‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 18 sur 186 · L.-^ SAINTE Tableau par · texte numérisé non relu

L.-^ SAINTE Tableau par

quefois simultanément jieintre. statuaire, architecte, décorateur, ingénieur même, car dans sa fièvre créatrice il ne reculait devant aucun effort, il a laissé le plus divers des bagages et cependant, il n'est guère connu en France que par ses grosses pièces du Louvre et par ses cariatides de Toulon. De pareils travaii.x suffisent, il est vrai, à assurer à leur auteur une éternelle gloire ; aussi certains

trouveront-ils qu'il n'était aucunement besoin de mettre en lumière des ouvrages à la révélation desquels la mémoire du maître ne peut emprunter plus de grandeur. Cette opinion n'est pas la nôtre.

Nous estimons au contraire que les plus fugitives productions des hommes que la postérité a consacrés doivent, comme les plus grandioses, être soumises au libre examen de la foule, car il n'est rien qui aide mieux à les comprendre et souvent à les aimer.

Puget, qui s'était dès l'enfance initié à la sculpture du bois dans l'arsenal des galeries de Marseille, fut à son adolescence et pendant une dizaine d'années, presqu'exclusivement peintre.

A Toulon, où il s'était fixé après avoir été à Rome l'élève fa^'ori du Cortone, on n'aurait jias alors songé à le charger de tirer du marbre quelque vivante effigie ; on savait qu'il avait été en Italie un collaborateur estimé de son maître et la vogue de celui-ci n'étant pas ignorée en Provence, on demandait au jeime homme de vastes toiles où quelque chose de l'enseignement d'un aussi réputé patron se révélerait. De cette période de début datent le Salvator Micndi et les Baptêmes exécutés pour la cathédrale de Marseille et aujourd'hui au Musée de Long-

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champ, le Saint Félix de Cantalice et V Annonciation qu'il peignit à Toulon, le premier pour les Capucins, le second pour les Dominicains de cette ville ; l'autre Annonciation et la Visitation qui lui avaient été demandées pour le séminaire d'Aix et vraisemblablement cette belle Sainte Famille, appartenant aujourd'hui à ^I. le marquis de Saporta, où Puget, marie et père depuis peu. devait fixer d'une aussi émouvante façon les traits de Paule Boulete, son épouse, et que nous avons eu la joie d'obtenir pour notre Exposition d'art provençal. Evidemment ces peintures, pias plus qu'une vingtaine d'autres dont nous connaissons l'existence mais qu'il serait trop long de citer ici, sont loin d'atteindre à l'imposante grandeur de ses conceptions sculpturales, mais elle ont encore un puissant intérêt car elles se relient étroitement à celles de ses œu\Tes plus lointaines où, dans l'interprétation de la grâce féminine, il devait révéler la tendresse passionnée de son cœur.

On ne lui prête pas d'œuvre plus ancienne en

statuaire que cet admirable portique de l'Hôtel de \'ille où, soudain, devait se découvrir tout son génie. Mais dès qu'il eut ainsi mis au jour le magistral jioème de pierre qui de\-ait le hausser au rang des premiers, la richesse d'inspiration qu'il reprenait en lui déborda. Pour le château de \'aux, où l'avait appelé Fouquet, il fit un groupe disparu représentant Janus et la Terre et ce colosszl Hercule terrassant l'hydre de Lerne, retrouvé dans les champs, i! y a quelque vingt ans, au milieu de la campagne normande, et dont le Musée de Rouen nous garde désormais la précieuse reconstitution. A Carrare, où la disgrâce de Fouquet le surprit, il ébaucha et acheva cet autre Hercule, aujourd'hui au Louvre et que nos meilleurs sculpteiu's affirment d'une solidité et d'une souplesse d'exécution incomparables. A Gênes, où la considération et la faveur des grands ne lui furent jamais marchandées, on le vit en quelques années composer et exécuter ces deux morceau.x de haute allure: le Saint Ambroise et le Saint Sébastien qui ornent encore l'église

Sainte-Marie de Carignan, la Conception de la Vierge Marie de l'Albergo dei Poveri, la Vierge d'un si calme et d'un si délicat sentiment de l'oratoire Saint-Philippe de Neri, le maître-autel de l'église desThéatins où il enchâsse dans des marbres précieux des figures de bronze doré de l'effet le plus riche, et diverses œuvres d'importance plus menue. Et encore ne parlons-nous ici que de celles de ses créations dont il est possible de sui\re les traces, négligeant les autres, que les historiens du temps attestèrent, mais que nous n'avons pu retrouver.

On sait comment, rappelé en France parce qu'il fallait à la tête des ateliers du port de Toulon un homme de mérite, capable de diriger les diverses équipes d'ouvriers qui devaient faire éclater sur les mers la magnificence de Louis XIV en assurant une fastueuse décoration des vaisseaux, le grand Provençal abandonna Gènes où la Fortune lui souriait , pour réintégrer Toulon , sa ville adoptive.

