‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 165 sur 186 · XVI I · texte numérisé non relu

XVI I

le coin végétal, le sentier violemment marqué à' son origine par le grotesque d'une barrière rustique, et le coin joyeux de la lumière, il y a un aspect parfaitement cvocateur de l'âme singulière de la célèbre villa romaine. Cette villa, qui fut tour à tour domaine d'empereur, joie de princes de la Renaissance, bois sacré autour d'un des plus superbes musées du monde, est finie dans le pouvoir du monarque italien présent, qui nominalenrent en a fait cadeau au peuple de Rome, mais qui réellement en a remis le sort dans les mains profanatrices d'un conseil municipal sans goût et sans scrupules, dont le premier tort a été celui , si je ne m'abuse, de changer le nom séculaire de la villa en celui du père du roi actuel, et le dernier tort, celui d'avoir fait couper des arbres merveilleux, pour la construction d'un vague palais de l'Agriculture.

La vision de M. Guglielmo Genua nous donne la nostalgie amère de la solitude richissime de la villa profanée. Si les vœux des artistes italiens ne sont pas exaucés, si le vilain palais des agriculteurs modernes surgit là où la sottise du pouvoir le veut. M. Guglielmo Genua recherchera en vain dans quelques années dans toute la villa livrée aux bureaucrates, l'âme e.xquise et étrange de la .solitude que dans sa jeunesse il a su y découvrir et fixer dans une œuvre d'art. Ce que je trouve particulièrement intéressant dans l'œuvre du jeune peintre, c'est qu'il y est rendu d'une manière très personnelle le mystère de quantité, comme l'appelait John Ruskin. c'est-à-dire le caractère confus, indéterminé, de la vie collective du feuillage dans toute expression végétale de la nature.

Parmi les étrangers dont les œuvres figurent au Salon de Florence, sont à signaler le Cheval à l'abreuvoir de Constantin Meunier, le Faucheur de Verheiden, pour la Belgique ; Un jeune prêtre de Valence, de M. von Herkomer.

membre de la Royal .\cademy. pour l'Angleterre ; Une vieille Femme, de THollandais von der W'aay ; les Pêcheurs hollandais sur la Plage de MM. Hans von Bartels et Alexander von Wagner, de Munich ; quelques intéressants envois de MM. von Hûttenbrenner et Ludwig Freiheit, de- Vienne.

La sculpture se montre partout moins pleine de ressources que la peinture. Elle réclame beaucoup plus de force créatrice, en un mot beaucoup plus de talent que la peinture, pour individualiser un artiste, pour le séparer de la foule œuvrante et le signaler au monde spectateur comme une force .

Pour la sculpture, on peut remarquer à Florence, en dehors bien entendu de Constantin Meunier, quelques envois, de M. Francesco Jerace. de M. Giuseppe Romagnoli. de M. Romeo Pazzini.

Mémento des hommes, des choses et des publications d'akt. — Les vols d'œuvres d'art continuent à impressionner les artistes italiens qui .se demandent en vain, depuis quelques années, si l'Italie n'est pas la proie évidemment assez facile d'une bande internationale de voleurs. Jusqu'ici la région la plus ravagée était la Toscane. Mais voici que Rome, elle-même, siège du gouvernement et par conséquent de la fine fleur des policiers, vient de subir une perte certes très grave. On a emporté nuitamment une des divines tortues de la célèbre Fontaine des Tortues, qui se trouve sur la place Mattei. Ce qui semble le plus inexplicable, c'est que l'opération d'enlèvement, très difficile, et qui a dû être poursuivie pendant quelques heures, a été sans aucun doute accomplie par un voleurd'art. connaissant admirablement son métier. Comme en Toscane, tout demeure dans le mystère le plus épais.

Ricciotto Caxudo.

NORVEGE

¥ Tne preuve nouvelle de l'intérêt passionné que portent les Norvégiens aux choses de l'art, vient de nous être fournie par la discussion publique et passionnée des plans de restauration du Palais de Haakon à Bergen, qui a rempli les premières semaines de la nouvelle année.

Le palais de Haakon, situé à l'extrémité du quai des Hanséates, dans la pittoresque ville de Bergen, date du xiie siècle. C'est l'ancienne demeure du- roi Haakon Haakonsen, pendant le règne duquel Bergen devint la plus grande et la plus importante des villes norvégiennes. Construit en pierre bleuâtre, ainsi que l'admirable cathédrale de Trondhjem. le monument s'est merveilleusement conservé ; mais l'ornementation murale, le mobilier et l'aménagement intérieur ont complètement disparu. La municipalité ayant décidé d'entreprendre des travaux d'aménagement permettant d'utiliser cette demeure historique comme Heu de réunions populaires, comme salle de fêtes, de banquets et de concerts (car en dépit de la constitution de forme monarchique le peuple est bien effectivement souverain), deux projets se trouvèrent en présence, l'un de reconstitution archéologique, l'autre d'interprétation artistique.

