‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 45 sur 186 · PORTAIL — PORTRAIT DE JEUNE FEMME · texte numérisé non relu

PORTAIL — PORTRAIT DE JEUNE FEMME

hautain, infatué de sa personne ? Portail nous montre combien son personnage a de grâce, d'élégance, de savoir vivre suprême, mais il ne nous cache pas qu'il y a bien peu de cervelle dans cette jolie tête.

Portail affectionne les musiciens, sans cesse il se plaît à représenter quelque scène charmante de musique de chambre. Son célèbre Duo soutient la comparaison avec les plus beaux dessins de son siècle, fussent-ils de Moreau le Jeune ou de Debucourt.

Quel abandon délicieux dans cette tête de jeune fille, légèrement penchée, dont les mains se posent avec tant de souplesse sur le clavecin, tandis que son partenaire se penche vers elle pour tourner la page !

C'est par un hasard presque miraculeux que ces feuilles si frêles ont survécu, car Portail les dessinait pour le plaisir de ses yeux, et sans leur attri buer grande importance. Dès iSii, beaucoup de ces sanguines provenant de la collection d'Augustin de Silvestre, maître à dessiner desenfants de France, furent répandues dans le gi'and public. Et malgré la défaveur qui s'attacha aux productions du xvin<^ siècle et jusqu'à ce que les Goncourt eussent remis en honneur ces admirables maîtres, Portail conserva toujours des amoureux qui collectionnaient ses dessins, tout au moins au point de vue documentaire.

Feuilletez-les avec amour, car c'est toute l'âme, la beauté et la vie de la cour de Louis XV qui palpitent dans ces pages délicates !

Henri Fr.\\tz.

Le Mois Artistique

Exposition Cecil Aldin et Lanxe Th.\cker.\y : (Galeries Georges Petit). — Ce ne sont pas des caricaturistes, ce qui souventes fois signifie déformateurs, mais des humoristes dont la finesse de crayon ou de pinceau égale la finesse d'esprit ; de leur ingéniosité d'observation très personnelle ils ne descendent pas à la charge, laissent aux êtres, hommes ou chiens, leur aspect normal, mais impliquent à la phj-sionomie, aux attitudes, aux gestes, des expressions finement drolatiques, leur sourire critique joliment, leur verve côtoie la réalité.

A nous qui nous sommes amusés pendant si longtemps des images d'Epinal et de leurs colorations naïves, il a fallu bientôt plus d'esthétique, et les estampes anglaises de sport retinrent notre attention avec leur entrain spécial, leurs scènes comiques, leurs teintes de lavis éclatant ; de même que dans les affiches de Jules Chéret, des critiques avertis dénoncèrent un art véritable, y virent autre chose que des placards raccrocheurs de réclame, de même dans les vignettes coloriées d'Outre-Manche, vite et judicieusement décorées du nom d'estampes, on trouva plus que des producteurs éphémères d'illustrations pour joiuTiaux de fantaisie. Quand en 23 planches pittoresques Cécil Aldin dessine le roman du gay dog, il crée une œuvre absolue, il fait, sans avoir l'air d'\' toucher du bout de son cray'on, de la psyxhologie et de la physiologie ; ce n'est pas l'animal humanisé de notre Grandville ou de notre Vimar, le croquis voulu de Caran d'Ache ou de Rabier, cela se hausse au portrait et à l'Histoire ; le bull et le caniche de Cecil Aldin méritent de demeurer légendaires, sont des personnages que l'on ne saurait oublier quand on a eu la joie qu'ils vous aient été présentés. Devant ce délicieux humoriste tout animal est persona grain, il en connaît le caractère intime aussi bien que l'apparence extérieure, il sait les joies ou les peines de son existence, surprend les drames, les aventures, les mille incidents divers de ses jours et de ses nuits ; il nous le raconte complètement, et il y a une telle emprise de vérité qu'il semblerait que cela est sténographié ; la part d'exquise imagination de l'artiste disparaît, il reste la chose vue, telle que nous aurions pu la voir nous-même. Possession is nine points of thc aw, le pauvre chien reste à la pluie, piteu.x, craintif, lamentable, et bien qu'il soit attaché par une chaîne à sa niche, n'ose y rentrer parce que son chez-lui a été accaparé par un opulent et rébarbatif bull, qui y a élu domicile ; l'hésitation, la peur, la faiblesse de l'un, la tranquille assurance de l'autre, sa force

arrogante, son égoïsme sans scrupule, sa satisfaction de se trouver à l'abri, sont rendues d'admirable façon.

