LE MARIAGE DE SAINTE CATHERINE
duisant avec fidélité. Tout ici est violence et terreur : les lignes s'emmêlent et se heurtent, bourreau bondissant, saint renversé, moine éperdu ; les arbres mêmes frémissent et s'agitent sous une lumière livide trouant les nuages.
Mais les épisodes dramatiques inspiraient peu l'âme aimante et rêveuse de Lotto. Il reprend tous ses avantages dans les scènes paisibles et riantes de l'histoire sacrée. Deux de nos reproductions donneront une juste idée du charme qu'il y déploie. C'est d'abord la Salutation angéliquc de Recanati, où Marie, surprise dans la chambre vir- • ginale, détaillée avec un réalisme tout flamand, par l'irruption du messager céleste, lève les mains dans un geste de confusion délicieu.x, et semble s'affaisser sur les genoux, accablée par l'immense et redoutable gloire imposée à son humilité. C'est encore, au musée de Bergame, un Mariage de sainte Catherine, sujet qu'il affectionna, pour le plaisir d'associer, en groupements harmonieux, des images de beauté et d'innocence, de bonheur et de tendresse. La vierge, penchée sur l'enfant qui met l'anneau au doigt de la sainte, est un des plus admirables types féminins que l'art ait créés ; à la fois italienne et divine, elle offre une plénitude de formes, une majesté de port et de type incompa-
rable:.. L'homme qui s'offre à gauche, de face, une main sur la poitrine, et se mêle avec une bonhomie un peu indiscrète à la Société sacrée, n'est autre que le donateur, dont Lotto dut sans doute, plus d'une fois, en cours de travail, maudire la fantaisie insolite. Le haut du tableau manque ; il représentait en perspective une vue du Mont Sinaï, si belle, dit-on, qu'un soldat français la coupa, durant l'occupation de Bergame.
Nous ne pousserons pas plus loin, la place nous faisant défaut, l'analyse des compositions de Lotto, et ce n'est pas sans regret que nous renonçons à donner une idée au lecteur d'œuvres telles que la Crucifixion de ÎMonte Giusto, ou du retable d'autel de Cingoli, dont la curieuse ordonnance encadre une vierge trônante, adorée par des saints, entre quinze petits tondi représentant, avec une extrême finesse, des épisodes de la vie de Marie et de la Passion. Le Mariage de Sainte Catherine, du Musée de Bergame, nous amène, par une transition toute naturelle, à l'étude des portraits,
l'anxonxiatiox
qui c o n s t i tuent une partie considérable, et peutêtre la plus distinguée, de l'héritage artistique du maître. Le jiortraitiste, en Lotto, est d'une qualité assez rare.
S ' a g i t - i 1 de modèles du commun, qui n ' c V e i I U- n t point chez lui 'Une sym- ])athie j'^rticulière, dont le type . la physionomie les allures lui restent extérieurs et indifférents, il les peint avec une ■ conscience et une application méritoires, d'une manière, toute objective, un
peu à la manière de Moroni. Les e.xemples abondent de ces effigies, saisies dans leur littéralité stricte, qui nous suggèrent l'idée de simples passants, et dont l'image frappe notre rétine, sans rien éveiller dans notre âme. Parmi ceux-là, notons les deu.x frères Délia Torre, de la National Gallery, représentés dans leur bureau, parmi leurs correspondances et leurs registres de comptes, gens avisés et méticuleux s'il en fut oncques; im joaillier replet (collection Kauffman, à Berlin), faisant chatoyer une bague à brillants qu'il vient de tirer de son écrin; les deu.x Fiances du nuisee de Madrid, faces assez ingrates de jeunes gens échangeant l'anneau, lui bouffi de son importance, elle équivo(]ue et inquiétante (un cupidon malicieux les étreint de ses bras, avec un sourire qui semble bien près de leur tirer la langue) ; un ménage de bourgeois cossus, dont les deux jeunes enfants, gaminant entre eux, ne parviennent pas à dérider le tète-à-tête désabusé. Les deux seuls de cette série en qui on sente vibrer quelque chose comme une âme, sont un architecte (musée tie Berlin) tenant un plan et
P()RTR.\IT D INCOXNU
u n compas , face réfféchie et consciencieuse, et le protonotaire (liuliano (National Galkry) assis devant un manuscrit ouvert dont la longue figure glabre et fine, l'reil méditatif, font une belle image de la dignité et de 1 ' h o n n e u r professionnels. Mais, en regard, quelle astuce sèche chez cette matrone mûre au.x lèvres pincées, du musée de Bergame, quelle rêverie sombre, hantée de lu-xure ou de crime, chez cette magnifique créatuie LUI prénom sug-
dccolletée, de la collection Holford gestif de Lucrèce !
