COROT
Peintre de la Feki^e
LA Bacchante est une dame charmante et paisible étendue au premier plan d'un paysage, sur une moelleuse peau de léopard. Elle est accoudée du bras gauche sur un tertre, tandis que sa main droite tient auprès d'elle im tambourin, comme pour se donner une contenance. Son corps est doux, sa nudité discrète, ses bras et ses ses 'jambes sont fuselés, elle a la main et le pied petits. Le visage de cette tranquille personne est gentiment enfantin, aimalilenient ingénu. Elle a bien soin de ne pas bouger devant le peintre, elle est passive et un peu souriante, étonnée et satisfaite d'avoir été choisie pour prendre place dans une œuvre de M. Corot.
Cette bacchante est un modèle, et l'honnête peintre, qui est un grand peintre, et qui est aussi très naïf, très méthodique, ennemi - des mouvements d'imagination (il n'a compris Delacroix que sur le tard) n'a rien tenté pour nous faire oublier que nous avions sous les veux, comme lui, un modèle.
Même le paysage où se tient cette Bacchante, même le groupe du Silène et des nymphes aperçu au loin ne peuvent distraire de cette impression. On croirait volontiers à un groupe de
théâtre et à un décor, si l'admirable peintre ne faisait passer, bon gré, mal gré, un souffle de nature à travers sa composition. Les terrains ondulent, les ffeurs étoilent le gazon, les feuilles des arbres frémissent dans l'air, et l'on oublie la méthode en vertu de laquelle une étude de nu peinte à l'atelier a été réunie à ce paysage frissonnant de lumière.
La jeune femme en promenade passe en lisant. De la main droite elle tient un livre, de la miin gauche elle relève sa jupe sur un pied chaussé d'une pantoufle. Le mouvement est joli et juste, la figure est vraiment bougeante, le visage au.x yeux baissés vers le livre exprime l'attention que rien ne vient distraire. C'est encore un modèle, attifé à la manière préférée de Corot. Son plus récent biographe, M. ^Moreau-Xélaton, a résumé sur ce point ce que l'on peut savoir des habitudes de l'artiste.
« ... Son délassement favori, — dit-il, — c'est de prendre une semaine de modèle, d'affubler une de ces faubouriennes qui courent les ateliers d'oripeaux plus ou moins italiens et de s'appliquer à peindre pour le plaisir de peindre, pour la joie de iixer sur la toile un beau regard noir et d'har-
moniser le blanc d'une chemise avec le jaune d'une manche ou le rouge d'un iu])on. »
Il cherche pour cela des costumes, et. de préférence, des costumes de cette Italie qu'il a parcourue autrefois. Il écrit au peintre Brandon, le 17 janvier 1857 : « Je vous demanderais une grâce : ■c'est de me faire arriver par un pensionnaire ou tout autre, ou quand vous reviendrez, deu.x costumes : un de moine capucin et un costume de femme d'Albano on de Genzano. Nous c o m p ferons tout cela ensemble. >i II remercie Brandon le 31 mars 1857 • " Jfi vous remercie beaucoup des costumes. M. Jules a eu la bonté de me les expédier. Le capucin est très beau. Il manque seulement pour le costume d ' Albano une robe en soie ou jaune ou rose, comme j'en ai vu à Spilla; plus, une couronne en ruban de soie. Seulenfient, je ne suis pas pressé ; à votre aise. Je voudrais aussi
que vous me disiez ce que je vous dois pour le tout; car le vieu.x négociant voudrait s'acquitter. »
On gagne, à ce goût persistant de Corot pour l'Italie, la jolie toile de VAteliey, peinte entre 1865 et 1868 : une fiUe bien coiffée, serrée dans son corsage, qui s'est assise un moment sur la chaise du peintre, devant son chevalet, où la toile en train montre de grands arbres, une cchancrure
de terrain, un vaste ciel. Cet atelier est l'atelier de Corot, avec son poêle de fonte, ses études accrochées au mur, ses statuettes sur une étagère, l'ensemble d'une simplicité extrême, les objets représentés avec exactitude et prestesse, et tout cela rendu délicieux par la vérité de la lumière, et
par la présence de cette créature vivante que l'on croit entendre respirer dans cette humble chambre d'artiste.
L' Eurydice hlcssce est à peu près de la même époque.
Le paysage de jeunes arbres et d'eau courante est d'une légèreté et d'une fraîcheur en accord, cette fois, avec la figure grassement peinte, jambes et bras nus. le corps simplement vêtu d'une large tunique. Mais le grand peintre se retrouve dans toutes ces figures, autrefois dédaignées, choisies dans rœu\Te de Corot par quelques rares collectionneurs.
Ceux - là peuvent s'applaudir aujourd'hui de leur décision. Italiennes, Suissesses, modèles d'atehers, sont devenues des immortelles de l'art, sans que le peintre les ait chargées d'intentions et transformées en symboles.
« Je peins une poitrine de femme tout comme je peindrais une vulgaire boîte au lait », — disait Corot.
Le mot peut surprendre, mais c'est un mot du peintre qu'était Corot, avant tout préoccupé