toute la lumière, l'ingéniosité et la saveur pittoresques qu'elles peuvent comporter.

J'ai dit que M. Hoelzel était triste ; mais il n'est pas froid. Ses pages capitales sont mornes et désenchantées ; mais leurs beaux gris amples et délicatement assortis les sauvent de l'ennui. Il en est même une qui pourrait bien être un chef-d'œuvre : Es uill Fruhliiig iverdeii... Tout est gris et boueux, le canal, les maisons de l'autrecôté.les troncs des arbres coupés par le cadre, et les deux paysanneaux grandeur nature ou presque qui allongent le pas entre toutes ces tristes verticales. Et le mot qu'ils disent : « Le printemps viendra pourtant » semble avoir été saisi à leur passage. Le gamin a encore les mains frileusement aux poches, mais la petite serre contre elle avec son livre de prières un imperceptible bouquet de primevères. Cela a toute la monotonie des dimanches après-midi et des journées grises dans la campagne pas encore reverdie, à la fonte des neiges. Les meilleurs paysages sont de Dachau dont les ciels gris et les routes tristes ont si bien fait la vision de M. Hoelzel qu'il voit Venise ou Capo d'Istia tout aussi tristement.

Exposition d'hiver, oui... où seuls détonnent les joyeux cris d'oies et les cocoricos de M. Schramm-Zittau. Et je sors riant à l'idée de cette étrange collaboration : M. Schramm- Zittau s'associant à M. de Uhde pour nouspeindre le malheur dont Tobie devint aveugle : lui traitant l'oiseau malpropre et M. l'hde le sage vieillard de « la ville et de la tribu de Nephtali •<... Hélas ! c'est encore une fois Tobie qui pâtirait.

WllLIAil RiTTER.

BELGIQUE

T I. vient de se constituer à Bruxelles deux cercles groupant graveurs, aquafortistes et illustrateurs ; et tous deux viennent d'organiser, presque simultanément, leur première exposition.

Ces deux expositions : celle des peiiitres-graveiirs et celle de V Estampe ont présenté un vif intérêt parce qu'elles ont permis de se rendre compte de l'ensemble de la production de l'art belge dans un domaine que l'on croyait peu exploré par nos artistes, depuis que les procédés mécaniques ont détrôné la gravure proprement dite. Peu de jeunes songent encore à se consacrer à l'art patient de la gravure en tailledouce. Les élèves d'.'Vuguste Danse et de Lenain, nos derniers maîtres graveurs, les jeunes qui s'appellent Duriau, Van Haelen, Dom, font de l'eau-forte, même du pastel ou de l'aquarelle. Et ils sont très rares ceux qui, comme le Montois Bernier, s'adonnent exclusivement à la gravure.

On fait, en Belgique, beaucoup d'ea,u-forte. De nombreux peintres, depuis quelques années surtout, s'amusent à reproduire par ce procédé leurs tableaux. C'est ainsi qu'.'Vlbert Ba?rtsoen a fait de son Dégel, qui appartient au musée du Luxembourg, une admirable planche.

I! existe en Belgique une société des aquafortistes, mais elle n'expose que tous les cinq ans. Et l'occasion était donc rarement offerte d'apprécier les efforts de nos artistes dans ce domaine. Cela était d'autant plus regrettable qu'il existe à côté des peintres graveurs une école liégeoise d'aquafortistes continuant, encore influencée par le souvenir, le triomphant effort de Félicien Rops, et un groupe de ^^ontois tout à fait intéressant.

Aussi les deux expositions des Peintres- graveurs et de l'Estampe ont-elles obtenu un très grand succès.

Aux Peintres-graveurs, il n'y avait qu'un nombre restreint d'exposants, pour la plupart artistes peintres notoires : Baertsoen d'abord avec son Dé^el et une série de planches évoquant, dans un style austère, les villes mortes ; Charlet, avec une grande planche reproduisant, dans toute sa puissance de couleur, le Groj^-n/jAc, l'un des plus célèbres tableaux de De Braekeleer ; Eugène Laermans avec des eaux-fortes d'un caractère ?igu, tragique comme sa peinture ; Frans Hens, le peintre anversois, qui si subtilement évoque les mouvements épiques du ciel sur l'Escaut; James Envor, montrant un grand nombre de planches, les unes étrangement satiriques, les auties imprimant à des aspects du httoral de la mer du Nord une grandeur troublante ; Mertens, avec des dessins serrés et personnels.

Puis il y avait les liégeois François Maréchal, .\rmand Rossenfosse et De Wit. Le premier, artiste volontaire puissant, de grande fécondité, exposait deu.x séries d'eaux-

fortes : dans l'une il fixe, avec une âpre pénétration, les décors et les hommes du pays de Liège, de sa banlieue indu.strielle oii passe dans l'atmosphère un souffle de dou- Icureux, d'haletant effort ; dans l'autre il évoque, avec une belle ampleur de vision, la campagne romaine. Armand Rossenfosse, avec une rare distinction dans la composition, une réelle puissance de métier, étudie la femme moderne et, dans une suite de vernis mous, d'aquatintes, illustre de façon saisissante l'effarante nouvelle de Barbey d'Aurevilly, le Rideau cramoisi.

