USINE A AUBERVILLIERS
l'attirèrent, Trocadéro, Luxemliourg : déjà l'on sentait l'artiste soucieux des réalités morales au delà des apparences matérielles.
C'est de son voyage en Bretagne, en 1898, que date la franche éclosion de son talent : là vraiment, il prit conscience de lui-même et Ploumanach fut le premier miroir lucide de son inquiétude
Le caractère puissant de ces masses granitiques l'obséda en même temps que le charmait la flore merveilleuse des reflets solaires, jaillie aux mille facettes de l'émeraude mobile de la mer bretonne. Il aima surtout les lieux désolés et sauvages où l'homme, près de la rumeur de l'Océan, se sent plus près aussi de la matière universelle et lui prête une sensibilité humaine.
Sa pensée trouvait là un aliment à sa gravité, en même temps que le peintre jouissait des colorations chaudes et franches des roches et de la mer, et ce furent là les prodromes d'une œuvre dont on put considérer, en janvier 1905, à la galerie Serrurier, un ensemble qui classa dès lors G. Prunier parmi les premiers aquarellistes de ce temps (i).
Cet ensemble comprenait des aquarelles composées de 1888 à 1904 : démolitions, glaisières de Vanves, aspects de l'Exposition de 1900, fortifications, chantiers de construction ; paj-sages de Bretagne, du Havre et des P^Ténées. Il était donc
(i) .-auparavant G. Prunier avait exposé chez Biiig en avril 1899. les premières aquarelles de iJreiagHt', quelques vues de Mazas et de l'anves ; une seconde e.>;position d'ceuvres plus récentes eut lieu au début de 1902 chez Silbt-rberg. G. Prunier fait partie de la Société internationale d'-\quarellistes.
loisible d'y démêler l'évolution du peintre durant ces seize années. Peu à peu le dessin solide et précis s'élargit, abandonne le détail pour ne plus conserver que les lignes caractéristiques de la composition, la synthèse essentielle, et toute la construction s'établit à l'aide d'une ligne qui serpente, s'entrecroise, s'affine ou s'affirme comme la caresse d'une pensée sereine qui enveloppe les choses. En même temps, dans cette suite d'aquarelles, les tons s'élèvent progressivement et la coloration gagne peu à peu une fraîcheur plus grande due à une scrupuleuse préparation.
Ayant nettement établi la construction de son paysage, il indique par des lavis différemment teintés les trois ou quatre tonalités générales des diverses parties de sa composition, et sur cette préparation met au point son aquarelle, obtenant ainsi des vibrations et des transparences profondes et tout à fait personnelles.
La nouvelle série de Bretagne (1903) et les études des Pyrénées surtout demeurent des ensembles de \-isions tout imprégnées d'un lyrisme contenu et profondément pénétrant.
Ainsi il a su donner à un moyen d'expression qu s'était restreint (i) malgré les grands exemples admirables des Bonington et des Jongkind, une nouvelle étendue. Ce qu'Auguste Lepère a de nos jours fait pour le bois, Gaston Prunier l'a fait pour l'aquarelle. Il semble que l'un et l'autre aient trouvé presque aussitôt, par une secrète impulsion de leur instinct, le mode expressif le plus propre à leur nature.
Chacune des pages de l'ceuvre déjà considérable de Gaston Prunier est un motif de méditation. Il en est de vivantes, de joyeuses et de colorées, il en est de sauvages, de désolées et de sinistres, il en est surtout dont on se souvient comme d'heures vécues par soi-même en de semblables paysages, avec plus d'émotion peut-être que si l'on en eût contemplé les prétextes réels.
Cl. DemuuUii.
G. Jean Aubry.
:i Gaston Prunier a montré dans divers Salons avec quel charme il sait utiliser pour s'exprimer le pastel et la peinture, mais comment se défendre malgré tout de préférer ses aquarelles?