Les promoteurs du premier projet déclarent que le sentiment de piété que la nation norvégienne doit avoir vis-à-vis des monuments de son passé exige qu'on reconstitue aussi fidèlement que possible l'état intérieur du palais, à l'époque du roi Haakon, glo'riéiix homonyme du jeune souverain actuel.

Le célèbre peintre Gerhard Munthe, créateur de l'art

décoratif norvégien moderne, par l'interprétation et l'extension des anciens procédés nationaux, a, au contraire, soumis à la municipalité de Bergen un projet de décoration essentiellement original, dont l'élément premier est une immense frise relatant les gestes du roi Haakon Haakonsen.

Immédiatement les journaux se sont emparés de la question et en ont porté les moindres éléments à la connaissance du public. Il y a eu des Munthistes et des .^ntimunthistes ; mais les premiers paraissant plus nombreux, la Société des Antiquités et la Faculté des Lettres de l'Université de Kristiania ont signé un manifeste de protestation qui a été remis an ministère de l'Intérieur.

Au point de vue purement théorique, la question est en effet d'un intérêt capital : Faut-il poser en principe que toute œuvre ancienne doit être restaurée conformément au style de son époque, ou peut-on admettre qu'un artiste génial marque ces travau.x de son cachet personnel ? Nous croyons que la première alternative est la seule bonne. Puisqu'il s'agit de restaurer, on doit, par tous les moyens po.ssibles, déterminer l'état ancien du monument et le restituer dans ses plus petits détails. On transforme ce monument en musée, en curiosité d'art et l'on poursuit lentement, sûrement, l'évocation et la reconstitution de son aménagement même.

Mais, dans le cas qui nous occupe, la question se pose tout différemment. La municipalité, tout en respectant l'architecture du palais, veut en faire un lieu de réunion conforme aux besoins sociaux modernes. Il faudra des bancs, une estrade, des appareils de chauffage et d'éclai-

GERHARD MUXTHE — fr.a.gment d'une frise décor.mive

rage, des eScaliers permettant l'évacuation rapide de la salle. Dans ces conditions, une tentative de restauration ne saurait être que partielle. Si la municipalité tient à conserver au monument la destination projetée, il nous semble qu'à cette reconstitution bâtarde et par conséquent manquée d'avance, il convient de préférer le projet qui

confie à un grand artiste le soin d'élaborer un ensemble harmonieux, à la fois soucieux des exigences pratiques, et librement évocateur de l'art médiéval contemporain du monument. Il v aura toujours plus de véritable piété artistique dans l'interprétation originale que dans la reproduction partielle et maladroite.

M.tGNTS StXXESTVEDT.

ORIENT

T» ULG.tKiE. — Popovo. — Les fouilles archéologiques ■^ entreprises depuis deux années aux environs de Popovo enrichissent journellement les Musées de la Bulgarie. On vient encore de mettre à jour une magnifique collection d'armes et d'instruments de l'âge de la pierre : couteaux et bouts de lance en silex ; marteaux, mèches à forer en pierre polie ; aiguilles, vrilles et hameçons en os. On a également trouvé des vases en argile tournés à la main, des aiguières en terre cuite, des idoles figurant des femmes, des enfants et des animaux. Parmi ces derniers, un bœuf, une chèvre et des oiseaux. Tous ces objets ont été envoyés au musée de Philippopoli.

Philippopoli. — .\ux environs du Monastère de Saint- Vratch, près de Philippopoli, une trouvaille très intéressante vient d'être faite, ayant trait à l'histoire même et à la langue bulgares. Elle consiste en une grande plaque du xve siècle portant une inscription en langue ancienne bulgare : un grand nombre d'icônes, très finement peintes et recouvertes, à la manière russe, d'argent et d'or se trouvaient à côté de cette plaque et portaient également des inscriptions en langue bulgare ancienne.

TcRQUiE. — Arab-Hissar. — Après cinq années de fouilles et d'excavations, la ville d'.\labanda. — aujourd'hui Arab-Hùssar. — presque complètement déblayée, reparaît au milieu de ses glorieuses ruines.

On sait qu'.-Mabanda fut la rivale de Sybaris. Ville fameuse de la Carie, aussi florissante par son commerce et ses arts que célèbre par la dissolution de ses mœurs, Alabanda se trouvait située tout près du Scamandre, — le Kirke Gueuzlen des Turcs. — dans les eaux duquel les

jeunes filles de l'Hellade entraient la veille de leur mariage offrir leur virginité au dieu du fleuve.

