‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 42 sur 186 · COUCHER DE SOLEIL EN BRETAGNE (POINTE DL' R.\Z · texte numérisé non relu

COUCHER DE SOLEIL EN BRETAGNE (POINTE DL' R.\Z

Un aquarelliste : Gaston Prunier

A>ELui qui s'abandonne à son indolence ne veut ^^ voir en chaque endroit de l'univers que lassitude et vanité, mais celui, qu'anime la volonté de vivre, découvre dans chaque défaite l'occasion d'une nouvelle tentative. Ainsi naît en soi ce sentiment douloureux, consolateur et grave, qu'on peut appeler le sentiment de l'effort. N'y a-t-il pas, en effet, une tragique amertume à songer que nous sommes assurés de ne point découvrir le sens du mystère oii nous nous débattons : mais n'y a-t-il pas aussi une irrécusable grandeur dans l'obstination que celte assurance ne parvient pas à décourager.

Ceux qu'émut un moment le sentiment de l'effort en subissent à tout jamais le pouvoir obsédant et singulier: chaque événement, chaque objet leur apparaît comme un carrefour de forces et chaque harmonie leur semble le furtif repos d'un effort qui va se transformer à nouveau. Gaston Prunier est de ceux-là.

Tout son œuvre respire une inaltérable confiance dans l'apaisement par l'effort: on perçoit en lui cette amère gravité que communique aux plus courageux l'expérience des désillusions et des échecs : mais on sent que rien ne saurait le convaincre de l'inutilité d'agir.

Il aime l'effort, non point tant pour ce qu'il produit d'immédiat ou de lointain, que pour sa beauté propre. Il sent que s'efforcer, c'est le moyen donné à l'homme de se prouver à soi-même. Nul n'est maître des résultats, nul ne conduit les événements, nul ne sait absolument ce qu'engendreront ses tentatives, mais s'efforcer ne dépend que de soi : l'effort, c'est dans le domaine physique, l'équivalent de l'inspiration dans le domaine moral. C'est une force oscillante, belle de tout ce vers quoi elle tend, douloureuse de tout ce qui la retient, attestant l'insuffisance du jiassé en même temps que le désir de l'avenir.

Par l'effort s'affirme la né:essité d'évolution de chaque chose, et par lui chaque aspect n'est que le moment d'une évolution : c'est ce qui se dégage de la moindre aquarelle de Gaston Prunier.

Ce qui l'attire, ce sont les chantiers de construction, ce sont les quais où les charbonniers amoncellent les masses noires de la houille, ce sont les démolitions, ce sont les falaises de Normandie ou de Bretagne : c'est surtout dans cette série des Démolitions que s'affirment le caractère de l'artiste et sa pensée propre. D'autres se sont attachés à tra-

L ETANG DES ALCUILS

duire la tristesse des ruines, et cet aspect d'éternité que prennent les choses qui ne semblent plus participer à la vie. Ce qui stagne et s'immobilise ne convient pas à la nature de cet artiste. Il y a, entre des ruines et des démolitions, tout ce qui sépare la mort de l'évolution. Ce qu'il voit dans ces aspects, ce ne sont pas tant les vestiges de splendeurs passées que l'effort présent préparant les monuments de l'avenir.

Chaque spectacle ainsi lui est prétexte à confirmer la loi de transformation de l'énergie.

La propre vie de l'artiste illustre d'un semblable exemple d'enthousiasme et de volonté cette œuvre vigoureuse. v

Elève, au Havre, de Ch.

Lhuillier.il était venu à Paris en 1887, pourvu d'une pension dont la moitié seulement lui fut servie par sa ville natale, puis supprimée au bout d'un an eu égard à son échec aux Beaux-Arts.

N'ayant ni les moyens ni les connaissances nécessaires, il ne pouvait songer à vivre alors de sa peinture. Il fit de la décoration, puis entra dans une compagnie d'assurances, gardant cette foi qui lui faisait employer le moindre instant de liberté à accroître

ses connaissances picturales.

Il put enfin obtenir la décoration de l'église de Saint- Palais (Basses -Pyrénées), d'où il ne revint à Paris que quatre ans après, en 1898, pour gagner bientôt la Bretagne.

Ainsi, pendant onze années, eut-il à peine le temps de peindre pour lui-même, cependant qu'il devait être son propre éducateur. II semble que la contrariété du sort n'ait été que plus propre à accroître et fortifier son obstinée méditation, et à lui d é c o u V r i r silencieusement son puissant et discret caractère.

Les œuvres, ainsi lentement élaborées dans le mystère douloureux des hésitations quotidiennes, portent inévitablement l'impression d'un caractère de beauté grave et de conscience profonde.

Gaston Prunier fut au premier abord moins séduit par les lignes et les couleurs que par ce qu'on pourrait appeler le caractère des volumes. Derrière les masses puissantes de la matière, il veut dégager l'émotion dont elles peuvent être le prétexte.

Dès sa jeunesse, les falaises du Havre tentèrent son crayon, puis vers 1887, certains coins de Paris

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