Dans les frises qui forment, les taches blanches saillant sur fond grisâtre, de si gais décors de logis, et dont les motifs sont variés, une gamine menant ses oies, le cheval et les porcs allant au marché, la laitière et le boulanger faisant leur tournée matinale, etc., etc., l'esprit est dans le découpage même des silhouettes, l'exactitude du mouvement, l'harmonie des tons ; qualités d'esquisse et de peinture qui se remarquent aussi dans cette page étonnante, Fishing, le bonhomme en redingote verte surveillant le bouchon desaligne; dans les épisodes de chasse, à courre, innombrables et toujours captivants; dans l'œuvre entière, enfin, de cet artiste essentiellement original. Chacune de ses aquarelles vaudrait que l'on s'attarde à en détailler les intentions subtiles, le précieux comique.

Thackerav, lui aussi, surprend et étudie ses modèles à leurs exercices de sport, mais trace plutôt des croquis prestes qu'il teinte légèrement, saisit au passage, fi.xe d'un trait rapide, son cravon très aiguisé effleurant le papier ; si des bourgeois grotesques allant au bain, descendant à la plage, tentent son ironie, il fait ailleurs un tableautin charmant, lorsqu'il s'arrête à portraicturer cette fillette (The Fairy taie) étendue sur le sable, au bord de la mer, — et lisant ; il a des accalmies d'humour

Dessins de C.\Rpe.\ux. — La veuve du grand artiste, toujours dans ce même but qu'elle poursuit, la glorification de celui dont elle porte le nom. veut, de son vivant, trouver une place dans les ilusées et chez les collectionneurs à ce qu'elle possède encore dans sa demeure du boulevard Exelmans, redoutant après elle les hasards des liquidations. Elle tient à organiser elle-même cette dissémination de Reliquiœ. Ce mot sert de titre à la préface que j'ai mise au catalogue de la vente qui aura heu dans quelques jours à l'Hôtel Drouot.

« Ce carnet appartient à J-.B. Carpeaux, sculpteur, 71, me Boileau, Aiileiiil, Paris. J'ai souvent des ctouffements. Prière de me ramener à l'adresse ci-dessus. Avril 1872. »

i Cela est tracé au crayon, d'une écriture déjà un peu tremblotante, à la première page d'un petit album, comme en avait toujours dans sa poche l'artiste, pour noter des mouvements, des gestes, des attitudes, et celui-là, il a dû l'emporter sur les

berges de la Seine, au Point-tlu-Jour, car il s'y trouve des croquis de bateliers, de jeteurs d'épervier.

« Des albums précédents indiquent l'adresse « Palais du Luxembourg, 1S70 » et sur les feuillets on voit des cortèges de blessés, des cavaliers, impressions brèves de l'époque lamentable. Un autre, daté de 1871, porte : « 93*^' bataillon, 4p Cie » et malgré cette annotation, il y a, dans celui-là, des études d'enfants, comme les fameux Fragonard de Besançon, des intérieurs d'églises, des vues de villes, et des visions de nuages, les formesd'abordindistinctes se précisant en des groupes humains, la féerie du ciel s'animant d'êtres de rêve.

«Plus que devant les marbres et les bronzes dressés en plein air à la façade des monuments ou parmi les pelouses des jardins, plus que devant les cadres qui dorment dans la solitude des Musées, on pénètre là dans l'intimité même de la vie du maître ; on évoque aisément l'emploi de sa journée, il inscrit un nom et une adresse, il sténographie un projet, une idée, il saisit d'un trait synthétique une rencontre ; toujours préoccupé de son art, il moissonne des documents ; ceci est l'embryon d'(fuvres qu'il a exécutées, le pêcheur napolitain, la Danse : cela, une femme vue de dos, inclinée dans un raccourci audacieux, n'a jamais été repris. C'est de l'inédit précieux et renseignant, comme, dans l'ordre littéraire, les petits cahiers d'Alphonse Daudet.