Il est d'autres êtres, cependant, dont l'aspect mélancolique, les traits contractés, l'air de lassitude ou de souffrance font jaillir au cieur compatissant de Lotto les sources de la s\'mpathie et de la jntié. Il en a fait une inoubliable galerie ; c'est le jeune homme du musée de Berlin et son maigre visage consumé de fièvre, avec des yeux inquiets qui semblent interroger le spectateur; c'est l'homme du Musée de Vienne, au regard profond, au fin ovale bordé d'une barbe so\'euse, une main posée sur son cieur, comme pour en comprimer ks battements, l'autre tenant une griffe en or qu'il semble accuser de la blessure dont il meurt.
Et celui-là, cet homme corpulent, de la galerie Borghèse, une main au flanc, l'autre posée sur des roses effeuillées, entre lesquelles apparaît une petite tête de mort ?
Le dernier, le plus douloureu.x de tous, est au Palais Doria ; il a trente-sept ans, dit l'inscription,
et le voilà miné, chancelant, montrant de la main le mal qui le ronge, avec ime sorte de douceur navrée. Pour celui-là, son cas est clair, n'accusons de sa ruine que ce petit Amour en bas-relief qui, d'un geste mystérieux, équilibre une balance, en posant ses deux pieds dans les plateaux.
Lorenzo Lotto n'en a pas moins peint des effigies où respirent la santémorale, la sérénité presque olympienne de Titien. Les trois célèbres portraits du musée Brera sont du nombre :
Latira di Pola et son mari forment un couple accompli, en qui la haute tenue patricienne s'allie à une sobre élégance.
Ce vieillard au large béret de velours, aux yeux d'un gris froid, à la longue barbiche rousse, sa sécheresse nerveuse lui promet une longue arrière -saison.
Son égoïsmc clairvoyan t l'aura sans doute préservé des tendres embûches, si meurtrières aux pauvres humains !
Cette philosophie défiante, ce pessimisme sentimental,
Lotto les a résumés dans une composition célèbre, conservée à Rome, au palais RospigHosi : Le triomphe de la Chasteté. L'oeuvre est délicieuse, nos lecteurs en peuvent juger ; jamais corps de femme n'offrit un plus suave ensemble de toutes les beautés, que la volupté, si rudement pourchassée, et si la tête est un peu sèche, ce sont des morceaux d'un galbe choisi, d'une fermeté et d'une finesse admirables que la poitrine, le bassin et les cuisses. Le poëte qu'était Lotto n'a pu se résoudre à calomnier son ennemie, et, nouvelle inconséquence, il n'a su donner à la Chasteté que la morgue empesée d'une maîtresse d'école. Tant la nature tient chez nous en
Ciich'^s Andfrson.
échec les plus pressantes suggestions de la raison ! La vieillesse et la fin du peintre furent édifiantes : il n'aspirait, avons-nous dit, qu'à quitter le monde ; il commença par licencier son atelier, puis se mit en pension chez un ami dont il fit le fils son héritier. Trompé, maltraité par ces ingrats, sa libéralité n'en fut point découragée ; il vendit ses œuvres pour en doter des jeunes filles et secourir la veuve d'un confrère. De plus en plus attiré par
ces Marches, où s'était éveillée sa vocation d'artiste, il se retira dans un couvent, à Lorettc, et y peignit sans trêve des sujets de piété. Ses dernières toiles, rassemblées au palais Episcopal, trahissent dans leur facture la lassitude de l'âge ; le dessin y est mou, la couleur éteinte ; mais jamais le sentiment religieux, l'amour divin ne se sont exprimés avec plus de ferveur; dans la Présentation au Templ cnotamment, il atteint à l'éloquence populaire de Rembrandt. Il mourut en 1556. Un dernier trait le caractérise bien : il avait fait ks portraits de Luther et de sa femme, qui se sont perdus ; nul esprit, en effet, ne fut moins ritualiste, moins asservi aux pratiques formelles et aux disciplines imposées, que cet ardent chrétien. Le protestantisme, par sa liberté d'effusions, ses rapports directs et familiers avec le Créateur, devait sourire à sa spontanéité enthousiaste. Ainsi s'achève, par un trait original et hardi, cette attachante physionomie d'artiste. Heureux ceux qui ont su, comme lui, mettre la sensibilité de l'œil et la maîtrise de la main au service d'un grand rêve et d'une belle âme I Henry M.\rcel,
Ancien directeur des Be;iux-Arts.
2^0 Administrateur général de la Bibliothèque ISationale.