Il a fallu creuser à trois mètres au-dessous du sol actuel pour retrouver le sol de l'ancienne ville. L'enceinte, très bien conservée en certaines de ses parties, permet de se rendre un compte exact de la ville et de la ligne qu'elle décrit.

D'énormes blocs de granit monolithe ont servi à la construction des murs, flanqués de cinquante en cinquante mètres de massives tours carrées qui silhouettent dans les cieux leurs créneaux archaïques. De ces tours, presque toutes en ruines, deux seulement ont été épargnées par les siècles : elles mesurent di.x mètres de hauteur, sur sept mètres de largeur.

Dans l'enceinte de la cité : un temple, le théâtre et les thermes sont parfaitement conservés. Le temple, situé dans la partie sud, est une construction rectangulaire d'ordre ionique ; le théâtre, qui s'élève au pied de la colline de l'est, est entièrement bâti en granit et son architecture a des analogies frappantes avec le théâtre de Magnésie du Méandre : les thermes , également bâtis en granit, se trouvent au milieu de la grande plaine qui s'étend de l'est à l'ouest, dénommée autrefois la place du Marsyas, toute jonchée aujourd'hui de colonnes, de statues, de stèles et de chapiteaux.

En dehors de la ville, entre les deu.x tours de l'ouest, s'étend une immense nécropole, mise pareillement à jour, et toute pleine de sarcophages du même tj'pe, en marbre, en granit, en porphyre.

L'exhumation d'.\labanda fait le plus grand honneur au gouvernement ottoman. Elle de\.-iendra, certes, un

lieu de pèlerinage artistique, pour les touristes qui voyagent en Syrie et dans l'Asie-Mineure, lorsque, surtout, les deux lignes spéciales qu'il est question d'établir, réuniront Arab-Hissar à Beyrouth et à Aidin, l'antique Tralles.

Bagdad. — Le Musée Britannique de Londres vient de se rendre acquéreur de quelques tablettes d'inscriptions cunéiformes assyriennes, parmi lesquelles il se trouve deux documents de la plus haute importance et d'autant plus précieux qu'ils ont trait, tous les deux, à l'histoire géographique de la Babylonie. L'un est une immense mappemonde babylonienne, au milieu de laquelle Babvlone, — entourée des villes du Royaume et des autres villes des pays asiatiques connus à l'époque, — est représentée comme le centre du monde. L'autre est un plan topographique, très détaillé, de l'ancienne Reine de l'Orient, telle qu'elle devait être au temps de sa splendeur, sous le règne de Sémiramis. On y voit les quatre murs de cent vingt stades chacun, formant un carré parfait : les deux cent cinquante tourelles protégées par les fossés où l'on avait amené les eaux de l'Euphrate : le grand boulevard de soixante mètres de largeur longeant l'enceinte de la ville : les vingt-cinq rues parallèles à l'Euphrate, les vingt-cinq rues perpendiculaires, et les cent portes d'airain auxquelles ces rues aboutissaient. Les grands monuments renfermés dans l'enceinte de Babylone sont également indiqués : Le fameux temple de Baal ou tour de Babel, le Palais Occidental, le Palais Oriental et les fameux jardins suspendus établis, suivant les uns. par Sémiramis, suivant les autres, par Nabuchodonosor, par amour pour sa femme Amytis. Ce plan, qui semble dater du ix^ siècle avant l'ère chrétienne est appelé, paraît-il, à élucider différents points sur lesquels Pline, Ctésias, Strabon et Hérodote ne se trouvent guère complètement d'accord.

Salonique. — De toutes les villes de l'Orient, Salonique est, après Athènes, celle qui renferme le plus grand nombre

de monuments datant de l'antiquité et du moyen âge et présentant encore un excellent état de conservation. Parmi ces monuments, les mosquées tiennent la première place. Elles sont presque toutes d'anciennes églises byzantines transformées. Leur groupe est d'une richesse qui soutient avec avantage la comparaison même avec les anciens édifices religieux de Constantinople.

La municipalité de Salonique a décidé le nettoyage du badigeon qui recouvre en partie les mosaïques et les émaux décorant l'intérieur de la coupole de la mosquée d'Horta- Sultan-Osman, appelée communément Hortadji-Djami.

Ce monument construit environ mille ans avant l'ère chrétienne, avait été affecté par les Thessaloniciens idolâtres au culte de leur dieu Ikouménos. Dès les origines du christianisme, le temple fut converti en église par les Grecs, maîtres de la ville, qui avaient presque tous embrassé la nouvelle religion. Une coupole, ornée à l'intérieur de mosaïques et d'émaux, — qui constituent pour l'histoire de l'art byzantin un document des plus importants, — fut élevée sur le temple qui prit le nom d'église et fut consacrée à saint Georges. C'est du haut de la chaire de cette église que saint Paul, l'apôtre des Gentils, prêcha aux Thessaloniciens la foi de Jésus-Christ. Taillée tout d'une pièce en plein porphyre, cette chaire est en même temps qu'un véritable chef-d'œuvre un modèle du genre. Elle a été, vu son importance archéologique, transportée en 1904, au Musée Impérial Ottoman de Constantinople où elle se trouve présentement.