« Avec une émotion pieuse j'ai feuilleté ces pages jaunies où les moindres traits ont une signification... ■>

Une vitrine de broderies. — Le cosmopolitisme du Salon d'Automne s'est augmenté, après l'exposition de l'art russe, d'une nouvelle exposition organisée dans la salle VI par Mme H. Balaban pour faire connaître le travail de la femme roumaine en général et plus spécialement les tissus de soie travaillés à la main à l'École de sériciculture de Bucarest, école patronée par S. M. la Reine ■ et par la princesse héritière de Roumanie ; une photographie curieuse représente la souveraine assise devant un métier à tisser, et travaillant, comme dans un autre portrait, reproduit ici-mêmei nous l'avons vue occupée à la machine à écrire des aveugles : ce sont là nobles occupations pour les grands de la terre, louable exemple de labeur profitable à tous. Cette école de sériciculture de Bucarest est importante, et les tissus qui emplissent cette vitrine ont une finesse et des colorations séduisantes; on connaît d'ailleurs ces chemises roumaines ornées au col et aux manches de broderies pittoresques d'un orientalisme gracieux ; c'est d'un art très caractéristique.

Chez Edwin Scott. — Le maître américain dont on connaît les fines et primesautières notations de villes et de paysages, dont on se rappelle la vue aurorale de la place Saint-tiermain-des-Prés, organise chaque année une exposition des travaux de ses élèves- femmes, plusieurs déjà admises aux Salons officiels. Et cette réunion d'oeuvres diverses d'où des personnalités se dégagent peu à peu, après des débuts-reflets, et un enseignement très judicieux des valeurs, est intéressante, avec sa caractéristique étrangère. Mlle Schwedeler, à côté d'une rutilante pochade de fête de village, a trouvé sur la côte bretonne des marines d'un bleu intense, à l'Alfred Stevens, surprend dans la lumière atténuée d'intérieurs des figures douces de petites ménagères ; Mlle Hoppe campe hardiment des fillettes en plein air, parmi une verdure zébrée de rais de soleil ; Mlle Goldschmith, sans chercher le motif qui s'arrange, copie le site vaste et confus que le hasard du voyage place devant ses yeux, rend bien les lointains d'atmosphères ; Mlle Storp a une manière énergique, rugueuse presque ; Mlle de Wesselitsky semble employer le procédé à la cire, a des matités épaisses et robustes ; Mlle Caprioli voit la nature comme Fortuny ou de Nittis, enferme en des panneaux de petit format des visions précises et étincelantes.

Il y a dans tout cela un art de sensations très justes et de métier solide qui fait honneur à M. Edwin Scott.

Concours des prix de Rome (Ecole des Beaux- Arts). — « La famille. Le sujet peut être traité au gré des concurrents dans tous les milieu.x et à toutes les époques du monde antique. » S'il n'y avait pas ce dernier mot fatidique et désolant, on pourrait croire que l'intelligence s'améliore qui préside au choix des sujets de concours ; il n'en est rien, l'enseignement de l'Ecole a le dédain de la vie, de la réalité : l'art pompier, comme le veau d'or, est toujours debout. Et alors, malgré les étiquettes de Grand Prix, Premier Grand Prix, les résultats qu'on nous montre ne trouveraient pas grâce devant un jury de Salon. 'SI. Roganeau a accimiulé les attitudes banales et tant de fois vues, le père et la mère se serrant la main, tandis que le petit dernier tête, l'aïeule baisant au front la jeune fille maladive, l'enfant jouant avec la chèvre ; un couple d'amoureux qui s'éloignent, évoque un canotier et une grisette à Nogent, malgré le ciel rose découchant qui est néo-grec. M. Leroux a édulcoré du Cormon, fait voisiner des nus et des madras ; ;\I. Rousseau- Decelle raconte un retour de chasse chez des nains préhistoriques ou dans un épisode sauvage du Tour du Monde au Chàtelct ; le «Avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes » de Victor Hugo n'est

pas farouche ici, la femme a la blancheur des figurantes du bal des Ouat'z-Arts, et l'aïeule est une professionnelle italienne de la place Pigalle. M. Fenouillet, qui n'a obtenu que le 2<' Grand Prix et a couvert sa toile d'une teinte briquetce monotone, est cependant le plus intéressant: l'homme interrompt son travail pour contemjiler le groupe de la mère et des enfants ; il y a, dans l'arrangement, une simplicité et une élévation à la Puvis de Chavannes presque, l'antiquaille disparaît, c'est de l'Humanité. Avec cet émouvant et synthétique sujet, la Famille, voilà ce qu'ils font à l'Ecole, l'année de la mort de Carrière !

M. Serres a le Grand Prix en gravure ; son travail et celui de ses concurrents a l'impeccabilité d'un modèle d'écriture Brard et Saint-Omer. En sculpture, il fallait traiter la mort de Narcisse se mirant dans une fontaine, ton taine et ton ton, d'où de maigres corps étirés aux hanches coudées et saillantes ; ^L Prost qui n'a eu que le 2^ Grand Prix a trouvé une jolie pose et une émouvante expression de la tête.