Un champ nouveau s'offrait au créateur infatigable, dont le cerveau, toujours en éveil, s'exaltait.

Puget s'y précipita avec son impétuosité habituelle. L'arsenal lui ])arut comme un nouveau foyer de gloire, où son imagination bouillonnante trouverait à s'employer mieux encore. Il se proposait bien de produire, mais pendant des mois il ne lui fut possible que d'inventer. Les esquisses, les croquis, les dessins achevés qu'il fit alors furent sans nombre. « Maître entretenu de la marine au port de Toulon «, il devait fournir les modèles de toutes ces poupes qui donnaient aux navires français l'allure de vastes palais flottants, mais il ne bornait pas son labeur à cette

MILOX DE CROTONE

contribution. Il entendait encore que rien ne se construisît dans l'arsenal qui n'ait été projeté par lui. Il rêvait dans le même temps d'embsllissements magnifiques pour Marseille, sa ville natale, et trouvait le loisir de concevoir et de diriger l'édification, à Aix, des superbes hôtels qui font encore aujourd'hui l'orgueil de cette fière et noble cité. Après avoir été peintre, après avoir été sculpteur, Puget

s'affirmait encore architecte. Mais son amour du marbre couvait en lui et lentement préparait cette gerbe de chefsd'œuvre qui devait bientôt jaillir en formidables étincelles :

le Milan, le Persée.

le Diogène et jusqu'à cette Pcsie de Milan où, malgré ses erreurs, le maître a su circonscrire tant d'émotion et de beauté.

On le voit, l'œuvre de Puget témoigne d'une variété de dons surprenante. La forte éducation qu'il avait su se faire ne fut évidemment pas sans aider au développement des multiples aptitudes qu'il put y montrer.

Mais mieux que chez ses aînés, c'est dans les profondeurs du drame humain, où son âme hautaine se plaisait à descendre, que Puget puisa sa grandeur. Tant dans les cabinets d'amateurs que dans les collections publiques nous avons pu retrouver plus de cent dessins exécutés par lui en vue d'ouvrages de genre si différents qu'on se refuserait, si la preuve n'en était faite, à les croire du même homme. Presque toujours pourtant une particularité les apparente : l'auteur n'a pu s'empêcher de les signer de quelque silhouette d'homme en action. Un projet d'architecture, un plan géométral, une vue de mer, un motif décoratif ne serait pour lui qu'inachevé s'il n'y insinuait

Musée du Loïivre.

quelque personnage ou quelque groupe dont l'ensemble de !a composition s'anime. Cette préoccupation constante donne à toute cette partie si peu connue de la production de l'illustre artiste une. singulière chaleur. L'extraordinaire fécondité de l'imagination, la facilité prodigieuse du rendu et cet amour forcené de la vie dont l'œuvre de Puget s'illumine, s'y accusent aussi nettement que dans les blocs où il sut se' tailler ime impéi issable gloire.

Celui qui dans sa fameuse lettre à Louvois disait en parlant du marbre : « Je nage quand j'y travaille », n'était pas moins à son aise qu'il le tire-ligne ou les pinceaux.Comme Michel- Ange, dont ses contemporains se plaisaient à le rapprocher, comme Léonard de Vinci, ce fut un encyclopédiste et sa vie de travail obstiné restera comme le plus bel exemple que l'on puisse donner aux artisans futurs.

Marseille aura donc sagement agi en se montrant tière d'un fils qui lui fit si grandement honneur.

Parallèlement à l 'édifice érigé aujourd'hui, un autre monument à la gloire du maître se prépai'e et se poursuit encore dans sa viUe natale.

et cette fois c'est le statuaire lui-même qui en fournira tous les matériaux. Depuis

.t7i(i'--e itu Louife.

P. PUGET — DESSI.N-

eût en mains l'ébauchoir.

iSgg. le conservateur du Musée s'est donné pour tâche de placer sous les veux du public l'ceuvre entier de Puget. En groupant dans une vaste salle du Palais de Longchamp tout ce que la ville possédait déjà de lui en œuvres originales, ainsi qu'en moulages et jihotographies, on entendait adresser à ses admirateurs un appel qui ne devait pas rester vain L'espoir, alors conçu, n'a pas été trompé. Des dons sont venus nourrir l'ensemble qui, faute de ressources sérieuses, n'avait pu être ébauché, et le dernier d'entre eu.x — dont l'honneur revient à un Marseillais aussi éclairé que généreux, ^I. Emile Ricard — lui a donc récemment valu l'appoint de quarante-sept ouvrages dus pour la plujjart à Puget luimême et relevant des genres les plus divers.

De sorte qu'il est dès maintenant permis de considérer comme probable pour un plus prochain avenir, l'entier achèvement de l'ieuvreentreprise.

Ce jour-là, Marseille aura fait à l'égard de son glorieux enfant tout son devoir. Accorder à un grand homme les honneurs du marbre est méritoire. Mais le glorifier dans son œuvre ne l'est pas moins . On devra tenir compte aux concitoyens de Puget de l'avoir compris.

nichés Giruuiloii.

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