‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 46 sur 186 · TRIOMPHE DE LA CHASTETE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DE LA CHASTETE

L ORENZO L 0 TTO

*TporTn'est qu'heur et malheur dans la destinéedes •*■ œuvres d'art :1e hasard d'un emplacement, une anecdote romanesque, un certain sentimentalisme facilement accessible suffisent pour assurer à tel tableau un boniment des ciceroni et la double astérisque du Baedeker. C'est ainsi que la Vierge à la chaise, la Madeleine de Dresde, la Béatrix Cenci; du palais Barberini jouissent auprès d'un public immense, où il n'est pas que des ignorants, d'une autorité inébranlable, tandis que des merveilles d'invention, de poésie, de caractère ne recueillent que les rai'es suffrages de ceux qui jugent par eux-mêmes et n'hésitent pas à payer une jouissance intellectuelle d'une fatigue ou d'une dépense de temps. Parmi ces malchancheux que le vulgaire sacrifie à des peœonnalités de troisième ordre, il n'en est pas de plus captivant, de plus exquis que l'homme qui fait l'objet de cet article.

Lorenzo Lotto naquit à Trévise, possession vénitienne de terre ferme, en 1480. Cette date n'est pas tout à fait certaine et la chronologie, au surplus, ne fournit que de rares points de repère pour l'étude de sa vie et de son développement artistique. M. Berenson, qui lui a élevé un véritable monument d'érudition et de sagacité, croit, à rencontre de Morelli qui, d'après \'asari, en fait un élève de Giovanni Bellini, influencé par ses condisciples Giorgione, Ti-

tien et Palma \"ecchio, qu'il étudia chez Aloise \'ivarini. C'était le dernier et le plus éminent représentant de cette trinité de peintres, originaires de Murano, dont on trouve, pendant près d'un siècle, l'influence chez toute une série de maîtres vénitiens : Carpaccio, Cima de Conegliano, Basaïti, llontagna et autres. Ce remarquable artiste était un observateur doublé d'un poète ; il suffit de rapprocher sa Sainte Claire, d'une caractérisation si âpre et si forte, de sa Sainte Justine d'un charme et d'un goût délicieux, pour lui reconnaître à un haut degré ce double titre ; mais il négligea la composition, qui reste, chez lui, figée dans des ordonnances d'une froide svmétrie. Le parallélisme des figures, sans relation d'action ni de pensée entre elles, qui distingue presque toutes les créations du xv^ siècle, est ce à quoi s'attaqueront les novateurs, Titien en tète, pour y substituer des arrangements animés et dramatiques. Les premiers ouvrages de Lotto suivent timidement cette tradition vieillie. Son Saint Jérôme an désert, du musée du Louvre, daté de 1500, qu'on cro\-ait sa plus ancienne production, jusqu'à la.découverte par M. Berenson d'nneDanaé recevant la pluie d'or, entre deux sat\Tes,est l'ouvTage d'un primitif, par la sécheresse des lignes, le coloris d'un éclat aigrelet, le paysage détaillé à l'excès. Il offre néanmoins un charme précieux d'enluminure. La

même timidité dépare le petit Mariage de Sainte

Catherine de la collection Borghèse.

Après une période de travail, dans sa ville natale et les environs, on perd la trace du peintre, en 1506-

Son biographe croit qu'il vécut à Rome, de 150S à 1512, mais il fonde uniquement cette opinion sur le caractère raphaélesque d'une Pn'/rt conservée, avec une Visitation et une Anno>iciation, à Jési da.ns les

Jlarches, et d'un important retable de maître-autel à Recanati, prèsdeLorette.