En architecture, le plan d'un Collège de France par ^I. Bonnet est un travail important et qui retient l'attention.

Exposition G. L. Dufréxoy (Galerie Druet). — Une manière un peu lourde, pâteuse, brutale, mais qui, par endroits, contribue à l'intensité de l'effet dans certaines natures mortes, dans des rendus d'étoffes, de dentelles, de fleurs, dans des vues de villes, comme ce coin du Pont-Neuf avec la note vive de l'omnibus piquée sous les feuillages, comme cet angle de la Place des ^'osges, en été, avec le kiosque gris ; la vision de l'artiste est juste, soudaine, compréhensive, qu'il exprime de façon inégale, quand, à Venise, il s'arrête inutilement devant un portail sculpté et noirâtre, quand il place des fruits de Cézanne contre une balustrade de pierre ; s'il ne réussit pas tout de la Cité des Doges, comme nous le constations récemment au Salon d'Automne, il en a rapporté, cependant, des toiles d'un très grand intérêt, tels ces aspects en perspective du Grand Canal, le grouillement des gondoles ne rompant pas l'impression d'eau vaste, dormante dans une atmosphère humide oii s'embrument les habitations, telle aussi cette façade de palais aux petites fenêtres dorées de soleil, tel encore ce clocher d'église s'érigeant dans la lumière ; ce n'est pas la Venise de convention, aussi fausse chez Ziem que chez Iwill, mais une compréhension originale et personnelle de cette énigme où s'essayent tous les artistes ; et c'est d'un joli symbolisme autant que d'une belle exécution picturale, ce bouquet de pivoines roses s'effeuillant sur une terrasse à travers les pilastres de laquelle apparaît, somno-

lent, l'éternel miroir d'eau. G. L. Dufrénov, pour employer une expression usagée, s'affirme de plus en plus un beau peintre, sans mièvrerie, sans école, — quelqu'un.

Exposition S. Lépine. (Galerie Rosemberg.) — Il est des maîtres dont la liante quahté n'est reconnue qu'après leur mort, et le vieil homme qui menait une vie misérable dans un petit logement de la rue ^Iilton. sans atelier, sans confort, sans bienêtre, à qui les marchands alors ne daignaient pas s'adresser, a tout d'un coup été révélé aux amateurs ; je me rappelle, accrochées sans cadre sur les murs, ces innombrables études, petits panneaux de bois ou de toile, dont l'artiste ne trouvait pas cinquante francs l'un dans l'autre, ces admirables vues de Paris, ces verdures et ces eaux de Caen, toute cette œuvre qui racontait les étapes de sa vie ; je me rappelle aussi l'émoi touchant de cet ancien camarade de Corot, quand notre admiration s'en venait vers lui, pâle rayon de soleil égaré dans son obscurité : sans doute on connaissait son nom. son vêtement usagé était même orné d'un bout de ruban rouge, et pour la décoration de l'Hôtel de Ville on lui avait demandé quelque chose, comme à tant d'autres, mais on ne le vendait pas ; le couji n'a été fait qu'au lendemain de sa disparition, en 1S92. et maintenant les Lépine sont cotés très haut, ainsi qu'il est de toute justice; une exposition telle que celle de l'avenue de l'Opéra prouve bien que nous ne nous trompions pas autrefois, et que cet homme simple, timide, modeste, était un vrai continuateur de la grande école de paysagistes français.

Bords de la Seine le malin dans une brume ouatée comme il s'en trouvait à \'ille-d'Avray, au temps de l'homme à la ]>ipe : Port de Bercy avec les lointains de Paris, les fines fumées de la ville ; L'Escalade, avec le treillis noir des charpentes ; les Bords de la Seine à Charenton, le commencement de la banlieue, l'aération du motif ; aux Tuileries, la silhouette architecturale ciu ]-)avillon de Marsan, saillant des verdures, les promeneurs des jardins piquant des taches de couleurs vives et amusantes ; les Bords de la Seine à Ivry. un décor devant lequel il a planté bien souvent son chevalet, dont il ne se lassait pas. \' trou\ant toujours prétexte à ces jolis tableaux limpides, irais, la nappe de l'eau ombrée d'une barque ou d'un chaland : la Cite, vue du pont Saint-Nicolas, Vue de Paris. Pont de l'Archevêché, avec ra]iparition. dans la clarté ou dans la brume, de Notre-Dame, faisant une «fabrique» admirable : la Seine à Paris, l'animation des quais, le mouvement des berges, les pénicheurs. les remorqueiu-s et leur frêle panache de fumée {fie Pont des Arts et ses passants en fourmillière qui trotte