Un seul étranger, M. Zorn, occupait toute une salle. Ses oeuvres, aujourd'hui célèbres, ont été très admirées.

.\u salon de l'Estampe, les e.xposants sont plus nombreux. On a invité plusieurs étrangers : Valloton qui a envoyé une quarantaine de ses étranges et moqueuses gravures sur bois, Ethel Mars, Storm van's Gravesande qui expose, lui aussi, une quarantaine de .ses pointes sèches, de ses paysages merveilleux de couleur tendre, d'atmosphère fluide, caressante, de métier si simple et si loyal ; et enfinBrangwyn, dont l'envoi est merveilleux : vingt grandes eaux-fortes : paysages, coins de cité, d'une vision toujours épique, peicevant en toutes choses une grandeur fantastique, leur imprimant un style formidable et les évoquant en un métier fougueux et précis donnant une impression à la fois de tumulte et de sérénité.

Parmi les Belges, le maître graveur Auguste Danse, avec 'des planches impeccables et délicates ; François Maréchal et Rossenfosse que nous avons vus d'autre part ; Henry Meunier, avec une série d'eaux-fortes savantes et très artistes, explorant l'Ardenne dans un style pathétique ; Alfred Delaunois qui expose une cinquantaine de ses portraits psychologiques, eaux-fortes et œuvres originales, d'une intense et troublante expression, dans un métier tourmenté, déroutant.

Ce qui frappe le plus dans tous les envois belges, c'est la sincérité et le travail ardemment volontaire, se gardant de l'à-peu-près et de la fantaisie sommaire. On veut, même dans ce domaine, des réalisations intégrales. M. Baeseleer dans ses marines, M. Heintz, Mlle Louise Lcmonnier dans son beau portrait d'Auguste Danse, Mlle Rolande De Heusch dans ses dessins très purs, d'une expression si hautaine, M. Flasschoen dans ses fantaisies savoureuses, M. Oleffe, Mme Louise Danse, Mme Destrée Danse, M. Mignot, M. de Iroux, M. Beanck, M. Gustave-Max Stevens, M, Dondelet, M, Van der Loo.'M. Dom, Mlle Durand, M. Ista. M. Delsa, tous s'appliquent à faire surfjir le caractère et l'émotion d'images précises et fortes.

ITALIE

T E réveil général de l'Italie, affirmé jusqu'ici surtout dans le domaine de l'industrie, semble devoir se révéler aussi de plus en plus dans les manifestations de l'intelligence, en tant que culture et en tant qu'observation scientifique et que création artistique.

Certes, nous sommes encore loin de quelque grande expression esthétique, due à un génie i.solé, créateur d'école, ou à un groupe de talents qui, liés par quelques affinités profondes, formeraient une sorte d'école. Nous sommes loin de nos grands mouvements spirituels parisiens autour

de quelques, problèmes nouveaux qui, avec l'ardeur que nos Salons d'e.xception nous révèlent périodiquement, s'efforcent en même temps vers un renouveau de la technique et de l'esthétique de notre temps. Maïs des signes certains marquent l'évolution du goilt italien, en plastique comme en nrusique. Les Salons de Venise, tous les deux ans, accueillent les dernières manifestations de l'art mondial, avec plus de sagesse et plus de bonheur que l'énorme exhibition milanaise ne le fit dernièrement. Tous les artistes de la péninsule accourent à Veni.se comme vers un temple.

où la leçon muette et solennelle des vastes groupements d'œuvres, savamment choisies, et ordonnées avec noblesse, est naturellement le dernier oracle du dieu esthétique du monde.

Les Salons de Venise ont eu jusqu'ici un grand succès. Ils ont servi, surtout, je crois, à mettre en contact direct l'âme artistique italienne avec l'âme du monde, et à briser ainsi peu à peu quelques-uns des trop nombreux moules dans lesquels elle se forgeait.

Florence, l'endormie, vient de suivre l'exemple de Venise. Florence, l'endormie n'est plus telle depuis quelque temps. Un groupe de jeunes penseurs et d'esthètes concients s'est donné la tâche de la réveiller. Florence a assisté dernièrement à des batailles de pensées, à des joutes de style, à des cycles de conférences, dont celui de l'année dernière — sur Léonard de Vinci — eut un succès retentissant. L'Association des Artistes Italiens qui naturellement, comme beaucoup d'autres associations contemporaines encore jeunes, rappelle directement des institutions analogues françaises, a inauguré son deuxième Salon annuel, ouvert, avec le même esprit de libre intelligence, aux artistes italiens comme aux artistes étrangers.