Cinquante années après la chute de Byzance. l'église de Saint-Georges fut convertie en mosquée. Elle a depuis lors gardé le nom de Hortadji-Djami, que Ghazi Sinan Pacha, maître de Thessalonique, lui donna en l'an 1492.

Il est à souhaiter qu'au « débadigeonnage » de la coupole d'Hortadji-Djami suive le « débadigeonnage » des merveilleuses mosaïques de la coupole de Sainte-Sophie de Constantinople !

Adolphe Th.^lasso.

SUÈDE

DU

jOSEPHSON — PORTRAIT JOURNALISTE SUÉDOIS REXHOLM

■C^RNÈST JosEPHSON est mort le 2J novembre. Avec lui ^^ disparaît l'une des plus remarquables personnalités du monde artistique suédois. Josephson est né à Stockholm en 1851. Il étudia en Hollande et en Italie et y exécuta une série de magistrales copies d'après Raphaël, Brouwer, Le Titien et Rembrandt. Dans son Saiil et David aux couleurs éclatantes, peint en 1878, passe la flamme du pinceau vénitien. Mais c'était son séjour à Paris qui devait être pour son art d'une importance capitale. Les impressions qu'il reçut de Manet furent décisives.

Vers 1880, Josephson exposa aux Salons les portraits de deux de ses camarades, les artistes Skanberg et AUan Osterlind, et celui du journaliste G. Renholm, 1881. L'influence de Manet s'y fait sentir, surtout dans le dernier. Un chroniqueur à la Gazette des Beaux- Ai ts comble Josephson d'éloges. Il créa maintenant une série glorieuse de tableaux qui resteront dans notre art.

L'année 1885 fut d'une grande importance pour l'art suédois. Sous l'influence de l'art moderne français, les jeunes artistes rompirent complètement avec l'Académie, refusèrent ses récompenses, ne voulurent plus prendre part à ses expositions ni rechercher ses places de professeur. Josephson, qui avait une forte tendance à l'opposition, fut l'âme de ce mouvement anti-académique: A l'e.xposition de cette année-là, nommée Exposition des Opposants, parurent des toiles de Cari Larsson, Anders Zorn, Karl Nordstrom et Ernest Josephson, toutes signatures qui devaient jouir d'un bon renom partout où l'on aime un

art personnel et vigoureux. Ernest Josephson exposait son Sirômkarlen (Le Génie du Torrent) reproduit ci-contre tableau où d'une manière toute nouvelle il rend la douloureuse lutte que l'artiste se livre pour exprimer son rêve. n Le Génie du Torrent », en suédois Stromkarlen. est une divinité fluviale encore aujourd'hui vivante dans l'miagination populaire Scandinave. Josephson nous le montre en pleine lumière jouant sur un violon d'or ses soupirs et son desespoir. Le public ne vit même pas la merveilleuse beauté des couleurs, une symphonie en blanc, bleu et or. Le tableau fut refusé au Salon de Paris, comme tant d'autres envois de Fantin-Latour. de Whistler. de ilanet.

Le Prince Eugène dont l'âme d'artiste au talent si personnel et si riche travaille énergiquement pour la cause de l'art suédois, acheta le tableau en 1893 et l'offrit au Musée National. On le refusa ; ce qu'à Paris on n'avait pas osé faire pour l'Olympia de Manet, on l'osa ici. Des tableaux exécutés dans les premières années qui suivirent 18.S0, années si significatives pour notre art. le plus important n'appartient pas à notre musée ; enclavé dans un mur blanc, il décore l'une des demeures d'artiste les plus distinguées de l'Europe, celle du Prince Eugène \'aldemarsudde, située à l'entrée du port de Stockholm. De toutes les excellentes productions d'Ernest Josephson, cette image est ce qu'il a fait de mieux. Il y a mis aussi le meilleur de son âme.

Puis le malheur \int : une maladie mentale brisa cet homme robuste, joyeu.x, actif, et lui rendit tout travail impossible pendant les vingt années qu'il avait encore à vivre. Il exécuta des dessins où certains détails sont bien d'une main géniale et dévoilent au plus profond de notre être des secrets qui nous font frissonner ; tel Maupa.ssant nous laissant entrevoir dans Le Horla la logique du fou. L'intelligence des proportions avait disparu. Les cordes

JOSEPHSON" — STRU.MKARLEN

du violon tendues outre mesure s'étaient brisées mais après que l'instrument eût exprimé les chants les plus harmonieux.

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