au-dessus des arceaux de fer : Montmartre, ou du moins Paris vu de Montmartre, avec l'océan des toits, des clochers, des coupoles, des tourelles, vision panoramique et indistincte, dont il a tellement réussi l'effet que je sais une toile de lui attribuée à Corot lui-même, réplique évidemment de celle marquée ici sous le numéro 32. N'y aurait-il pas un beau livre à faire sur Paris, en l'illustrant avec des reproductions des tableaux de Lépine, car de notre ville il a vu et rendu bien des endroits, depuis le clair chemin d'eau de la Seine jusqu'aux ruelles enneigées de la Butte, depuis les bosquets de verdure et de fleurs des Tuileries et du Luxembourg jusqu'aux quais encombrés et grouillants de Bercy ou de l'île Saint-Louis. La renommée de S. Lépine s'accroît chaque jour, et c'est justice.

Exposition K. X. Roussel. (Galeries Bernheim jeune.) — Des compositions idylliques imaginées par un Théocrite dupinceau,unartnéo-grec, mais exprimé avec les formules modernes de facture et de palette, des faunes, des n\Tnphes, des bergers, des sat>Tes, dans des verdures pâles, dans une atmosphère très limpide, parmi de la clarté soleilleuse ; — des natures mortes, des bouquets de fleurs dans un vase, sur un coin de meuble, harmonies douces, en des fonds de tapisseries fanées ; — paysages notés brièvement au pastel, les effets de nature saisis d'un crayon preste, les masses d'arbres ou de nuages silhouettées habilement avec des sombreurs puissantes ; — des dessins, à la sanguine ou au fusain, études de nudités séduisantes comme au xviii<= siècle, avec parfois des audaces de réalisme inutiles. Cette centaine de cadres affirme le très personnel talent de K. X. Roussel, dont nous avions déjà remarqué les envois au dernier Salon d'Automne.

Œuvres de F. Dresel (chez Ch. Hessèle). — Finesse et esprit d'observation, touches légères de pinceau et de crayon, grouillement de vie anecdotique, l'artiste se révèle tout de suite plus qu'un simple vignettiste ; il a des qualités de peintre, sa \-ision est juste, pittoresque ; marché aux cochons à Pont-l'Abbé, danseurs à la fête des fleurs d'ajoncs, bals dans des buvettes, intérieurs d'éghse ou sousbois, il a bien vu la Bretagne et les Bretons, ne recommence pas les personnages tant banalisés de ses devanciers, a une notation personnelle, une facture preste, expressive de mouvement ; il use surtout de l'aquarelle, la traite habilement, sans miè\Terie ; c'est là la première exposition de F. Dresel qui, né en Syrie, a traversé l'Europe, faisant des étapes à Munich et à Paris ; son nom mérite d'être retenu, ses manifestations d'être suivies.

L'œuvre de Hubert Pcx sc.\rme, méd.ulleur (chez Hessèle). — Les numismates sont des savants

très spéciaux, peu nombreux, les amateurs de la glyptique sont rares parmi la foule qui va, plus compréhensive, vers la peinture et la sculpture ; de celle-ci, la médaille fait partie sans doute, mais elle est restreinte à un aspect, à des dimensions, à une technique particulière, et bien qu'elle devienne document précieux de l'Histoire, commémoration des faits et des êtres, qu'elle soit peut-être une des certitudes les plus absolues d'immortalité, et que, comme le buste, elle aussi « survive à la Cité », le public }• trouve moins d'attrait que dans la vraisemblance réelle de la statue ; objet de vitrine, pièce de monnaie, ex-voto, témoignage du passé, elle vaut surtout par ce qu'elle représente ou ce qu'elle relate, bien souvent l'artiste qui l'a faite demeure ignoré ; il serait injuste que semblable aventure advint à Hubert Ponscarme qui fut un novateur, un révolutionnaire, ainsi que l'a signalé Roger Mar.x : « Suivant une convention surannée, sur le champ, poli comme un miroir, émergeait, en une masse terne, la composition, et c'était entre le sujet et le fond une absence de lien, illogique autant que déplaisante. L'ambition vint à M. Ponscarme de les assujettir à la loi d'une enveloppe commune, et avec un plein succès, il s'essaj^a dans le portrait, aujourd'hui historique, de Xaudet. Une révolution, cette médaille ! Le graveur ne s'était pas borné à mater le fond pour obtenir l'unité, l'harmonie ; la délicate souplesse du modelé y protestait avec éloquence contre l'exagération habituelle des saillies et la dureté des contours. Bien plus, ]M. Ponscarme s'aventurait à s'affranchir du cadre d'un listel inutile ; puis, renonçant à l'emploi des caractères t5'pographiques, vulgaires, sans convenance, il contraignait la légende, par le style approprié des lettres et la variabilité de leur disposition, à prendre le rôle ornemental de l'écriture arabe ou japonaise, à participer pour l'effet, au pittoresque de l'ensemble. » C'est donc à ce maître que l'art contemporain est redevable des œuvres de Roty, de Ringel d'Illzach, d'Alexandre Charpentier, de tous ces Panthéons, qui continuent avec moins de froideur, plus de souplesse, celui de David d'Angers. Une telle exposition d'ensemble, hommage mérité, est un renseignement et un enseignement, ces cent et quelques pièces mériteraient une étude patiente et approfondie, c'est toute une époque de la Vie et de la Glyptique.