Quoi qu'il en soit, dès cette époque, Lotto s'est affranchi des servitudes du passé ; ce dernier tableau en particulier, montre un souci marqué de l'unité de composition. La vierge , assise sur un trône, entre saint Urbain et saint Grégoire, remet une robe à un ange, placé à sa droite, qui en revêt saint

Dominique agenouillé à ses pieds. Les deux pontifes montrent un vif intérêt pour cette scène, que deux angelots musiciens, placés au bord du trône, suivent avec un étonnementex-

trême. Voilà donc Lotto sorti, à son grand honneur, d'un hiératisme inerte, et conquis à l'action vivante. Sa facture n'est pas moins renouvelée : la tête de Marie, le corps nu du bambino sont modelés par des demi-teintes déhcates, et le rôle du contour, si accusé chez ses prédécesseurs, se réduit ici presque à rien. Mais il ne prendra tout son vol que dans le retable de San Bartolommeo. à Bergame, qui donna lieu, en 1517, à une inauguration solennelle et fut payé une somme considérable, pour l'époque, par le donateur, Alexandre Martinengo, petit-fils par adoption du fameux Colleone. La reproduction de cet ouvrage,

KITTR.\TO DI DO.NNA

que nos lecteurs ont sous les yeux, nous épargne une description que l'extrême richesse de la composition, son cadre luxueux d'architectures, où ne se meuvent pas moins de dix-huit personnages, rendraient assez fastidieuse. Tous les saints placés aux côtés du trône (à l'exception de trois, recueillis dans une sorte d'extase intérieure), ont les yeux fixés sur deu.x anges volants, d'un jet et d'un raccourci merveilleux, qui apportent du ciel une couronne à la

\'ierge glorieuse. Une sorte d' exaltation l\rique règne dans cette œuvre, dont les retables d'autel de San Bernardino et de San Spirito, dans la même ville, répéteront le thème fondamental, en y introduisant des variantes multiples témoignant de l'extrême fécondité d'invention de l'artiste. Le caractère commun de ces trois ou\Tages considérables, rassemblés sur quelques centaines de mètres, et que tous les visiteurs de la haute Italie devraient connaître, est une sorte d'allégresse spirituelle, d'ivresse aaoratnce qui secoue toutes les profondeurs de l'âme et y suscite des tableaux d'une animation, d'un mouvement si intenses, qu'ils équivalent à des hallucinations véritables. On ne peut, au premier coup d'ceil, se défendre d'y trouver des analogies singulières avec l'art de Corrège : ce don de modeler par demi-teintes, avec des passages de tons d'une délicatesse infinie, cette plénitude épanouie des formes, cette expression de béatitude presque voluptueuse des visages, ce clair obscur dégradant si moelleusement tes personnages sur les fonds, tout évo-

Li'Kjnme

que le maître de Parme, son Saint Jcrôme du musée et ses coupoles du Dôme et de Saint-Jeanl'Évangeliste, malheureusement si dégradées. Il ne paraît point cependant que les deux hommes aient eu des rapports personnels ; où Lotto eût-il rencontré Corrège ? A Venise ? M. Ricci, le mieux informé des biographes d'Allegri.ne fait nulle mention d'un séjour dans cette ville. A Parme ? Aucune trace n'y existe du passage de Lotto. Mais ne suffit-il pas, pour expliquer leurs ressemblances, de ces affinités de nature, de ces mystérieuses correspondances qui relient deux âmes, deux ]iensées à travers la distance et le temps ?

Il en est tout autrement des relations de Lotto avec Titien ; on n'a pas ici seulement à invoquer des analogies de composition ou de facture ; les deux artistes se connurent et s'apprécièrent hautement ; en faut-il d'autre jireuve que la lettre de l'Arétin à Lotto, faussement datée de 1528 par Charles Blanc,

et en réalité d'avril 134S. où il dit : " ô Lotto, bon comme la bonté et vertueux comme la vertu ! Titien m'écrit d'Augsbourg, où il nage dans les faveurs (il y peignait alors les deux fameux portraits de Charles-Ouint : l'un équestre, en armure, qui est au Prado, l'autre assis, en habit de cour, conservé à la Pinacothèque), qu'il vous salue et vous embrasse. Il dit que le plaisir qu'il éprouve à savoir l'empereur si content de ses peintures redoublerait, si vous pouviez y jeter un coup d' œil et en dire votresentiment. » C'est surtout dans le tableau de l'Eglise du Carmine, à Venise : la Glorification de Saint Nicolas de

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