Je constate que ces affirmations de la volonté de l'Italie sinon de son esprit esthétique, coïncide avec l'institution à Rome des grands concerts orchestraux hebdomadaires, dont l'Italie était étrangement dépourvue. Consacrés à l'audition de la plus superbe musique de tous les pays, ces concerts sont sans doute destinés à former peu à peu cette culture musicale italienne, qui a été longtemps le rêve de quelques rares artistes d'élite, et dont l'absence n'est que trop évidente dans les produits divers que nous avons pu entendre depuis quelques années dans nos salles d'opéra.

Le Salon de Florence, ouvert vers la fin de 1906, marque par son succès qu'un nouveau foyer de culture a été allumé en Italie. Les artistes italiens en bénéficieront, 'il faut l'espérer, avec ardeur.

Le caractère général des œu\Tes est naturellement — comme partout, dans ce crépuscule d'une autre esthétique — d'interprétation, ou simplement de représentation de la nature. Le sentiment géOTgique, aujourd'hui, tient généralement lieu de talent créateur. Mais parmi les interprétations, il y en a de particuhèrement remarquables, soit par le sens particulier de la campagne qu'elles révèlent, soit par la signification et par la disposition des teintes découvertes et fixées par l'artiste. Les peintres de toute l'Italie ont encore apporté leurs visions colorées des beautés si diverses de chaque région.

On a pu remarquer des Ruines fleuries de IM. Giuseppe Ciardi. De M. Eduardo Dalbono, il y a des paysages chauds et lumineux, qui évoquent ce coin méditerranéen tant exalté, Xaples, où le pathétique criard du ciel, du sol, et par conséquent des habitants, empêche aux artistes les profondes et fécondes concentrations de la vie intérieure, et se montre dans un art tout fait de couleur, de joie colorée. M. Eduardo Dalbono témoigne encore une fois de cette fatalité de races dans Capri da Sorrento et Sur la route de Torre-del-Greco. Encore d'un napolitain, M. Gaetano Esposito, un paysage : Calme du soir. On s'accorde à signaler spécialement comme un des meilleurs talents de ce Salon, M. L'mberto Prencipe, qui fait de l'art élégiaque, très mélancolique, très triste même, et en même temps très doux. Cet artiste vit à Orvieto, une des villes sublimes de silence, que l'antique gloire de la vie italienne clôt dans un cercle tragique de beauté spirituelle. Il y a des ville en Ombrie, où toute i'angoisse du moyen âge semble apaisée dans une figuration plastique d'éternité silencieuse. Les pierres ont comme une forme définitive que les siècles, plus que la volonté de l'homme, leur ont^'donnée, une

GUGLIEL]MO GENUA

UN COIN DE LA VILLA BORGHÈSE (Salon de Florence 1906)

forme qui les unifie à toute la nature, tel . un élément organique créé par la nature même et que rien ne pourra jamais amoindrir. Toutes les grandes oeuvres architecturales, ont devant notre esprit ébloui cette signification d'éternité organique. Mais la différence, par exemple, entre Notre-Dame de Paris et le dôme d'Orvieto, est dans la puissance de vie esthétique toujours présente, que les pierres de Notre-Dame dégagent et qui entraîne dans un vertige d'action notre esprit, tanois que la contemplation du dôme d'Orvieto, ainsi d'ailleurs que la nature même de l'Ombrie, comme de quelques autres villes itaUennes, que M. d'Annunzio appela « les villes du silence », nous retient plongés dans l'extase, dans l'immobilité intérieure, dans une joie passive, infiniment douce. Et vraiment surtout en Ombrio, où l'âme séraphique du plus grand prolétaire de l'action, de saint François d'Assises, palpite toujours doucement, nous reconnaissons que l'angoisse du Moyen Age y est encore présente tout entière, mais apaisée dans l'éternité de ses mouvements, si harmonieux avec la nature. Nous retrouvons cet aspect de vie calme, profonde et triste, dans lesfresquesombriennes des antiques, et quelque chose de semblable, plus antique que moderne, est dans les toiles et dans les trois monotjqjes : Œuvres de mystère. Mélancolie, Clôture, de M. Umberto Prencipe. Il y a quelques œuvres intéressantes : de M. Augusto Majani : L-^rsqui l'ombre descend des montagnes ; de M. Pio Joris, une série d'aquarelles du Latium. Mais je veux signaler d'une manière toute particulière une toile étrange et forte d'un tout jeune artiste, peintre et écrivain, M. Guglielmo Genua, dont le nom est, je le crois, à retenir. Cet adolescent hardi, qui prépare des œuvres fortes, d'uns^mibolisme encore trop pathétique mais vibrant de passion et de pensée, envoie à Florence sa vision d'un coin de la villa Borghèse. Dans l'étrargeté linéaire, volontairement naïve, des arbres, dans le contraste rude entre

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