T.\BLE.\ux de Georges d'Espagxat (Galeries Durand-Ruel). — Enthousiaste des Vénitiens à cause de leur suprême art de la décoration, de Delacroix à cause de la magie violente de ses tons, de Poussin à cause de la sérénité de ses compositions, Georges d'Espagnat, qui n'a pas fréquenté l'Ecole, qui ne s'est jamais inféodéà un ate-

lier, qui n'a eu que des maîtres d'élection, les choisissant dans le passé, s'est fait lui seul, heureux de vivTe en l'ambiance toute moderne de Claude Monet, de Renoir. Il s'apparente certes à ces deux grands artistes, voyant comme le premier la féerie des verdures, des eaux et des fletu"s, la transparence de l'atmosphère, la splendeur des paysages, écoutant et rendant comme le second l'hymne des chairs féminines ; il y a dans son exposition actuelle des nus d'une intensité extraordinaire, une effîorescence saine et radieuse, épanouie à la façon des Rubens, voluptueuse à la façon ' des Corrège ; il y a aussi de ces panneaux décoratifs où il devient peu à peu un maître ; des femmes, des enfants, des fleurs, tels sont les motifs charmeurs de la perjxHuelle id},'lle qu'il se plaît à retracer, sa représentation de la réalité devient ainsi une allégorie exquise de la vie, placée parmi l'éclosion du printemps ou la maturité des heures estivales, au milieu des massifs de verdures, des bosquets embaumants, au bord des larges fleuves calmes ou de la mer mouvementée, devant des lointains de brume et de torpeur ; les occupations les plus simples de l'existence quotidienne à la campagne offrent à son regard des arrangements de poésie ; des fillettes qui cueillent des fleurs et les disposent en guirlandes lui suffisent pour accomplir un tableau chanuant ; dans les attitudes, dans les poses, dans les gestes, il y a une sorte de naïveté \-oulue, d'incertitude de mouvements, d'hésitation en train qui ajoute à l'impression de vérité ; la facture ellemême, ]5ar ses contours délimités ainsi qu'en des vitraux, un trait foncé enserrant les formes des personnages et les détachant sur les fonds, contribue à la délimitation des divers ]ilans ; les concessions à la technicité du procédé sont inapparents, les fabriques semblent inhérentes à la composition, et fournies telles quelles par la nature elle-même.

De notre patrimoine artistique où est ce joyau, la Renaissance, qu'on a voulu à tort étiqueter italienne, le xv!!!*^ siècle apparaît la synthèse, avec l'attraction des qualités essentielles de la race, la clarté, le charme, l'élégance, un idéalisme emprunté à la nature même et non aux m\tlies anciens, une poésie trouvée dans la vie d'amour, Watteau, dans la vie de famille, Chardin, les modèles contemporains préférés aux dieux et déesses invraisemblables ; nous }• avons ajouté la vie rustique que nos ancêtres ne connaissaient qu'imparfaitement, à la manière dont lime de Sévigné avait jilaisir à faner ; les bei'gers à houlettes de trumeaux ont fait place aux rudes et vrais travailleurs de ilillet, la réalité est entrée dans l'art. Georges d'Espagnat, maintenant que ses tendances s'affirment, que sa personnalité se dégage de plus en plus des tâtonnements du début, des fantaisies variées

de ses voyages, des rappels involontaires de tel ou

tel maître trop admiré, se rattache absolument à

la grande époque, selon le mot de Michelet, et en

profitant des apports récents de la merveilleuse

école de paysagistes français, de Corot, Millet,

Monet, Pissarro ; son réalisme a paru l'en éloigner

un instant, mais les tréfonds de son âme, de ses

goûts, l'y ramène de façon indéniable ; sa brutalité

s'est atténuée, sa fougue se tempère, sa palette

s'adoucit et, pour des cartons de tapisserie, il

crée des visions décoratives, il fait à nos logis des

horizons de joie.

