‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 19 sur 186 · LAVERY — ON THE CLIFFS · texte numérisé non relu

LAVERY — ON THE CLIFFS

Le Mois Artistique

LE 5AL0N D'flUCOMNt:

MALGRÉ le peu de confort de la première exposition dans les sous-sols du Petit Palais, malgré la température plutôt fraîche des suivantes, malgré les discussions et les coups de canne de l'année dernière, ce troisième Salon a désormais ses lettres de grande naturalisation parisienne ; certes des bourgeois s'ahurissent encore dans la « salle des fauves »; des ironistes — sans se soucier de la définition lapidaire de Victor Hugo — continuent de lancer leurs traits émoussés; quelques critiques attardés et rétrogi-ades veulent, par flagornerie ou habitude, être les champions de l'Institut, mais ce sont là les dénigreurs accoutumés et nécessaires clamant derrière le char du triomphateur ; la réelle valeur d'une œuvre se prouve par l'énergie des discussions qu'elle soulève, l'indifférence apparaît une négation, tous les gi'ands maîtres comme tous les grands mouvements artistiques ont été contestés, honnis, vihpendés, qu'on regarde l'avers de la médaille d'honneur de Corot, qu'on lise les pages consacrées jadis à Puvis de Chavannes, sans compter les injures lancées à Delacroix, et le mépris infligé au xviii<^ siècle, etc. etc. ; on ne

peut véritablement escompter le jugement de la postérité, fait de contradiction, de remords, de réparations, mais une parole prophétique s'impose : « La vérité est en marche. »

En cette saison de l'année où la nature commence, sous les derniers soleils, son engourdissement habituel, où les arbres se mordorent mélancoliquement des feuilles qui vont s'écheveler à la bise, c'est, par antithèse, une poussée vigoureuse de sève que nous montre le Salon d'Automne; il s'y révèle une ardeur de jeunesse, une audace outrancière, une volonté têtue, et les exagérations y sont le plus souvent une gourme bienfaisante dont on ne se souviendra plus lorsque la bonne santé se sera affirmée dans la maturité de l'âge.

A la Société nationale, on n'éprouve aucune surprise, on ne subit aucun attrait spécial : les dissidents de i8go se sont assagis dans une production monotonement semblable, chacun continue sa manière, d'aucuns leur commerce, les formules sont connues et se répètent. Aux Artistes français c'est le déballage des banalités historiques ou ppisodiques, toute la friperie des loques à

modèle, l'enseignement de l'Ecole et des Académies privées- les professeurs et les élèves exposent leur travail de l'année, ceux-là distribuent des récompenses à ceux-ci, et les individualités sont rares parmi la multitude du catalogue. Au Salon d'Automne on a la joie d'être à travers la mêlée, en pleine bataille, les soldats jeunes, ardents, intrépides, combattent de leur mieux, et les patrons dont ils s'autorisent ont, eux aussi, bataillé ferme autrefois ; parmi ces nouveaux venus, il-j' a des espérances pour plus tard, des noms chaque année s'ancrent davantage dans la mémoire et pour les historiens de l'avenir, ce catalogue colorié par Abel Truchet de pots de fleurs empruntes à Béjot, devra être consulté.

Pour qui ignorerait encore la très saine orientation de ce Salon, les expositions

rétrospectives qu'on 3' installe chaque fois seraient im indice suffisant; après Vianet, Courbet et Gauguin; le rude Franc-Comtois a été célébré ici-même par Gustave Geffro}-, on peut regretter que les œuvres importantes n'aient pas été prêtées pour la circonstance, qu'elles ne se soient pas groupées autour de cet Enterrement d^Ornans que les conservateurs du Louvre n'apprécient pas assez pour le bien placer ; les échantillons que l'on a réunis suffisent néanmoins à rappeler que celui-là, avec son réalisme intransigeant, avec sa palette foncée, avec sa brosse puissante, Delacroix sombre, fut un grand artiste maintenant hors des polémiques, des jalousies, des rancunes ; sa maîtrise ne fait aucun doute, et sa robustesse demeure admirable. Gauguin est plus compliqué, paysagiste de Bretagne transplanté à

Page 1