PORTAIL
C'est le peintre de la cour, non pas comme Van Loo, Belle, Toque ou Xattier, d'une cour poudrée, ornée, guindée, revêtue de ses plus beaux habits d'apparat, mais d'une cour surprise dans son déshabillé et dans son intimité. Tandis que les sanguines de Watteau, de Lancret, ou de Pater représentent généralement les personnages de la comédie italienne, celles de Portail, qui sont non moins admirables par l'aisance et le brio, immortalisent les marquis et les marquises de Versailles.
ETUDE
de la cour de Louis XV, observés dans leurs attitudes les plus vivantes et les plus réelles, alors qu'ils ne posaient pas. Les innombrables feuilles où s'inscrit en contours déliés et légers à l'extrême le crayon merveilleux du maître, voilà certes le répertoire le plus complet et le plus vivant, le plus séduisant, de la cour de Louis XV.
C'est que cet artiste eut — chose fort rare en ce temps-là — la fortune de vivre toujours au milieu de ses modèles, et de partager leur vie. Son origine était pourtant modeste entre toutes. I! était né à Brest vers 1694 d'une famille bourgeoise, et si nous ne savons rien sur ses débuts et sa vocation, du moins quelques dessins de la collection de Chennevières nous apprennent qu'il dessinait dans sa jeunesse des paysages et des sites de sa province. Portail était alors architecte, et il aurait vraisemblablement végété longtemps en Bretagne, si le ministre Orry ne l'avait appelé à Versailles pour occuper un modeste emploi dans ses bureaux, emploi que Portail avait sollicité, grâce à une protection que nous ignorons.
Dès lors. Portail sort de l'obscurité, les principaux détails de sa vie de fonctionnaire nous sont d'ailleurs connus grâce à un document découvert par M. F. Engerand dans les Archives Nationales, et résumé par M. de Chennevières dans la Gazette des Beaux-Arts. Ceci nous explique comment et pourquoi le petit architecte breton, perdu dans sa province quelques années auparavant, put quitter ses humbles modèles rustiques pour dessiner tout à loisir les courtisans de l'Œil de Bœuf ou des petits levers.
Dans ce placet. Portail énumère lui-même avec quelque complaisance ses états de service et il nous conte qu'en arrivante Versailles il obtint que M. Orry lui donnât la place de dessinateur du Roi, « lui faisant espérer un état heureux ». Il devint en effet l'homme de confiance de la Surintendance, allant tantôt dans les châteaux royaux ou des églises faire des devis de réparations, tantôt donnant son avis sur des menues besognes du palais de Versailles, pour devenir enfin, tout en continuant à vi\Te dans l'intimité des grands, garde des tableaux du Roi. « M. Orry, écrit-il, me donna cette place, et il joignit à la garde des tableaux la direction des ouvra-
'^aSi^Si-
LA LISECSE
ges de peinture, sculpture et dorure, qui se font dans les cabinets de Sa Majesté à Versailles. » Il touchait ainsi i 500 livres comme gardien des tableaux et I 600 livres comme dessinateur.
Portail était en même temps chargé de surveiller l'atelier des copistes, et par cela-même se trouvait continuellement au palais, quoique sa maison particulière fût située rue du Vieux- \'ersailles. Très peu d'années plus tard, vers 1743, il reçut l'ordre de commencer l'niventaire des collections royales, travail interromjiu par le nouveau directeur des bâtiments. Coypel et Lépicié qui en avaient été charges disparurent bientôt, et si Portail ne le reprit pas, quelques lignes des Mémoires de Marmontel nous p)rouvent du moins qu'il ne se désintéressait pas des collections : « A Versailles, au-dessous de mon logement de la surintendance, étaient les tableaux du roi. C'était, dans mes délassements, ma promenade du matin ; \'y passais des heures entières avec le bonhomme Portail, digne gardien de ce trésor, à causer avec lui sur le génie et la manière des différentes écoles d'Italie et sur le caractère distinctif des gi'ands peintres. )■
Ses fonctions administratives n'absorbaient pas assez Portail pour l'empêcher de se livrer à la peiniure de fleurs qu'il avait pratiquée dans sa prime jeunesse; il exposait également aux Salons des tableaux de genre et des paysages loués par les
connaisseurs et les artistes. Mais là où Portail est \raiment giand, c'est dans le dessin à la sanguine. .\dmirable moisson que ces délicates feuilles légères it frêles à peine effleurées par le crayon qu'il maniait avec une si parfaite aisance I « Portail, écrit M. de Chennevières. était le mieux placé pour voir it crayonner. De là cette série de sanguines consacrées la plujiart aux silhouettes les plus diverses de Versailles. Xi Lancret, ni Pater n'auraient mieux fait ; leur fantaisie, leurs arrangements n'auraient atteint ni la simplicité de réel, ni la vérité \ive de la vision de Portail, et si Watteau eût assez \écu [lour le connaître, il l'aurait nommé son correspondant de cour. Epoque deux fois heureuse, où la réahté, non contente d'être une féerie des yeux, ' lépassait encore le rêve lui-même ! Et plus Portail suivait franchement les données du vrai, plus il dessinait des personnages de plein rêve. Sans avoir toujours le délié de facture des deux élèves de Watteau, il procède par traits de crayon ingénieux et gras, avec des reprises plus cernées au visage, s'il lui plait de préciser. Rarement y met-il de l'accentuation de main : il agit à fleur de papier. »
L'un des charmes de Portail, c'est en même temps que la gi"âce, l'esprit. Sans nuire jamais en rien au côté décoratif et à l'harmonie de ses charmants dessins, il sait admirablement souligner et nous faire remarquer telle ou telle particularité de son modèle. Ce gentilhomme qui fait la roue, n'est-ce j)oint le type accomjili de l'homme de cour musqué,
Miisie tin Loit'-rr