Maurice Guillemot.

Société Internationale d'aquarellistes (Galeries Georges Petit). — Voici la seconde exposition de la Société internationale d'aquarellistes, au sein de laquelle notre collaborateur Maurice Guillemot s'efforce, avec plus de bonheur encore cette année, de réunir des talents divers, vivants et originaux. Ici, nul esprit de coterie pas plus d'ailleurs qu'un mol éclectisme ne se manifestent; la variété y demeure choisie, et l'ensemble apparaît suffisamment homogène pour qu'un esprit attentif y voit reflétées assez fidèlement les tendances modernes. Citons : des paysagistes comme Albert Benoîs {Effet de Neige en Finlande); comte Brevern de la Gardie (Soir dans les Dunes); Alfred Chanzy, évocateur des sites des Ardennes ; Deccnchy, qui de la côte d'azur aux rivages bretons porte sa saine vision; Eugène Delestre. entre ceux-ci, l'un des plus remarquables par ses franches et vivaces impressions de lumière aux bords de la Seine et de la Marne ; Mme Dethan-RouUet : Edouard Elle (Marché â Fumes, Après la pluie) : Ertz ; Hagemans avec ses humides campagnes matinales où défilent les troupeaux ; Homo (Cagnes. près Nice) : Henri Marret, énergique et pittoresque avec Noire-Dame de la Clarté, — ne serait-ce pas la patronne des peintres ? — et Canal en Hollande ; Henry des Méloizes (Le Berry); Félix Ollivier, et son exquis Crépuscule à Bagatelle ; Frank et Paul Scheidecker, touristes de Ouimperlé et de \'ersailles. A ceux que je viens de nommer et qui mériteraient mieux qu'une sèche énumération, il faut ajouter Thornley. d'un métier très libre ; Damour aux envois très variés, marine, paysage, portrait, figurines ; Gérard Muller, et ses féminismes séduisants ; Gabriel Nicolet. très en progrès, semble-t-il, avec ses fleurs du Midi et la jolie silhouette qu'il intitule : Déçue ; le Suédois Osterlind. savant dans les fins éclairages ; Ten Cate, dont j'ai surtout goûté pour leur délicatesse aiguë les Enviro)is de Dinan ; Louis Titz, qui lave en pleine eau ses couleurs éclatantes et sait les faire chanter dans une harmonie soutenue ; Maurice Romberg, un peintre militaire. L'Allemagne est ici fortement représentée par Hans von Bartels. dont on avait beaucoup admiré

l'an dernier La. Houle, et qui, dans une unique aquarelle très gouachée évoque dramatiquement un Vieux Pécheur de Coquillages ; par Faber duFaur, Départ des Pêcheurs, Etude en rose et orange ; par Lomer, dont le grand. Portrait de jeune Femme, aux yeux vagues, à la bouche gonflée d'attente et de sensualité triste, et deux impressions de Courses de Taureaux -en Espagne, pleines de mouvement et de brio, : — font regretter la mort prématurée du jeune artiste qui se cherchait encore et promettait beaucoup.

L'Angleterre, justement iière d'une grande lignée d'aqivareUistes. soutient son bon renom par quelques envois de premier ordre ; c'est d'abord Cadenhead. dont les sévères paysages violacés, les lourdes frondaisons opaques, les ciels humides avec leurs grands nuages voyageurs, sont d'un maître ; ses deux principaux envois, La Route à travers bois et ^4 Deesidc Moor, morne lande hantée de maigres bétails, sont dignes de lui, c'est assez dire. Mathewson expose trois compositions de mérite. Crashaw, chez qui la distinction l'emporte sur l'adresse, enchantera les délicats par la simplicité de ses effets et la fantaisie.de son observation pittoresque, surtout dans la Danse sur le quai; I2 Chaumière du Meunier est une délicieuse note ■ d'un gris mauve. J.-P. Russel excelle toujours à surprendre les fugitives splendeurs de l'écume marine se brisant sur de sauvages rocs. Deux artistes enfin complètent ce choix savoureux : l'un, W. Walls, s'était déjà fait remarquer l'an dernier par la manière à la fois robuste et spirituelle dont il sait camper et faire vivre les animaux sauvages ; cette fois, son observation s'atteste aussi juste, son dessin non moins expressif. L'autre, Mlle Hodgkins. par le choix de ses motifs, la sincérité de ses effets, la sobriété énergique de l'exécution, montre que les femmes sont heureusement capables d'autre chose que de maigres lavis sentimentaux; ses cinq envois. et particulièrement /(/ petite Marie et les Voiles séchant sont d'une artiste. Mais je ne crois pas que la pléiade anglaise ait de représentant plus accompli que W. S. Horton: celui-ci est un travailleur patient, un observateur passionné de la nature ; aussi éloigné .des vaines esthétiques que des roublardises creuses; il n'a d'autre guide que son émotion sincère et toujours apphquée ; par l'étude constante et la critique de soi-même, il a atteint une maîtrise vraiment originale, souple et diverse, qui ne sent ni l'effort, ni l'Ecole, et lui permettra de se dépasser encore, demain ; il faut voir ses œuvres charmantes, si nuancées, et, malgré leur subtilité, pleines d'aisance et de naturel, le Coin de jardin, la petite Eglise de Saint-Légier, et le Jardin près de Montreux, baigné d'une atmosphère fraîche et fluide, où circule l'air neuf des sommets.

Le nom de il. Fougerousse ne nous était guère connu, il se rév^èle comme une heureuse surprise, l'artiste prend place parmi les meilleurs de cette exposition ; n'eùt-il signé que cette alerte et suave étude, Soleil sur l'eau, son talent justifierait déjà les plus sérieux espoirs. Ceux qui avaient entrevu déjà les oeuvres de M. Jeanès ne seront point étonnés de se trouver en présence des six aquarelles par lesquelles il affirme ks dons éclatants d'un coloriste de premier ordre ; voici encore un solitaire, un travailleur dont le cerveau ne fut point troublé par les conversations, dévoyé par les théories, d'où la saveur unique de ces pages; il y fixe son rêve avec les accents inédits que lui suggère la Nature. De Maufra, des notations précises et rares ; de Gaston Prunier, les larges asj)ects de montagnes que l'on sait, et une apothéose du ciel parisien ; de Sureda, la Tamise brumeuse, sur les rives de laquelle il semble que Turner l'a conduit par la main ; d'Adrien Lemaître, très en progrès, des études sérieuses et probes, rudes parfois, encore que le Chemin ait, par son ciel léger, fuyant, que le pinceau indique à peine, un charme réel. De Zezzos enfin, cinq grands tableaux à la hauteur de sa maîtrise ; Le Labour, la Femme aux roses, Paysanne, Vers le Soir, Enfants ; ces deux dernières œuvres surtout, d'une facture tout à la fois fougueuse et irréprochable, d'une poésie secrète et pénétrante réuniront tous les suffrages ; couleur, dessin, composition, émotion, tout y collabore pour une impression qui reste inoubliable: Zezzos n'a jamais rien fait, croyons-nous, de plus serré, de plus simple, de plus solide : c'est l'épanoui.ssement d'un labeur modeste et désintéressé que la plus noble conscience a toujours soutenu, d'une maturité splendide que l'âge n'osa pas toucher et que la gloire couronnera.

Aqiwrelles et t.\ble.\ux du M.\roc. p.-\r M.\u- RiCE RoMBERG. (Galeries Georges Petit.) — JI. IMaurice Romberg, qui fait partie de la Société internationale d'aquarellistes, fait à côté une exposition particulière, de 65 numéros ; ayant séjourné à Tanger et aux environs, en des époques moins troublées, il a pu se mêler à la vie indigène, observer les types, noter les coutumes, s'attarder aux magies du soleil couchant sur l'aridité des sables ; il a pu assister aux grandes fantasias qu'il nous restitue avec une fidélité savante, et s'asseoir parmi les marchands d'oranges et les vendeuses de pains chauds. Au mérite artistique de son exposition s'ajoute donc un intérêt documentaire, une curiosité de (I reportage », pourrait-on dire, auquel le public sera particulièrement sensible en ce temps où les questions marocaines sont à l'ordre du jour. A signaler les pages de croquis d'une exécution très pittoresque. J.a.cques Copeau.

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